Le fossé se creuse entre Bruxelles et Ankara


Le fossé se creuse entre Bruxelles et Ankara:

D’ici peu de jours, la Commission Juncker va publier son examen rituel des progrès d’Ankara vers l’adhésion à l’UE. Un débat aussi vain qu’empoisonné.

Correspondant à Bruxelles

C’est le bal des hypocrites. L’homme qui a décidé de tourner les talons, le président turc Erdogan, jure en maniant l’invective qu’on ne l’a jamais accepté comme partenaire. L’UE s’estime trahie dans ses avances de bonne foi mais n’a toujours pas
trouvé les mots pour prononcer la séparation. D’ici peu de jours, et un an après le référendum qui a fait basculer la Turquie dans l’autocratie, la Commission Juncker va publier son examen rituel des progrès d’Ankara vers l’adhésion à l’UE. De
la valse lente, le mouvement a sombré dans la pantomime. L’exercice pourrait être le dernier. Et le pouvoir turc retournera, comme à son habitude, le document par envoi recommandé à des auteurs qui n’y croient plus.

«La Turquie s’est clairement éloignée des règles de l’État de droit auxquelles elle avait adhéré en obtenant le statut de pays candidat en 2004»

Marc Pierini, diplomate vétéran du monde musulman et ex-ambassadeur de l’UE à Ankara

«Il vaudrait mieux parler d’un rapport de régression, lâche à rebours de ses convictions initiales Marc Pierini, diplomate vétéran du monde musulman et ex-ambassadeur de l’UE à Ankara. La Turquie s’est clairement éloignée des règles de l’État de droit
auxquelles elle avait adhéré en obtenant le statut de pays candidat en 2004 […] Erdogan est aujourd’hui dans une logique de survie politique qui l’oblige à emprisonner les juges, les journalistes et les acteurs de la société civile.» Bref, à rompre
avec des principes que l’Europe porte au plus haut.

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Individuellement, les grandes capitales semblent prêtes à marquer la fin de l’intermède, sur fond de personnalisation du pouvoir turc et de purge sans fin, vingt mois après le putsch raté de juillet 2016. L’un après l’autre, les dirigeants allemands
(septembre 2017), néerlandais (octobre), autrichiens (décembre), belges et français (janvier) ont dit clairement que l’accession de la Turquie à l’UE n’a plus lieu d’être. Angela Merkel, longtemps réticente, n’a pas hésité quand ce sujet
embarrassant s’est imposé dans la course électorale au Bundestag, au profit de l’extrême droite.

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Diplomatiquement, les Pays-Bas ont été le plus loin, en réduisant leur représentation au niveau d’un chargé d’affaires. Mais c’est Emmanuel Macron qui a clairement montré la porte de sortie, déclarant devant son hôte turc qu’il est temps de sortir des faux-semblants: «Nous devons sortir d’une hypocrisie qui consiste à penser qu’une progression naturelle
vers l’ouverture de nouveaux chapitres (d’adhésion) est possible», disait-il le 5 janvier. Il rompait ainsi avec l’argument des chancelleries selon lequel il n’y aurait rien à gagner à sortir de l’ambiguïté. Ankara, lui, rejette encore tout
autre scénario que l’adhésion promise.

Plusieurs éléments ont facilité le basculement des Européens. Les opinions publiques – Allemands et Néerlandais surtout – ont mal pris que l’homme fort d’Ankara prétende interférer sur leurs choix électoraux en maniant l’insulte, quelques mois après
avoir agité la diaspora turque en faveur du «oui» à son référendum constitutionnel. Les États européens, eux, n’ont pas apprécié que la Turquie, «bouclier» de l’Otan, mène sa guerre en Syrie en bonne intelligence avec le Kremlin, et dans une tension
croissante avec les capitales occidentales. Ankara apparaît de moins en moins comme le partenaire stratégique irremplaçable, celui avec lequel la rupture n’aurait que des inconvénients.

À l’échelon de l’UE, pourtant, le prisme s’inverse et l’intérêt collectif prime souvent sur les préoccupations nationales. Un récent sommet européen a dénombré les voix, et les partisans d’une rupture consommée avec la Turquie se sont comptés sur les doigts de la main. Si le cap politique suivi par le président Erdogan est clairement incompatible avec
une entrée dans l’UE, celle-ci n’a pas vraiment besoin de geler, de suspendre ou de terminer l’avancée vers l’adhésion: l’unanimité des Vingt-Huit est nécessaire pour conclure chacun des 35 chapitres d’adhésion. Seize de ces chapitres ont été
ouverts, un seul a abouti en douze ans et tout est bloqué depuis 2016.

Ce statu quo peut-il s’éterniser? Pour contourner un débat aussi vain qu’empoisonné sur l’entrée de la Turquie, Emmanuel Macron et
Bruxelles aimeraient formaliser un «partenariat» privilégié, une collaboration moins politique et réduite aux intérêts communs, économique, migratoire ou policier. «Il ne s’agit pas de déconstruire, mais de resserrer l’ambition, dit Marc Pierini.
De facto, on en est déjà là, même si Erdogan refuse de l’admettre pour des raisons de politique intérieure.» Le pacte migratoire finalisé en mars 2016 afin de stopper, sur la côte anatolienne, l’afflux de réfugiés et de migrants en route
pour l’Europe témoigne d’une coopération profitable. L’UE y trouve son compte avec des passages pratiquement réduits à néant en mer Égée, tout comme Ankara qui bénéficie des retombées d’une assistance en milliards d’euros. Le plan fonctionne et
il restera pour longtemps la plus vaste opération humanitaire engagée par l’Europe, en dépit des récriminations politiciennes entendues de part et d’autre.

D’autres dossiers sont déjà ouverts même s’ils avancent lentement, comme la libéralisation des visas, l’extension de l’union douanière aux produits agricoles et aux services, l’énergie et bien sûr la lutte contre le terrorisme. Malgré les tensions
politiques, l’Europe reste de loin le premier partenaire commercial d’Ankara, tandis que la Turquie est le 4e marché d’exportation de l’UE.

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