Atlantico : Est-ce que la droite et Les Républicains plus spécifiquement peuvent profiter de la crise « identitaire » qui agite le Front National ? Est-ce que cela libère un espace pour reconquérir les classes populaires notamment ?

Edouard Husson : Non, je ne le crois pas. Les Républicains sont tout aussi désorientés que le Front National. C’est l’ensemble de la droite qui ne sait pas où elle va. Même si cela ne leur fait pas plaisir, les deux formations politiques sont très comparables: elles ont fait une campagne où elles n’assumaient pas d’être….de droite. Pour les Républicains, nous le savons: Nicolas Sarkozy a refusé de soutenir à fond François Fillon après la primaire; les deux hommes auraient pu ancrer les Républicains à droite. Mais Sarkozy a joué la défaite de Fillon.

Du coup, Fillon s’est éloigné de la ligne qu’il avait tracée durant la primaire, pour ne pas se couper du centre – pour autant Juppé était aussi peu un soutien que Sarkozy. La droite « d’en haut » a  finalement perdu sur toute la ligne et une partie d’entre elle s’est ralliée à Macron. Le Front National n’a pas pour autant occupé le terrain à droite. A partir du moment où Fillon délaissait une partie des thèmes de la primaire, il y avait un boulevard; mais, curieusement, la candidate a préféré, au deuxième tour en particulier, partir en chasse des électeurs de Mélenchon au lieu de proposer un rassemblement des droites. C’est dans cette mesure que l’on peut dire que la campagne sur l’euro a été mauvaise. Non pas parce que l’euro serait une bonne chose en soi; ni parce qu’une majorité des Français serait pour l’euro. Mais parce que prôner la sortie de l’euro quand on n’a pas derrière soi des soutiens de premier plan dans la banque, la finance et la haute fonction publique, c’est prématuré.

Toutefois se positionner de cette manière demande de faire preuve d’une certaine habileté. Comment faire alors pour ne pas donner l’impression de faire la course au FN et ne pas ternir son image auprès des électeurs de droite ?

En fait, nous savons que jamais les Républicains ne se positionneront pour remplacer le Front National. Wauquiez fait semblant d’être très à droite pour prendre la tête du parti à l’automne. Mais c’est un nihiliste, il n’a aucune conviction personnelle. Je ne crois pas que cela puisse aller très loin. Surtout, la question ne se pose pas comme on la formule actuellement. Un discours populiste enferme un parti politique. Depuis 1983, le Front National a testé différentes variantes du populisme sans pouvoir réussir à percer définitivement. Sarkozy a voulu unir populisme de droite et européisme. Cela a marché le temps d’une élection présidentielle; puis il a chuté sur l’impossibilité de transformer en programme de gouvernement cette combinaison électorale. Je suppose que Wauquiez tourne autour du même type de formule – et il le mettrait en scène avec beaucoup moins de talent que Sarkozy. Effectivement, les Républicains peuvent profiter de la faiblesse du Front National. Mais il leur faut proposer un tout autre programme: le rétablissement de la souveraineté française passe par un changement d’option fondamental, un retour au gaullisme: il faut sortir définitivement de l’OTAN et placer l’Union européenne devant ses responsabilités: soit elle nous accompagne dans un grand basculement eurasiatique, pour participer à la « Nouvelle Route de la Soie » soit nous ferons sans elle. D’une manière générale, c’est toute la construction européenne qu’il faut soumettre à révision: soit Schengen est appliqué (contrôle aux frontières de l’Europe), soit nous reprenons notre liberté. Soit on nous laisse investir dans la défense, dans l’éducation, dans les infrastructures, soit effectivement nous aurons à chercher des alternatives à l’euro etc….

De l’autre côté de l’échiquier politique, est-ce qu’aller essayer de draguer une partie de l’électorat du Front National ne condamne pas automatiquement le parti à la disgrâce auprès des électeurs de gauche, notamment de l’électorat séduit pendant la campagne présidentielle par Jean-Luc Mélenchon ?

La seule solution pour la droite, c’est un retour au gaullisme. Etre ferme sur le contrôle aux frontières ne nécessite pas des tirades de haine contre les étrangers; tout faire pour réintégrer la « France périphérique » à l’économie nationale ne nécessite pas de se lancer dans des tirades anticapitalistes. Mettre en doute le caractère raisonnable de la politique monétaire européenne ne signifie pas que l’on prône un retour au franc mal géré des décennies 1970 et 1990. Défendre le strict respect de la séparation entre les religions et l’Etat ne nécessite pas de se lancer dans des tirades de haine contre l’Islam. Défendre les intérêts de la France ne signifie pas jeter par dessus bord l’ensemble de la construction européenne. Il y a tant de directions à explorer et que devrait emprunter une droite de gouvernement: prôner un nouvel humanisme européen face au transhumanisme; investir massivement dans l’éducation et la recherche pour faire de la France une puissance pionnière de la troisième révolution industrielle; renforcer la souveraineté numérique du pays; transformer notre Etat obèse et impuissant en un Etat de l’ère numérique etc….Une fois que l’on est sur les bons axes, on se moque des combinaisons politiques. Il y a une seule boussole: la grandeur et le rayonnement de la France. Si le programme correspond aux intérêts profonds du pays, il gagnera tous les électeurs qu’il veut, à droite ou à gauche.

Source : Cet espace qu’un FN en pleine quête existentielle laisse à la droite | Atlantico.fr

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