La position de l’Église sur la pilule et le préservatif lui a valu bien des critiques et bien des divisions en son sein. Mais progressivement, elle évolue. Surtout, ce contentieux ne saurait résumer le discours catholique, qui fait aussi de la démographie, indissociablement, un enjeu d’éthique sociale.

L’Église catholique serait-elle toujours en conflit avec le reste du monde sur les questions de démographie et de fécondité ? Opiniâtrement nataliste malgré les questions que pose l’ampleur de la population au regard des défis de la pauvreté et de l’écologie ? Le seul paragraphe de Laudato si’ qui évoque cette question semble bien conforter cette opinion : « S’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire[1] ». Parmi celles et ceux qui pourtant louent l’encyclique, c’est bien « ce qui continue à poser problème ».

L’Église catholique restera-t-elle divisée à propos de la contraception depuis que les avis majoritaires de la commission d’experts chargés de conseiller Paul VI n’ont pas été suivis[2] et depuis les controverses théologiques – toujours vives – dès la publication d’Humanae Vitae en 1968 ? Connaîtra-t-elle toujours la même tension entre certains groupes pour qui la promotion exclusive des méthodes naturelles reste un marqueur identitaire de leur orthodoxie et la plupart des couples catholiques qui ne voient pas un problème moral majeur dans l’utilisation de la pilule[3] ? Les débats demeurent tendus et complexes, mais le discours de l’Église pourrait bien contenir en lui-même quelques moyens de dépasser les conflits, surtout depuis les perspectives ouvertes par le pape François.

UNE INCLINATION NATALISTE… MAIS PAS UNIQUEMENT

L’Église catholique a incontestablement une inclination nataliste. Depuis Vatican II, elle invite à une procréation certes responsable, mais généreuse et ouverte. Le don de la vie par les enfants est une bénédiction. Ainsi, selon le Catéchisme : « La Sainte Écriture et la pratique traditionnelle de l’Église voient dans les familles nombreuses un signe de la bénédiction divine et de la générosité des parents[4] ». L’Église s’est régulièrement opposée aux approches néo-malthusiennes qui se sont développées avec l’explosion démographique de la seconde partie du XXe siècle et qui entraînent, selon elle, des politiques de contrôle de la population moralement inacceptables[5]. Pourtant, cette inclination n’empêche pas une réelle prise de conscience des nouveaux défis posés par la question de la population. Ainsi les pères du Concile Vatican II évoquaient les peuples « qui, assez souvent aujourd’hui en plus de tant d’autres difficultés, souffrent particulièrement de celles qui proviennent de la croissance rapide de la population[6] ». Paul VI soulignait que « trop fréquemment, une croissance démographique accélérée ajoute ses difficultés aux problèmes du développement : le volume de la population s’accroît plus rapidement que les ressources disponibles et l’on se trouve apparemment enfermé dans une impasse[7] ». Récemment, Benoît XVI rappelait « qu’il demeure évidemment nécessaire de prêter l’attention due à une procréation responsable qui constitue, entre autres, une contribution efficace au développement humain intégral[8] ».

AU RÉVÉLATEUR DES CONFÉRENCES MONDIALES

Les trois conférences mondiales relatives à la population (Bucarest en 1974, Mexico en 1984, Le Caire en 1994) sont révélatrices à la fois des positions de l’Église et des sujets de controverses[9]. Le Saint-Siège y était présent en raison de son statut d’observateur permanent à l’Onu. Apparues au grand jour lors de la conférence du Caire, les divergences fortes entre le Vatican et la plupart des 179 pays participants ne sont pourtant pas nouvelles. Le Saint-Siège ne s’était pas associé au consensus final en 1974 et 1984. En fait, ses positions sont restées relativement constantes, mais selon les circonstances politiques internationales, l’accent a été mis tantôt sur les points d’accord avec les orientations des Nations unies, tantôt sur les désaccords[10].

L’Église insiste sur la nécessité d’aborder la question démographique dans le contexte plus global du développement économique, mais aussi social et humain, et de la lutte contre la pauvreté, les inégalités et les injustices dans les relations internationales. Sans nier que la taille de la population joue un rôle sur le développement d’un pays, elle est surtout sensible à ce que certains appellent la théorie de « la boucle à l’envers » : la forte croissance de la population est davantage une conséquence de la pauvreté que sa cause. En 1974, à Bucarest, les pays du Sud et du bloc de l’Est s’opposaient au plan d’action proposé par les Nations unies qui envisageait, dans une perspective très néo-malthusienne et avec le soutien des pays occidentaux, l’imposition d’une planification familiale en préalable à l’aide au développement. Le Saint-Siège était sur une autre ligne, qui a conduit à une profonde restructuration du plan d’action finalement adopté. En 1984, dans un contexte qui est toujours celui de la guerre froide, l’avis prévaut que « la question démographique ne peut être traitée indépendamment d’un ensemble de problèmes socio-économiques » et que si les politiques visant à espacer les naissances n’ont pas eu les résultats escomptés, « c’est essentiellement parce qu’on avait trop isolé la démographie de son environnement culturel, social, économique, politique »[11].

La forte croissance de la population est davantage une conséquence de la pauvreté que sa cause.

 

Si le Saint-Siège ne s’est pas associé aux recommandations finales lors de ces deux premières conférences, malgré tous les points d’accord, c’est par crainte que des éléments des programmes envisagés ne conduisent à l’acceptation de fait de la pratique de l’avortement, de la stérilisation et de méthodes contraceptives incompatibles, à ses yeux, avec l’éthique chrétienne. En 1984, le Saint-Siège souligne ainsi qu’il « ne peut donner ni son accord, ni son appréciation aux sections du texte où sont revendiqués pour les individus, notamment pour les adolescents non-mariés, des droits en matière de rapports sexuels et de procréation qui sont la prérogative des seuls couples mariés[12] ». À la conférence du Caire en 1994, ce sont ces questions d’éthique sexuelle et familiale, et notamment celle de l’avortement, qui occupent la majeure partie des débats. Le Saint-Siège, qui a déployé une grande énergie[13] et mobilisé tous ses réseaux d’influence, se trouve en première ligne. Au final, il approuve partiellement le rapport final, qu’il qualifie de « remarquable dans la mesure où il s’élève contre toute forme de coercition en matière de politiques démographiques[14] », tout en précisant que « rien ne doit donner à penser que le Saint-Siège […] a, d’une façon ou d’une autre, modifié sa position morale concernant l’avortement, la contraception, la stérilisation ou l’utilisation de préservatifs dans les programmes de prévention du VIH/sida[15] ». Certains ont alors vu dans le rapport « une malheureuse capitulation face aux intégrismes religieux[16] ».

L’ÉTHIQUE SEXUELLE ET FAMILIALE, UN OBJET DE DÉBAT

Pour comprendre les conflits internes et externes à propos de l’éthique sexuelle, il faudrait retracer l’histoire des interprétations théologiques de la sexualité et de sa finalité. Jusqu’à Vatican II, la perspective énoncée par le droit canonique de 1917 est que « la fin première du mariage est la procréation et l’éducation des enfants ; la fin secondaire est l’aide mutuelle et le remède à la concupiscence[17]». En revanche, Vatican II, héritier du renouveau biblique de la théologie morale et du personnalisme, fonde la relation conjugale sur l’alliance, la communauté de vie, la donation mutuelle, l’ouverture à la vie comprise comme un don de Dieu. La sexualité conjugale elle-même peut alors être repensée comme « communion des personnes[18] ». Cependant, cette nouvelle théologie morale peine à renouveler l’éthique de la procréation, qui est bousculée par la mise au point de la pilule contraceptive (1956) et sa diffusion (1961).

Les méthodes naturelles de régulation des naissances sont admises positivement par Pie XII. En 1965, le concile Vatican II valorise la liberté, la conscience et la responsabilité des parents dans la décision du nombre d’enfants. Les parents sont invités à prendre en compte « leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître[19] » mais aussi « les besoins de la société » et « les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ». Le choix, « ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l’arrêter devant Dieu » et pour cela « ils ont l’obligation de toujours suivre leur conscience ». Ce n’est donc ni à l’Église et ses pasteurs, ni à l’État, ni aux experts d’imposer le nombre d’enfants ! Aussi bien, l’Église dénonce avec force les programmes de planification des naissances ouvertement coercitifs (politique de l’enfant unique en Chine) ou la conditionnalité, parfois imposée par les pourvoyeurs d’aide, à la mise en œuvre de politiques de limitation des naissances[20]. Les programmes pédagogiques des pouvoirs publics sont acceptés, mais à certaines conditions[21].

Ce n’est donc ni à l’Église et ses pasteurs, ni à l’État, ni aux experts d’imposer le nombre d’enfants !

 

Si le concile a valorisé la décision en conscience, Paul VI a refusé que l’usage des méthodes contraceptives dites non naturelles (pilule, stérilet, préservatif…) y soit discuté. En 1968, Humanae vitae oppose à cette conscience le fait que les actes utilisant ces méthodes sont « intrinsèquement déshonnêtes[22] ». Cette qualification, mise en avant même face aux demandes des femmes estimant qu’elles ne peuvent ni accueillir de nouveaux enfants ni pratiquer les méthodes naturelles, demeure source de conflits entre théologiens, mais aussi entre l’Église et la plupart des médecins et infirmières catholiques accompagnant les couples.

POUR UNE NOUVELLE APPROCHE SYSTÉMIQUE

En liant la question démographique à la lutte contre la pauvreté et à la préservation du caractère « habitable » de notre planète, l’Église catholique contribue à en faire une question d’éthique sociale. Cette contribution a été bien reçue par beaucoup de pays, notamment les plus pauvres. Le constat fait d’ailleurs consensus parmi les chercheurs : les politiques de régulation des naissances ne peuvent être efficaces que si elles sont une composante d’une politique globale comprenant la lutte contre la mortalité infantile, la scolarisation des enfants, la promotion de la femme, son accès à l’éducation et la mise en place de systèmes de protection sociale[23]. Or le discours social de l’Église, tout autant que l’action concrète des Églises locales et des ONG catholiques, jouent un rôle important dans tous ces domaines. Au lieu de se laisser obnubiler par le contentieux sur la morale sexuelle et familiale, ne faudrait-il pas davantage souligner ce point ?

Au lieu de se laisser obnubiler par le contentieux sur la morale sexuelle et familiale, l’Église catholique ne devrait-elle pas valoriser davantage son approche systémique ?

 

L’Église catholique ne devrait-elle pas valoriser davantage son approche systémique qui à la fois promeut les valeurs de la personne et souligne que « tout est lié » selon l’insistance du pape François ? La notion d’« écologie intégrale », promue dans Laudato si’, complète celle plus traditionnelle de « développement intégral », et souligne avec force qu’il n’y a pas une pluralité de crises indépendantes mais bien une seule crise socio-environnementale dont les racines sont culturelles et spirituelles[24]. L’attention à porter aux pauvres n’est pas dissociable de celle portée à l’embryon, à la personne handicapée, à la personne âgée ou en fin de vie, ni de celle portée à la « maison commune »[25]qui nous abrite tous.

Sans que cela ne soit guère relevé par les théologiens et les observateurs de la vie de l’Église, le blocage sur le caractère intrinsèquement mauvais des méthodes non naturelles a été discrètement levé par le pape François. C’est là une véritable révolution éthique. Certes, Jean-Paul II avait déjà souligné que « la ʻméthode naturelle’ […] est ʻnaturelle’ au niveau de la personne. On ne peut donc penser à une application mécanique des lois biologiques[26] ». Mais il n’avait cessé d’œuvrer pour justifier Humanae vitae par une théologie personnaliste[27]. Dans la récente exhortation apostolique Amoris Laetitia, le pape François, héritier de Vatican II, valorise la décision en conscience des époux et ne considère plus les méthodes naturelles comme impératives mais encouragées en raison d’une lecture personnaliste intégrant les dimensions physiques, psychiques et spirituelles des personnes : « Le recours aux méthodes fondées sur les ‘rythmes naturels de fécondité’ (Humanae vitae, §11) devra être encouragé. On mettra en lumière que ‘ces méthodes respectent le corps des époux, encouragent la tendresse entre eux et favorisent l’éducation d’une liberté authentique’[28] ». La régulation des naissances par la pilule non abortive peut donc être, sous certaines conditions, également compatible avec le respect du corps, la tendresse, la liberté authentique. C’est cette qualité relationnelle qu’il importe de promouvoir.

Mais il devient dès lors plus nécessaire encore de penser la nature et la forme de l’information et de l’éducation face à la tentation de programmes étatiques contraignants et face au développement de mentalités eugéniques. Le défi est de soutenir et respecter la prise de décision en conscience face à des dérives culturelles (sélection du sexe, avec déficit important de femmes dans certains pays) ou à des formes d’eugénisme libéral par utilisation croissante du diagnostic prénatal non invasif. Aujourd’hui, la question n’est plus seulement démographique (combien peuvent naître ?) mais aussi eugénique (quelles conditions pour pouvoir naître ?). Le risque de dérives néocoloniales est d’ailleurs toujours présent : les zones d’explosion démographique sont principalement en Afrique, mais ceux qui s’en inquiètent sont souvent dans les pays dont le niveau de vie pèse le plus sur les ressources de la planète[29].

Certes, le discours social de l’Église devrait à la fois se saisir davantage et mieux de la question démographique, et ce numéro de la Revue Projet contribue à relever ce défi. Mais il n’est pas totalement démuni ni irrémédiablement bloqué sur une position figée, souvent mal comprise ou instrumentalisée, en matière de morale sexuelle et familiale.


[1] Conseil pontifical Justice et paix, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 483 cité dans François, Laudato si’, 2015§50.

[2] Sur cette histoire, voir : Jean-Marie Paupert (dir.), Contrôle des naissances et théologie : le dossier de Rome, 1968 ; Robert McClory, Rome et la contraception : histoire secrète de l’encyclique Humanae Vitae, L’Atelier, 1998.

[3] Annabel Desgrées du Loû, « Contraception : les couples et l’Église font chambre à part », Études, nᵒ 11, pp. 31‑42, novembre 2015.

[4] Catéchisme de l’Église Catholique, 1992, n° 2373.

[5] Par exemple : « Il est inquiétant de constater en ce domaine [de la croissance démographique] une sorte de fatalisme qui s’empare même des responsables. Ce sentiment conduit parfois jusqu’aux solutions malthusiennes prônées par une propagande active en faveur de la contraception et de l’avortement » (Paul VI, Octogesima adveniens1971, §18).

[6] Vatican II, Gaudium et Spes1965, §87.

[7] Paul VI, Populorum progressio, 1967, §37.

[8] Benoit XVI, Caritas in veritate2009, §44.

[9] Cf. l’article de Jacques Véron dans ce numéro [NDLR].

[10] Cf. René Valette, Le catholicisme et la démographie, Église, population mondiale, contrôle des naissances, L’Atelier, 1997, pp. 129-133.

[11] Ibid. p. 91

[12] Rapport de la conférence internationale sur la population et le développement, Mexico, 6-14 août 1984. UN publications, no f.84.XIII.8.E/conf.76/19.

[13] Cf. Jean-Paul II, Aux chefs des États membres de l’Onu, à propos de la prochaine Conférence internationale sur la population et le développement, Vatican, 19 mars 1994.

[14] Onu, Rapport de la Conférence internationale sur la population et le développement Le Caire, 5-13 septembre 1994, New-York, 1995, p. 140.

[15] Ibid., p. 142.

[16] René Valette, Op. cit., p. 136.

[17] Code de droit canonique de 1917, §1013.

[18] Jean-Paul II, Lettre aux familles, 2 février 1994, §7 reprenant Gaudium et Spes §12, 4.

[19] Vatican II, Gaudium et Spes, §50, 1965. Voir aussi Populorum progressio, §37, 1967.

[20] Cf. Jean Paul II, Sollicitudo rei socialis1987, §25.

[21] Paul VI, Populorum progressio, 1967, §37.

[22] Paul VI, Humanae vitae1968, §14.

[23] René Valette, Le catholicisme…, p. 95.

[24] François, Laudato si’, §139.

[25] Laudato si’, §117, §120.

[26] Jean Paul II, La théologie du corps, Cerf, 2014, p. 574.

[27] C’est l’objectif de sa « théologie du corps ».

[28] François, Amoris laetitia§222, 19 mars 2016.

[29] « Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation » (Laudato si’, §50).

Source : Revue Projet » Fécondité : le discours officiel de l’Église évolue

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