Tout Jupiter qu’il est, Emmanuel Macron s’est « raté » dans la gestion de la crise avec le général Pierre de Villiers et sa démission. Un gâchis incroyable dû à une succession d’au moins quatre erreurs d’appréciation majuscules qui ont entraîné le départ d’un chef d’état-major des armées (CEMA) respecté des militaires, des parlementaires et des industriels : économies dans le budget de la défense pour 2017 à la surprise générale, recadrage public très sévère du général de Villiers, mise en cause du droit à l’information du Parlement et, enfin, méconnaissance des responsabilités du chef d’état-major des armées.

En revanche, Emmanuel Macron a semble-t-il fait le bon choix sur le successeur du général Pierre de Villiers. La nomination du nouveau chef d’état-major des armées le général François Lecointre (55 ans), qui arrive à la tête des armées dans une situation de crise, semble faire l’unanimité dans les armées. Reconnu pour avoir combattu en « héros » en Yougoslavie et en Afrique, ce général récemment promu quatre étoiles (1er mars 2017) devra toutefois s’imposer avec finesse devant certains généraux plus expérimentés que lui.

1/ Une coupe budgétaire surprise pour les armées

Quand l‘interview du ministre des Comptes publics Gérald Darmanin parait le 11 juillet dans « Le Parisien » détaillant les coupes budgétaires, la foudre tombe sur l’état-major des armées. Les militaires doivent faire 850 millions d’euros d’économies sur le programme 146 alors que l’année est déjà très avancée. Le décret d’annulation des crédits est toujours en attente de publication au Journal officiel. Au sein de l’institution déstabilisée, c’est la surprise et l’incompréhension, puis la colère d’autant que le président souhaite « accroître » l’engagement des militaires, déjà très sollicités, dans les opérations extérieures (OPEX).

Pourquoi une telle réaction? Emmanuel Macron avait promis non pas de baisser le budget de la défense, mais de l’augmenter. Les militaires avaient cru à ses promesses. Toutefois l’état-major, qui était lucide sur la situation générale de la France, était prêt à faire des économies en contribuant par exemple à hauteur de 20% aux surcoûts des OPEX qu’il reste à payer en 2017 (850 millions). Mais il est tombé de l’armoire quand il a su qu’il devait supporter 20% du total des économies budgétaires annoncées (4,5 milliards d’euros).

Dans la foulée de l’interview de Gérald Darmanin, militaires, parlementaires et industriels se mobilisent, mais c’est déjà trop tard. Le chef de l’État a déjà arbitré. Il ne reviendra jamais sur sa décision. Au final, plus de pédagogies avec les armées aurait peut-être évité une crise majeure, qui a abouti à la démission du chef d’état-major des armées, une première sous la Ve République.

2/ Le général de Villiers piégé par les fuites

Parfaitement dans son rôle, le CEMA, qui juge la trajectoire budgétaire « non tenable », alerte les députés de la commission de la défense. La Grande muette n’est pas du tout muette comme certains observateurs la présentent à tort… Comme l’a révélé La Tribune mercredi dernier, le chef d’état-major des armées était furieux contre cette décision de Bercy lors de son audition à l’Assemblée nationale. En off, il avait même lâché aux députés : « Je ne me laisserai pas b….. comme cela » par Bercy. Ces propos ont fuité et ont été repris par toute la presse. Emmanuel Macron aurait dû mieux apprécier cette situation au lieu de se raidir face aux propos du général de Villiers, pourtant reconduit le 30 juin un an de plus. Une explication d’homme à homme aurait été plus logique.

Mais jeudi 13 juillet dans les jardins de l’Hôtel de Brienne, le chef de l’État saute un pont trop loin. Il recadre brutalement le CEMA devant un parterre de militaires, d’industriels et d’invités internationaux surpris par cette sortie. Une humiliation inutile. « Je considère pour ma part qu’il n’est pas digne d’étaler des débats sur la place publique. J’ai pris des engagements, je suis votre chef. Les engagements que je prends devant les concitoyens, devant les armées, je sais les tenir et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression, de nul commentaire », avait-il lancé avec un ton très ferme. La démission du CEMA apparaît la seule issue logique à la plupart des invités interrogés par La Tribune ce soir-là.

Trois jours plus tard, Emmanuel Macron persiste et signe dans son erreur. Il remet une couche dans les colonnes du « Journal du Dimanche » encore très brutale. « Si quelque chose oppose le chef d’état-major des armées au président de la République, le chef d’état-major des armées change », explique-t-il. C’est clair et net pour le général de Villiers qui en tire les conséquences. Son entourage cherche à le dissuader de partir.

3/ Les parlementaires furieux

« J’aime le sens du devoir, j’aime le sens de la réserve », a martelé Emmanuel Macron. Des propos qui ont été également très mal perçus par les parlementaires. En marge d’un hommage au général Pierre de Villiers, le Sénat a ainsi rappelé « le droit absolu des commissions du Parlement à l’information, fondement de la démocratie ». Par ailleurs, le député Philippe Folliot (LREM, Tarn) a estimé que cette fuite « crée un très dommageable précédent qui risque de casser le lien de confiance propre à toutes auditions, sur des questions aussi sensibles qui nécessitent retenue et discrétion. Faute de cela, des auditions « à l’eau tiède » n’auront plus aucun intérêt ».

4/ Le chef d’état-major est dans son droit de défendre son budget

Derrière erreur d’Emmanuel Macron, la méconnaissance des responsabilités du chef d’état-major des armées. Le nouveau chef d’état-major des armées « aura non pas un budget à défendre, parce que ce n’est pas le rôle du chef d’état-major, c’est le rôle de la ministre des Armées », a expliqué mercredi le président à Serre-Chevalier (Hautes-Alpes), à l’arrivée de l’étape du Tour de France. Et en même temps, ce n’est pas exactement comme cela que cela fonctionne dans la défense…

Selon le décret du 15 juillet 2009 relatif à ses attributions, le chef d’état-major des armées est responsable notamment de la définition du format d’ensemble des armées et de leur cohérence capacitaire. « À ce titre, il définit les besoins des armées et en contrôle la satisfaction » et « conduit les travaux de planification et de programmation », stipule ce décret. Le CEMA  est également responsable de « la préparation et de la mise en condition d’emploi des armées ». Ainsi, il définit les objectifs de leur préparation et contrôle leur aptitude à remplir leurs missions. Enfin, il exprime « le besoin en matière d’infrastructure interarmées et des armées et en vérifie la satisfaction ».

Très clairement, le CEMA assure la cohérence des actions des armées, non seulement dans l’emploi des forces, mais aussi dans leur préparation et en ce qui concerne leur équipement. Le général Lecointre sera donc légitime à défendre son budget. N’en déplaise au président de la République.

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July 21, 2017 at 09:07AM