Les Canadiens n’ont pas fini de parler de cette histoire qui les a scandalisés: la décision du gouvernement Trudeau de verser 10,5 millions de dollars à Omar Khadr et de lui présenter des excuses officielles pour avoir « violé ses droits ».

Pour les lecteurs de Dreuz, j’ai traduit l’article d’Isabel Vincent paru dans le New York Post le 9 juillet dernier (il est très difficile de trouver l’histoire complète de la famille Khadr dans les médias canadiens, surtout les médias francophones).

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Comment ce militant d’al-Qaïda s’est transformé en «victime» — puis en millionnaire.

Dans les ruines d’un complexe poussiéreux d’al-Qaïda à Ayub Kheil, un village isolé d’Afghanistan, Omar Khadr, un adolescent de 15 ans né au Canada, est resté en position derrière un mur criblé de balles et a jeté la grenade russe qui devait changer sa vie.

Elle l’a d’abord mené à passer une décennie derrière les barreaux à Guantanamo Bay, Cuba, et à devenir le prisonnier le plus jeune du centre de détention — où il a affirmé avoir été torturé. Elle l’a également placé au centre d’une longue lutte juridique aux États-Unis et au Canada.

Finalement, la semaine dernière (NDT le 4 juillet 2017), elle a fait de lui un millionnaire.

Vendredi (le 7 juillet), le gouvernement canadien a offert de superbes excuses à l’ancien militant d’al-Qaïda et a déposé 8 millions de dollars US dans son compte bancaire.

« Nous espérons que cette déclaration et le règlement négocié conclu avec le gouvernement l’aideront dans ses efforts pour entamer un chapitre nouveau et optimiste dans sa vie avec ses concitoyens canadiens », disait un communiqué du gouvernement libéral.

De quelle façon Omar, maintenant âgé de 30 ans, a pu passer de militant d’al-Qaïda à «victime» à la voix doucereuse, constitue une vive controverse qui divise les Canadiens depuis plus d’une décennie.

Certains le considèrent comme le survivant du pire type d’abus — un faible enfant projeté dans une guerre par un père fondamentaliste. Mais d’autres le voient comme un terroriste endurci et un tueur de sang-froid.

« Ce versement est une gifle pour les hommes et les femmes en uniforme qui font face à un danger incroyable tous les jours pour nous garder en sécurité », a déclaré le nouveau chef du Parti Conservateur canadien, Andrew Scheer.

Khadr a certainement le pedigree d’un terroriste.

Omar Khadr est né à Toronto le 19 septembre 1986, fils d’une mère arabe palestinienne et d’un père égyptien qui avait des liens étroits avec les Frères Musulmans et est devenu un des lieutenants les plus proches d’Ossama Ben Laden.
Après le 11 septembre 2001, le FBI a ajouté le père Khadr à sa liste des responsables recherchés pour les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone.

Omar, troisième fils, a grandi dans une famille comptant quatre frères et deux sœurs, bougeant fréquemment de la maison de sa mère en banlieue de Toronto à une maison à Peshawar, au Pakistan, où son père Ahmed Khadr dirigeait des «œuvres de bienfaisance», en vérité des levées de fonds servant à financer les terroristes.

En 1995, Ahmed est arrêté au Pakistan et accusé d’avoir financé le bombardement de l’ambassade d’Égypte à Islamabad qui a tué un kamikaze et 16 autres personnes. Au moment de l’attaque, sa fille aînée, Zaynab, était fiancée à l’Égyptien Khalid Abdullah, accusé d’avoir acheté l’un des camions utilisés lors de l’attaque.

Ahmed proclame son innocence, fait une grève de la faim et aboutit dans un hôpital.

Des photographies diffusées par les médias montrent Omar, alors âgé de 9 ans, au chevet de son père à l’hôpital, alors que la famille en larmes supplie le gouvernement canadien de le faire libérer.

Dans un geste annonciateur de ce qui allait arriver à Omar plus de deux décennies plus tard, le gouvernement canadien (NDT dirigé par les Libéraux) se rallie à la cause d’Ahmed Khadr considéré comme l’un des leurs — sans considération pour le fait qu’il est soupçonné d’être un terroriste.

Le Premier ministre Jean Chrétien, lors d’une mission commerciale au Pakistan, intervient auprès de la Première ministre Benazir Bhutto et prend la défense d’Ahmed.

Ahmed est libéré quelques mois plus tard.

À sa descente de l’avion à Toronto, Ahmed baise le sol.

Mais la famille ne reste pas longtemps au Canada. Bientôt, ils retournent au Pakistan, où Ahmed a repris son travail de «charité», établissant des liens avec les talibans et Al-Qaïda.

« En voyageant avec son père, Omar voit et rencontre personnellement des dirigeants d’al-Qaïda, y compris Osama Ben Laden, le Dr. [Ayman] Zawahiri, Muhammad Atef et Sair al Adel », selon l’armée américaine.

Zawahiri, le stratège militaire d’al-Qaïda, est aujourd’hui le leader du groupe. Atef était le chef militaire d’Al-Qaeda avant d’être tué lors d’une attaque de drones américains en 2001 et Adel a été inculpé pour l’attaque de 1998 contre l’ambassade des États-Unis au Kenya qui a fait plus de 200 morts. Il est toujours en liberté.

La famille a également vécu dans le complexe familial de Ben Laden à Jalalabad, d’où Omar et ses frères ont été envoyés dans des camps d’entraînement d’al-Qaïda.
Selon les forces de sécurité américaines et canadiennes, Ahmed était l’un des principaux financiers de ces camps. Un mois avant qu’il ne rejoigne une cellule d’al-Qaïda en 2002, Omar a été envoyé par son père afin de recevoir une instruction privée dans l’usage des explosifs et le combat.

Il était prévu qu’Omar se joindrait à une cellule composée d’Al-Qaïda et du Groupe de lutte islamique libyen en tant que combattant et traducteur, puisqu’en plus de l’anglais, il parlait le pashtoune, l’arabe, le dari et un peu de français.

Omar a appris à lancer des grenades propulsées par des fusées et à devenir un spécialiste de la pose de dispositifs explosifs improvisés utilisés pour faire sauter des véhicules blindés américains en Afghanistan.

Au milieu des décombres du complexe d’Ayub Kheil, les forces spéciales américaines ont déterré des vidéos montrant Omar et un autre militant d’al-Qaïda posant des bombes en bordure de routes en Afghanistan.

Il a également recueilli des renseignements sur les mouvements de troupes américaines près de l’aéroport de Khost, en Afghanistan, toujours selon l’armée américaine.

Omar Khadr n’a pas porté d’uniforme et s’est mêlé à la population civile afin d’obtenir des informations utiles. Sa mission de combat pour Al-Qaïda a duré deux mois.

Certain qu’il était sur le point de mourir dans le complexe assiégé le 27 juillet 2002, il a estimé qu’il n’avait rien à perdre en lançant la grenade qui a tué un médecin de l’armée américaine et blessé un autre soldat, selon des documents judiciaires.

Cela faisait près d’un an que durait la guerre contre les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan, lorsque les forces spéciales des États-Unis ont entouré le complexe d’Al-Qaïda près de la frontière pakistanaise où Omar était planqué avec plusieurs militants.

Lorsque les Américains ont envoyé deux soldats afghans pour négocier la reddition, les militants d’Al-Qaïda, compagnons d’Omar, ont réagi en les abattant, provoquant une fusillade intense qui a duré quatre heures.

Lorsque les militants ont lancé des grenades, les militaires américains ont appelé des renforts. En quelques minutes, des hélicoptères Apache ont jeté des explosifs, y compris deux bombes de 500 livres, et ont tiré des milliers de munitions dans la forteresse faite en briques de boue.

Lorsque le tir s’est arrêté, un groupe de soldats américains a pénétré dans le complexe afin d’évaluer les dégâts et de chercher les blessés.

«Khadr n’avait pas l’impression que les soldats américains se préparaient à l’attaquer ou à lui tirer dessus. Au contraire, Khadr pensait que les soldats entrant dans le complexe cherchaient des blessés ou des morts et que la fusillade était terminée », selon le tribunal militaire.

Seul survivant, Omar a attendu que les soldats l’approchent avant de lancer la grenade russe F-1. Il a déclaré aux enquêteurs militaires qu’il était en mission suicide «pour tuer autant d’Américains que possible» avant d’être tué lui-même.

La grenade a explosé près du Sergent 1ère classe Christopher Speer, « projetant des éclats d’obus dans sa tête et causant des dommages mortels au cerveau », selon l’armée américaine.

Speer est mort 12 jours plus tard, un mois avant d’atteindre l’âge de 29 ans, laissant derrière lui une jeune veuve, une fille de 3 ans et un fils de 10 mois.
Un autre soldat, Layne Morris, a été blessé et a perdu son œil.

Omar a reçu deux balles dans le torse et a subi des dommages aux yeux. Il a été emmené d’urgence à la base aérienne de Bagram où un ophtalmologiste a été spécialement envoyé des USA pour empêcher qu’il devienne aveugle.

Quelques semaines plus tard, on a annoncé à Omar Khadr qu’il avait tué Speer.

« Khadr a déclaré qu’il s’est senti heureux quand il a appris qu’il avait tué un Américain. Il a indiqué que quand il serait « irrité » par les gardes de Bagram, le souvenir d’avoir tué le SFC Christopher Speer lui permettrait de se sentir bien », selon le rapport du tribunal militaire.

Omar a ensuite été transféré à Guantánamo et détenu en isolement dans le camp 5, le complexe de sécurité maximale, où il prétend qu’il a été privé de sommeil et menacé de viol collectif par ses interrogateurs.

Il a également prétendu qu’il était isolé et avait désespérément besoin de voir sa famille.

À un moment donné en mars 2004, lorsqu’un fonctionnaire consulaire canadien qui était venu lui rendre visite lui a donné une photo de sa famille, il a été laissé seul dans la salle d’interrogatoire.

Après avoir uriné deux fois sur la photo, il a posé sa tête à côté de l’image «d’une manière affectueuse», a noté un observateur.

«Il était perdu », a déclaré son avocat canadien, Dennis Edney, au magazine canadien Maclean’s. « Personne ne l’avait touché depuis des années, alors je l’ai étreint ».

En octobre 2010, Omar a avoué avoir tué Speer devant un tribunal militaire américain à Guantanamo où il était détenu depuis près de huit ans. Il était le plus jeune détenu de la prison.

Cette confession faisait partie d’une entente de plaidoyer destinée à lui permettre de retourner au Canada, où la Cour Suprême avait décidé à l’unanimité que le gouvernement canadien n’en avait pas assez fait pour protéger les droits de l’adolescent incarcéré à Guantanamo.

Le tribunal a estimé que ses droits constitutionnels ont été violés lorsque des agents de sécurité canadiens l’ont interrogé « dans des circonstances d’oppression » à Guantanamo en février 2003 (NDT: c’était les Libéraux de Jean Chrétien qui était au pouvoir à cette époque) et ont communiqué l’information obtenue aux enquêteurs américains.

Le gouvernement libéral du Canada s’est officiellement excusé vendredi auprès de Omar, qui est devenu un grand gaillard baraqué, mesurant plus de 6 pieds (1m80) et arbore une barbe fournie.

Il est un homme libre et vit non loin du domicile de son avocat de longue date à Edmonton.

Mercredi (le 5 juillet), il a reçu un chèque de 8 millions de dollars des contribuables canadiens. L’argent a été transféré discrètement afin d’empêcher les familles de Speer et Morris de demander une injonction et éventuellement de saisir l’argent, selon un reportage de l’agence Canadian Press.

La veuve de Speer avait récemment déposé une demande d’injonction devant une Cour supérieure ontarienne afin de bloquer toute compensation à Omar de la part du Canada, mais elle est arrivée trop tard.

Les familles Speer et Morris ont intenté un procès contre Omar devant la Cour fédérale de l’Utah. Ils ont obtenu un jugement par défaut de 134 millions de dollars contre lui en 2015.

Ils espéraient recueillir une partie de cet argent grâce à l’entente hors-cour canadienne.
(…)

« C’est vraiment confondant, permettez-moi de vous le dire », a déclaré Morris, âgé de 55 ans, au Toronto Sun la semaine dernière. « En général, les criminels paient pour leurs crimes, mais cette fois, un criminel est payé pour ses crimes. C’est une entente cul par-dessus tête, vous devez l’admettre ».

Le paiement et les excuses ont causé une tempête et une controverse sur la question de savoir si Omar était un terroriste endurci ou une victime — forcée par les circonstances et par un père fondamentaliste qui l’a préparé à devenir un enfant soldat.

« J’ai entendu maintes et maintes fois que vous êtes décrit comme étant une victime», a déclaré la veuve en larmes de Speer, Tabitha, s’adressant à Khadr lors de son procès en 2010 à Guantanamo. «Je ne vois pas les choses de cette façon. Les victimes… ce sont mes enfants. Pas vous »

Un an après que Omar ait été capturé, son père a été tué lors d’une fusillade dans un complexe d’al-Qaïda au Waziristan, au Pakistan. Il se battait à côté d’un autre des ses fils, Abdul Karim, âgé de 14 ans, qui a été blessé lors de l’attaque.

En dépit des preuves accablantes contre lui, les avocats d’Omar affirment qu’il est une victime et que ses confessions ont été obtenues par les privations de sommeil, les menaces et l’isolement à Guantanamo.

Ses défenseurs disent qu’il a été injustement associé à l’implication de sa famille dans le terrorisme.

Après son retour au Canada en 2012, Omar s’est rétracté et a dit qu’il ne se souvient pas d’avoir lancé la grenade qui a tué Speer.

« Il n’y a pas de pensée idéologique dans le cerveau d’Omar », a déclaré Edney. « Je n’ai jamais rencontré un homme plus pacifique de ma vie ».

Mais certains Canadiens ont du mal à y croire.

La semaine dernière, une pétition lancée par la Fédération canadienne des contribuables pour protester contre le paiement a amassé plus de 52 000 signatures en moins de 48 heures. La pétition disait notamment que « les Canadiens ne devraient pas être contraints de payer des millions de dollars à un tueur».

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Mise à jour:

Un sondage a été mené par l’Institut Angus Reid entre le 7 et le 10 juillet, à la suite de l’entente de compensation avec Khadr et des excuses officielles du gouvernement canadien.

71 pour cent des répondants ont estimé que le gouvernement avait «pris la mauvaise décision» et aurait dû se battre devant les tribunaux.

Seulement 29 pour cent pensent que le gouvernement a fait le bon choix, et seulement 35 pour cent croient que Trudeau n’avait pas d’autre choix que d’offrir des excuses et une compensation financière.

Cette désapprobation de la décision du gouvernement se retrouve même chez les partisans de Trudeau: 61 pour cent des Canadiens qui ont déclaré avoir voté libéral en 2015 désapprouvent sa décision. Cela va jusqu’à 64 pour cent chez les électeurs néo-démocrates.

L’opposition est encore plus importante parmi les Conservateurs, alors que seulement 9 pour cent pensent que Trudeau a pris la bonne décision.

À l’échelle nationale, 29 pour cent des Canadiens auraient offert à Khadr des excuses et des indemnités, alors que 25 pour cent n’auraient offert que des excuses. 43% des répondants ne lui auraient rien offert du tout.

En plus, le sondage a trouvé que ceux qui croient que Khadr «demeure une menace potentielle radicalisée » ont augmenté depuis sa libération en 2015. Ce nombre était de 55 pour cent il y a deux ans, mais il est maintenant passé à 64 pour cent — y compris une faible majorité de libéraux et néo-démocrates et 83 pour cent des conservateurs.

Ce sondage montre que les Canadiens ne sont pas dupes de la propagande de la CBC et de Radio Canada (la télévision publique en anglais et en français) qui ont passé en boucle pendant plusieurs jours des interviews de Khadr, le montrant gentil, souriant et doux comme un agneau. Rosemary Barton pour la CBC et Anne-Marie Dussault pour Radio Canada sont les deux courges qui ont joué aux lèche-babouches pour la télévision d’État.

Guy Fournier, un ancien collègue d’Anne-Marie Dussault s’est gentiment moqué d’elle (voir journaldemontreal.com).

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Fournier souligne également que Radio Canada s’est empressé de rediffuser la plus grande partie du long métrage documentaire, sorti en 2010, de Patricio Henriquez et Luc Côté, Vous n’aimez pas la vérité — 4 jours à Guantanamo.

Radio-Canada a saisi l’occasion de réhabiliter Khadr dans l’opinion publique par le biais de ces interviews et du documentaire qui le font paraître sous son meilleur jour.

Ça me rappelle la fable de Lafontaine, le cochet, le chat et le souriceau: « ce doucet est un chat…»

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July 18, 2017 at 11:00AM

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