Éric Zemmour : «Machiavel et la psychologie des peuples»


Éric Zemmour : «Machiavel et la psychologie des peuples»:

Au début du XVIe siècle, Florence envoie Machiavel en France et en Allemagne. Il en tire des observations diplomatiques toujours valables aujourd’hui.

On se souvient tous des scandales de WikiLeaks. Des milliers de télégrammes de diplomates américains mis au jour sur Internet, des commentaires acerbes sur les grands de ce monde, des manœuvres dévoilées, des secrets percés, des jugements péremptoires et sans langue de bois sur les peuples et leurs dirigeants. Revenons cinq siècles en arrière. Il n’y a pas Internet. Mais il y a déjà des ambassadeurs qui rédigent des notes secrètes à destination de leurs gouvernements. Des ambassadeurs qui commencent à sortir de leurs a priori théologiques médiévaux de la «paix chrétienne», pour entrer de plain-pied dans les affres de l’Europe balbutiante des États nations. Des ambassadeurs qui se professionnalisent, qui s’initient à la realpolitik. Qui comprennent que les peuples ont une réalité charnelle et qu’il faut savoir en jouer pour influer sur leurs rois.

«La France est, à l’époque, ce « gros animal » dont le général de Gaulle aura toute sa vie la nostalgie.»

Éric Zemmour

Le prince de ces ambassadeurs d’un nouveau monde, qu’il s’apprête à théoriser dans quelques années, s’appelle Nicolas Machiavel. Il est revenu dans la vie politique de sa bonne ville de Florence, après la fin brutale du prédicateur fanatique Savonarole. La Signoria, le «gouvernement» de Florence, va l’envoyer en France, à quatre reprises, en 1500, 1503, 1510, 1511. La France est le grand allié de Florence. Un allié ombrageux, imprévisible, avide. Un allié surarmé qui n’hésite jamais à employer la force par de redoutables «descentes» dans une Italie divisée en d’innombrables cités rivales. Notre diplomate se balade en France à la poursuite d’une cour itinérante. Il découvre notre pays, ses paysages, ses hommes, ses élites. Son roi aussi. Il est charmé et exaspéré. Admiratif et moqueur. La France est, à l’époque, ce «gros animal» dont le général de Gaulle aura toute sa vie la nostalgie. Un pays immense, à côté des cités-États italiennes, et au vu des moyens de transport de l’époque: «La France, en raison de son étendue et de la commodité de ses grands fleuves, est grasse et opulente.»

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Un pays qui, le premier en Europe, a réalisé son unité politique, sous la direction centralisée d’un monarque qui a réduit les oppositions des grands féodaux à néant, par une alliance efficace avec les classes bourgeoises et populaires: «Les peuples de France sont soumis et parfaitement obéissants, et ont une grande vénération pour leur roi.» Un pays, enfin, qui est sorti au siècle précédent de cette guerre de Cent Ans, qui avait failli l’engloutir, doté d’une organisation militaire unique dans l’Europe d’alors: dans chaque paroisse, un homme, un «franc-archer», est armé pour répondre à toute réquisition royale (il y a plus d’un million de paroisses dans le pays, selon Machiavel) ; sans compter les lansquenets allemands et suisses qui viennent souvent renforcer ces troupes qu’on n’appelle pas encore «nationales».

Quand Machiavel est envoyé en Allemagne, auprès de l’empereur, il est sidéré par le contraste politique avec la France: «L’empereur allemand ne représente plus la force… Il règne sur un pays oligarchique où les princes, ses électeurs, suivent des voies diverses. L’Empire n’est qu’une formule de chancellerie. C’est pour ça qu’il est favorable à la paix.»

«Machiavel n’a pas connu Jean-Claude Juncker et les réunions interminables et inutiles de Conseils européens, mais c’est comme s’il les avait annoncées !»

Éric Zemmour

En quelques phrases, et quelques observations, d’il y a cinq siècles sur l’Empire allemand, Machiavel nous transporte dans l’Europe de Bruxelles qu’il semble connaître aussi bien que nous: «De ses fréquents désordres naissent ses fréquents besoins, de ses fréquents besoins ses fréquentes requêtes, de ses requêtes les fréquentes Diètes, et de son manque de jugement la faiblesse de ses décisions et l’extrême faiblesse de leur exécution.» Machiavel n’a pas connu Jean-Claude Juncker et les réunions interminables et inutiles de Conseils européens, mais c’est comme s’il les avait annoncées! On comprend mieux pourquoi l’Allemagne d’Angela Merkel tisse fort habilement sa toile au sein de l’Europe des Vingt-Huit, tandis que la France, quel que soit le président de la République qui la dirige, a les manières brutales d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Cette Europe-là a dans le sang l’ADN de l’Empire d’Allemagne ; lui ressemble comme une petite-fille à une aïeule: un mastodonte aboulique, sans direction centralisée, où chacun joue son jeu, en fonction de sa taille, de sa richesse, de ses intérêts.

– Crédits photo : Ed. Perrin

Dans ce terrain de jeu qui n’est pas le leur, les Français montrent les qualités, et surtout les défauts, que notre Florentin avisé avait déjà remarqués: «Ils sont d’une grande humilité dans le malheur, et insolents quand tout va bien. Ils sont plus pingres que prudents. […] Quand on leur demande un service, ils pensent au profit à en tirer avant de voir s’ils peuvent te le rendre. […] Ils sont changeants et légers. Ils ont la loyauté des vainqueurs. […] Les Français sont, par nature, plus impétueux que vaillants ou habiles, et si, lors du premier assaut, on peut résister à leur furie, ils s’amollissent et se découragent au point de se faire aussi pleutres que des femmes. César dit que les Français sont au début plus que des hommes et, à la fin, moins que des femmes.» Quand il se rend en Allemagne, il voit tout de suite la différence avec les Français: «Les peuples d’Allemagne sont riches. Ce qui les rend riches, c’est en grande partie qu’ils vivent comme des pauvres, ne construisent rien, ne s’habillent pas, n’ont aucun meuble chez eux ; il leur suffit d’avoir pain et viande en abondance et un poêle pour échapper au froid. De la puissance de l’Allemagne personne ne doit douter, tant elle abonde en hommes, en richesses et en armes.»

On croit lire les rapports de l’OCDE et de la BCE qui reprochent à l’Allemagne ses énormes excédents commerciaux, sa consommation intérieure insuffisante, ses infrastructures vieillissantes, son obsession de l’équilibre budgétaire. Une Allemagne riche qui vit comme une pauvre. Machiavel avait une science innée de ce qu’on appellerait, bien des siècles plus tard, la psychologie des peuples. Nos bons esprits d’aujourd’hui l’accuseraient d’essentialisme. De propager des stéréotypes de race et de genre. À côté de ces bons esprits si tolérants, son Savonarole était un enfant de chœur. Nicolas Machiavel l’a échappé belle.

L’art de la diplomatie, Nicolas Machiavel, Perrin, 155 P., 13 €.

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