Avant tout, il faut garder à l’esprit que la crise actuelle se déroule sur un fond d’interrogations existentielles de l’Arabie saoudite à propos de sa relation avec Washington, et eu égard à la stabilisation du prix du baril, nettement revu à la baisse 49 dollars, alors qu’il a frôlé les 120 dollars, il y a encore trois ans.

Crise donc d’abord d’essence économique. En effet, dans les rayons des supermarchés du Qatar, les produits turcs ont, depuis quelques semaines, remplacé les produits saoudiens. Mais du côté de Riyad, on se refuse toujours à parler d’embargo. « Techniquement, cela n’est pas un blocus. Le Qatar peut importer et exporter des biens quand il veut », insistait, il y a quelques semaines, Adel al-Jubeir, chef de la diplomatie saoudienne, en visite à Washington.

Pourtant, en bloquant la seule frontière terrestre du Qatar, c’est bien un vrai blocus que met en place l’Arabie Saoudite. Car c’est vers cette seule frontière que transitent 95 % des besoins alimentaires du petit émirat décidément bien isolé. La stratégie semble ainsi claire : pour isoler diplomatiquement le Qatar, l’Arabie Saoudite veut étouffer économiquement son voisin.

Avec quel objectif ? Officiellement, les Saoudiens reprochent au Qatar de ne pas avoir respecté des accords tenus jusqu’alors secrets. Officieusement, les dirigeants saoudiens ne semblent pas supporter l’hyperactivité diplomatique du petit émirat, dont la réussite peut, en effet, faire quelques jaloux (notamment les 1 000 milliards de dollars d’actifs des banques qataries, les 300 milliards de dollars de son fonds souverain investi dans 39 pays ; les 15 milliards de barils de pétrole ou encore es 9 000 milliards de m3 de gaz, garantissant à l’Emirat, une auto-suffisance énergétique pour encore 150 ans)

Les finances de Riyad dans le rouge en 2016

Les critiques formulées, le 5 juin dernier, à l’encontre du Qatar sont l’occasion pour l’Arabie Saoudite de se « rattraper » économiquement. En effet, depuis le début de la crise pétrolière en 2008, le Royaume a dû entamer un plan drastique dans ses propres services publics par exemple en abaissant de 20 % les salaires des 3 millions de fonctionnaires.

En mettant ainsi le Qatar au ban des accusés, Riyad renoue surtout avec les États-Unis. Sous la présidence de Barack Obama, le Royaume avait menacé de retirer ses actifs en Amérique – estimés à près de 750 milliards de dollars – sur fond de polémique à la suite de la divulgation, par la presse américaine, de preuves compromettantes sur un éventuel lien entre Riyad et les auteurs des attentats du 11 septembre 2001, dont 15 sur 19 étaient saoudiens.

Avec l’élection de Donald Trump, la donne a changé et les relations américano-saoudiennes sont désormais au beau fixe grâce à leur convergence idéologique : isoler l’Iran, et ce malgré l’accord international sur son programme nucléaire, signé le 14 juillet 2015.

Sur le plan financier, Riyad cherche à  éviter à tout prix que Téhéran ne mette sur le marché, d’ici à 2021, près de 5 millions de barils/ jours – ce qui correspond, du reste, à son niveau d’avant les sanctions en 2006. Ce serait là, une opération « salutaire » pour Riyad, qui a perdu 150 milliards de dollars de réserves de change et a vu baisser son PIB de 13,5 % en 2016, à cause de la surproduction d’or noir.

La fermeture d’Al Jazeera, un point-clé non négociable

Mais, résumer cette querelle diplomatique à une histoire financière serait caricatural et partiel.

Quand il s’agit d’évoquer ce « QatarBan », nul ne conteste ainsi que le Qatar, ait été pendant la période dite du « printemps arabe » un soutien diligent et actif de l’Islam politique, notamment pendant la période qui a suivi et où l’on vit, à partir du début de 2012, émerger des «  contre-révolutions », permettant aux Frères musulmans de prendre le pouvoir.

Ainsi, sur un plan symbolique, l’Arabie Saoudite exige, entre autres demandes non négociables, la fermeture de la chaîne d’information Al Jazeera, qu’elle accuse d’avoir donné la parole aux islamistes et à ses opposants, trahissant ainsi un accord secret de 2013. La fermeture de la chaîne est ainsi devenue une des 13 conditions sine qua non à la reprise des liens diplomatiques entre les deux pays.

L’acharnement à l’encontre de la chaîne d’information qatarie, qui réunit chaque jour plus de 25 millions de téléspectateurs, est notamment une demande de l’Égypte, qui a rejoint la coalition anti-Qatar en échange de promesses d’investissement conséquentes de la part des Saoudiens (on évoque le plus souvent la somme d’environ 16 milliards de dollars), et qui n’a pas digéré le soutien qu’Al Jazeera aurait apporté aux Frères musulmans qui avaient pris le pouvoir par les urnes en Égypte, en juin 2012.

La diplomatie religieuse, arme de diffusion du wahhabisme

De l’Arabie saoudite à l’Égypte, en passant par les Émirats Arabes Unis, semble poindre une nouvelle stratégie, celle visant à diffuser la doctrine wahhabite, à travers un prosélytisme takfiriste actif dans le monde. Chaque année, en effet,  le Royaume saoudien dépense environ 8 milliards de dollars dans ce qu’il est convenu d’appeler  sa « diplomatie religieuse. » La mise au ban de l’Iran reste donc une aubaine, comme l’écrivait le New York Times en 2015, car les Saoudiens craignent avant tout que la levée des sanctions internationales contre l’Iran ne permette à l’Iran de revenir dans le jeu diplomatique, énergétique et sécuritaire du Moyen-Orient.

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July 18, 2017 at 05:45PM

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