La condamnation par la justice de l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva est le bouquet finale de l’offensive contre le projet de transformation du Brésil en une nation indépendante des États-Unis d’Amérique et avec une projection propre sur la scène régionale et internationale. Deux béliers de cette stratégie seront encore pour plusieurs mois en prison : Marcelo Odebrecht, directeur de l’entreprise qui construit des sous-marins, et le vice-amiral Othon Luiz Pinheiro da Silva, le « père du programme nucléaire » brésilien.

Peu après 1959, le président développementiste Juscelino Kubitschek (1956-1960) a dénoncé « le FMI et les ennemis du Brésil indépendant d’essayer de forcer une capitulation nationale, afin que l’industrie tombât entre des mains étrangères », comme affirme Alberto Moniz Bandeira dans son œuvre « la Présence des États-Unis au Brésil » (Corrégidor, 2010, p. 453).

Une décennie après, les ambitions des militaires brésiliens ont été modelées par le général et géopolitique Golbery do Couto e Silva. Le militaire a écrit une œuvre décisive, « Geopolítica del Brasil » (Mexico, Le Cid, 1978), où il dessine le rôle de son pays dans la région : une alliance avec Washington contre le communisme, une expansion interne vers l’Amazonie et externe vers le Pacifique pour accomplir son « destin manifeste ».

Il défendait l’idée que le Brésil doit « grandir ou périr », la politique qui a été la boussole du think tankprincipal du Sud, l’École supérieure de Guerre, où sont formés l’élite de la bourgeoisie brésilienne. Parmis ceux-ci Marcelo Odebrecht, qui dans la revue de l’Association des Diplômés de l’ESG remerciait, il y a six ans seulement, la vocation et l’engagement des forces armées « dans la formation de leaders publics et privés », en même temps soulignait que ses doctrines « participent effectivement au développement national » (goo.gl/SSMKCn).

Il n’est pas fortuit que les grandes entreprises brésiliennes (Camargo Correa, Odebrecht, Gerdau, Votorantim, Andrade Gutierrez, entre autres) ont grandi sous l’aile des grands travaux durant le régime militaire (1964-1985).

Le principal projet atomique du Brésil, le Programme Nucléaire de la Marine, a été créé en 1979 et a réussi, en à peine une décennie, à dominer le cycle complet d’enrichissement d’uranium avec des centrifugeuses développées dans le pays. La réaction de Washington a été aussi dure que celle qui a favorisé dans les années 1950 l’offensive contre Getulio Vargas. Le pays a été placé sur une « liste noire » pour l’ empêcher d’importer des matériaux pour son programme nucléaire.

Le vice-amiral Othon était le principal responsable du programme, raison par laquelle il a été « piloté par des agents de la CIA » pendant quelques années, selon des médias proches des militaires (goo.gl/AjsBWU). Son prestige était si grand qu’il a obtenu huit médailles militaires. En 2015, il fut arrêté dans le cadre de l’Opération Lava Jato, accusé de corruption et de détournement de fonds dans le cadre de son poste de directeur d’Eletronuclear, entreprise étatique qui construit et gère les usines nucléaires brésiliennes [Angra 1, 2 et 3 en construction jusqu’en 2019].

Le programme nucléaire a été relancé sous le gouvernement de Lula, après le débrayage de la décennie des privatisations. En 2008, des gisements de pétrole off shore ont été découverts, appelés Pre-Sel, ce qui a poussé le gouvernement à établir un accord avec la France pour la construction du premier sous-marin nucléaire, destiné à protéger l’ « Amazonie Bleue » (la côte atlantique) d’où provient 90 % de la production pétrolifère.

Odebrecht fut l’entreprise désignée par Lula, sans appels d’offres, pour construire le chantier naval et une base navale pour des sous-marins dans la baie de Sepetiba, à Río de Janeiro. La confiance de Lula dans l’entreprise découle de la longue relation entre la famille Odebrecht et le dirigeant du PT, qui a débuté à la fin de la dictature quand ce dernier a débuté comme leader syndical.

Marcelo, le PDG de l’entreprise destinée à accomplir les rêves d’une défense indépendante de Washington et la multinationale privée la plus forte du pays, a été arrêté à peine huit semaines avant le vice-amiral Othon. Ils ont condamné l’entrepreneur à 19 ans, bien qu’ensuite il a négocié un « échange d’information » qui réduit sa peine. Othon a eu la plus lourde condamnation des 144 condamnés pour Lave Jato : 43 ans de prison.

Sous les deux gouvernements de Lula (2003-2010), le Brésil a établi les bases de l’intégration régionale grâce à la création de l’Unasur et de la Celac, sans la présence des États-Unis, et a été un membre associé des BRICS. Il a réalisé d’énormes travaux d’infrastructure, certains dans la même direction que les gouvernements militaires, comme le barrage de Belo Monte, et a favorisé le renouvellement des forces armées comme aucun autre gouvernement démocratique.

Les trois biographies ont un point en commun : depuis des enceintes bien distinctes, ils ont lutté pour un projet propre de grande puissance pour le Brésil, ce qui a inévitablement gêné les États-Unis d’Amérique. Ils ont sous-estimé l’empire, probablement pour avoir confiance dans la « démocratie ».

Les grands entrepreneurs ont l’habitude d’être corrompus, dans le cas contraire ils n’arriveraient pas à accumuler tant de richesse. Les militaires sont le pire de l’appareil de l’État et sur cela peu de discussion est possible, sauf pour ceux qui rêvent avec milicos démocratiques ou socialistes.

Je ne crois pas qu’aucun président ailleurs dans le monde soit innocent, c’est pour cela qu’ils arrivent à ce poste. On peut être corrompu en volant ou « seulement » en faisant des promesses qu’ils savent qu’ ils ne tiendront jamais.

Dans le cas du Brésil, la question n’est pas la corruption, mais la nécessité de jeter par terre un projet de longue haleine qui rêvait de modifier la relation géopolitique des forces sans se risquer à combattre.

Raúl Zibechi pour La Jornada

 

 

Article original en espagnol : El fin de un sueño, La Jornada, Mexico, le 13 juillet 2017

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi, Paris, le 15 juillet 2017

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Raúl Zibechi : Journaliste uruguayen, est enseignant et chercheur à la Multiversidad Franciscana de l’Amérique Latine, et le conseiller de plusieurs groupes sociaux.

Via: Global Research — http://ift.tt/2trwgie

July 15, 2017 at 10:59PM

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