Privatiser l’espace ? Chimères et milliardaires


Le lancement réussi de la puissante fusée Falcon Heavy par la société SpaceX d’Elon Musk a relancé la machine à fantasmer. La « privatisation » de l’espace serait à craindre, en raison de la faille du traité international de 1967 censé empêcher la colonisation de l’espace et des astres du système solaire par un pays.

Ce traité interdit certes qu’un Etat revendique la souveraineté sur un astre, mais il était muet sur l’appropriation d’une « ressource » extra-terrestre par une société commerciale. Et son exploitation. Une faille que plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont déjà actée par des déclarations publiques et claires en faveur de telles activités. Une situation qui a déjà inspiré des écrivains. l’un des derniers romans de science-fiction qui évoque la colonisation de la Lune (Luna, de Ian McDonald, lire cette note) imagine ainsi que l’astre est soumis à un système dominé par les entreprises, sans Etat ni lois. Entreprises qui se font concurrence à coups de milices privées et d’assassinats tandis que leurs employés, privés de droits politiques et sociaux, dépendent pour leur survie de contrats de droits privés.

Cette crainte est-elle d’actualité ? On pourrait le croire si l’on suit les discours du patron de SpaceX ou d’autres milliardaires, comme Richard Branson ou Jeff Bezos, qui poursuivent le projet d’envoyer des touristes dans l’espace, voire de coloniser Mars. Ou lorsque l’on apprend que la Nasa, sur injonction de la Maison Blanche, souhaiterait stopper son financement de la Station Spatiale Internationale pour la remettre à des entreprises privées dès 2025. Il faut bien convenir que le coût de fonctionnement de l’ISS est tel que son maintien obère toute réorientation du budget des vols habités de l’Agence américaine vers d’autres objectifs, la Lune ou Mars.

Mais quelle réalité se cache derrière ces discours ?

Tout d’abord, il convient de distinguer privatisation et privatisation. Le langage utilisé par la Nasa est en effet très ambigu. Il qualifie ainsi de privatisation le recours aux service des fusées, cargos et capsules des sociétés SpaceX ou Orbital pour desservir l’ISS en fret et demain pour les relèves d’équipages. Or, ce service reste entièrement financé sur les fonds publics de la Nasa. Ces sociétés privées ne rendront ce service que si elles sont intégralement payées pour le faire… voire si elles en retirent un bénéfice. Quant aux engins développés pour le rendre – fusées, cargo, capsules – ils sont en réalité issus également de fonds publics, en particulier via des commandes publiques largement bénéficiaires pour les sociétés privées. SpaceX a certes disposé de capitaux engagés par le milliardaire Elon Musk, mais l’essentiel du coût de développement de ses lanceurs provient de commandes du Pentagone et de la Nasa qui mettent à sa disposition les installations de Cap Canaveral.

Une réelle privatisation des activités spatiales requiert un modèle économique complètement différent, où les sociétés commerciales équilibrent – au moins – leurs dépenses par des ressources propres, issus de la vente aux consommateurs ou à d’autres sociétés privées de produits et services spatiaux.

La confusion entretenue entre ces deux économies et origines du financement du spatial n’est pas anodine. Aux Etats-Unis comme en Europe, les industriels ont toujours vigoureusement soutenu les programmes de vols habités, sources de financements publics abondants, durables et toujours bénéficiaires pour les sociétés privées. Une activité dont le moteur reste la décision politique et où les notions de rentabilité, voire de retour scientifique sont complètement absentes. Si de la science est sortie des vols d’astronautes, elle n’a jamais été leur objectif principal qui demeure politique.

Cela peut-il changer ? Le coût énorme des vols habités peut-il être compensé par une activité économique « normale », la production de biens et de services vendables au moins au même prix ?

Ce n’est pas la première fois que cette perspective est évoquée. Lors de la mise au point des navettes par la Nasa, l’Agence américaine est allée jusqu’à promettre un vol par semaine et un coût de la mise en orbite du kg autorisant, par exemple, la fabrication en apesanteur de matériaux à revendre à un prix supérieur à leurs coûts de production. Des chimères, abandonnées bien avant le premier vol. Puis, lors de l’accord avec la Russie pour la Station spatiale internationale, de nouvelles perspectives commerciales ont été agitées. Même l’Agence spatiale européenne, d’habitude plus prudente, a entonné ce credo. L’industrie allait investir dans des laboratoires attachés à la station, produire des matériaux miracles, payer une part des dépenses… Tout cela s’est écroulé. Et le prix de la mise en orbite n’est pas seul en cause. Le coût de l’heure de travail là-haut demeure exorbitant. De ce point de vue, même si les fusées de SpaceX parviennent à diviser par quatre ou cinq le coût du kg mis en orbite par une réutilisation systématique des premiers étages des fusées, cela ne changera pas l’équation économique.

Quant aux perspectives d’exploitation des « ressources spatiales », elles demeurent chimériques. Le développement des systèmes de transports et des équipements susceptibles de seulement atteindre des minerais lunaires, martiens ou sur des astéroïdes représente des coûts astronomiques au regard des alternatives terrestres. Le seul cas de figure où leur usage représente un intérêt… c’est pour éviter d’en emporter depuis la Terre, comme pour alimenter en carburant une fusée devant décoller de Mars.

Finalement, il ne reste qu’un secteur où l’on pourrait imaginer une économie spatiale. C’est celui du tourisme de super riches. Se payant un petit tour rapide en apesanteur. Les projets en cours, comme celui de Virgin Galactic  dont les essais n’intéressent plus que la presse spécialisée en aéronautique, ou ceux qui n’ont pas dépassé l’exercice sur ordinateur – comme celui d’Astrium EADS en 2007 ne permettent pas d’objectifs plus ambitieux. Aller plus loin, ne serait-ce que pour un séjour dans une station spatiale en orbite terrestre, exige un niveau d’investissement initial qu’aucun des promoteurs de ces projets n’est prêt à financer sur ses deniers. Mais, si plusieurs dizaines de milliardaires décident de cotiser, pourquoi pas un hôtel de super luxe en orbite… dont l’apport au progrès humain sera proche de zéro.

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