Le président Macron a plusieurs fois déclaré s’inspirer du philosophe John Rawls et de poursuivre, comme lui, l’objectif d’une société fondée sur l’égalité des chances.

Rawls compte parmi ces philosophes (Hobbes, Bentham, Kant) en quête de convergence entre le contrat social et un principe universel de justice. Cette universalité doit passer par des institutions fondamentalement justes, condition sine qua non d’une société juste.

Selon Rawls, un ensemble institutionnel est juste si les règles en sont disposées de manière à fonctionner à l’avantage de l’ensemble des citoyens et non pas d’une partie de ceux-ci.

Le courant de pensée auquel appartient Rawls va à l’encontre de la philosophie de Rousseau, Sen

et Habermas qui, chacun à leur manière, ont essayé d’identifier une société juste, à ne pas confondre avec la mise en place de telle et telle institution « juste ». Ainsi, la tradition à laquelle Sen se rattache vise moins à chercher des principes de justice pure qu’à limiter en pratique les « injustices intolérables ».

Au contraire, pour les partisans de Rawls, la défense de la propriété privée est considérée comme une institution juste. Pour d’autres partisans de cette même approche, une certaine distribution de l’impôt est considérée comme juste. En revanche, ceux qui recherchent une société juste s’intéressent moins à telle et telle institution qu’aux fonctionnements concrets des sociétés et aux mécanismes de justice sociale. Ainsi, en s’inspirant de Rawls, le gouvernement Macron met l’accent avant tout sur les réformes des institutions.

Reproduction des inégalités

Or, le philosophe associe institution juste et société juste en partant du postulat purement théorique que toute personne se comporte comme un acteur économique imaginaire, poursuivant un choix rationnel et optimisé. C’est pourquoi il propose d’accorder à chacun des dotations semblables ; par exemple, l’accès à l’éducation.

Ensuite, selon son modèle, si la personne est rationnelle elle se comportera comme il faudra, par exemple, en travaillant correctement à l’école car elle sait que c’est dans son intérêt. Le cas échéant, cela aura été un choix délibéré de jouer au mauvais élève et il ne sera pas possible d’avoir encore de l’aide publique par la suite. Suivant ce même schéma, le gouvernement Macron compte parvenir à une égalité des chances en réduisant le nombre d’élèves dans les écoles des ZEP.

Cette approche soulève plusieurs problèmes.

Tout d’abord, la réussite de chaque élève dépend aussi de son milieu d’origine, de ses attitudes cognitives, etc. Ces différences individuelles sont ignorées par Rawls, tout comme l’importance des revenus et richesses de chacun. Cependant, ces éléments influencent les capacités d’apprentissage comme toutes les études dans ce domaine le confirment L’égalité des chances n’existe ainsi qu’à l’intérieur d’un groupe social donné. L’école finit alors par reproduire, voire renforcer les inégalités.

Par ailleurs, la « rationalité » présumée des acteurs ne peut pas être à l’origine de l’attribution d’aides publiques ; en cas de refus d’une offre d’emploi par un chômeur, comment juger si sa décision est rationnelle ou non ? Pourtant, nous nous acheminons vers une refonte des allocations chômages en fonction des refus d’emplois proposés : en quoi cette mesure assurerait-elle une « égalité des chances » ?

Enfin, Rawls met en avant l’égalité formelle devant la loi comme moyen de parvenir à l’égalité des chances. C’est pourquoi, le gouvernement Macron vise à démanteler ou réduire fortement les prud’hommes et les institutions représentatives des travailleurs ou encore les différents régimes de cotisation, source d’inégalités.

Des acteurs différenciés

Le problème est que nous ne vivons pas dans une société d’acteurs indifférenciés reliés uniquement par des contrats. Des statuts juridiques existent bel et bien et différencient les personnes : les enfants n’ont pas les mêmes droits que les adultes ; les immigrés n’ont pas les mêmes droits que les résidents nationaux ; les femmes n’ont toujours pas les mêmes droits que les hommes ; les retraités sont une catégorie à part – c’est un statut, pas un contrat de vieillesse ! – et ainsi de suite. Certains de ces statuts augmentent les inégalités, d’autres ont l’effet contraire. Les retraites différenciées sont parfois (pas toujours) un exemple du premier cas de figure ; le statut de handicapé, mais aussi de retraité tout court, sont un exemple du deuxième. Or, Rawls met tous ces statuts dans le même sac ; les retraités américains pourront ainsi passer par des contrats privés de cotisation et retraite au nom de la justice intergénérationnelle. Est-ce là accorder l’égalité des chances ?

De même, les prud’hommes avaient été institués au début du XIXe siècle pour équilibrer le rapport de forces entre les travailleurs individuels et les employeurs face à la justice. Au cours du XXe siècle, c’est précisément au nom de l’égalité réelle devant la loi que les procédures de droit ont été modifiées pour que des acteurs considérés comme étant plus faibles (enfants, travailleurs, consommateurs) puissent bénéficier d’un système judiciaire équitable. Le fait de casser ce mécanisme de nos jours équivaut à renforcer les inégalités même sur le terrain juridique et donc de donner moins de chances aux acteurs les plus faibles.

Un parlement affaibli

Enfin, le lien que Rawls avance entre justice sociale, institutions justes et comportements rationnels dévalorise les institutions démocratiques ; selon ce système, le savant – économiste, juriste ou philosophe – est censé repérer la solution optimale au fonctionnement de la société. C’est pourquoi Rawls mais aussi les économistes adeptes de la théorie du « choix rationnels » focalisent leur attention sur des institutions justes plutôt que sur des sociétés justes : la recherche d’institutions justes attribue un rôle politique central au savant et au gouvernement mais délaisse le fonctionnement et le rôle des institutions représentatives. Cette approche incite à adopter des décisions par décret, sur décision du gouvernement, au nom de l’efficacité et de la « rationalité ». Le parlement est, lui, synonyme de manque de connaissance et de longueurs, donc d’injustice. Le gouvernement Macron a choisi cette voie. Réduire le parlement à simple caisse de résonance des décisions gouvernementales est-il vraiment propice à la défense de l’égalité des chances ?

En reprenant le schéma d’un autre économiste et philosophe, Albert Hirschman, nous pourrions conclure que le modèle de l’égalité des chances, tel qu’il se dessine actuellement, produit une concentration des « prises de parole » par une petite minorité : le gouvernement pour ce qui est des capacités politiques ; les grands groupes pour les capacités économiques ; les groupes sociaux déjà favorisés pour l’accès au logement (la bulle parisienne le confirme). Et les autres ?

Le risque est qu’ils adoptent encore plus l’autre catégorie de Hirschman, la défection (exit), moins cependant comme passage d’un parti à l’autre que comme désintéressement pour les instances démocratiques (abstentionnisme) et pour un futur meilleur. Est-ce ce que nous souhaitons réellement pour notre société ?

 

Source : Égalité des chances : pour qui ?