Ran Halévi : «Israël, la tentation de l’hubris»


Ran Halévi : «Israël, la tentation de l’hubris»:

Les autorités de l’État hébreu ont tort de se réjouir du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, argumente le directeur de recherche au CNRS.

C’est un moment surréel qu’ont vécu l’autre semaine les Israéliens, un œil rivé sur leur capitale en fête pour l’inauguration de l’ambassade américaine, un autre sur les affrontements sanglants à la frontière de Gaza. Ils pouvaient regarder en direct la béatitude côtoyer l’horreur.

À Jérusalem, dans un décor flamboyant, une assistance enjouée écoutait un chapelet d’allocutions célébrant l’amitié entre Israël et les États-Unis, sans oublier les mérites de l’actuel hôte de la Maison-Blanche ; puis des prières dites par des rabbins mais aussi par des prédicateurs évangéliques venus exprès d’Amérique, où il leur arrive de proférer des allégations incendiaires, souvent douteuses, notamment sur le peuple juif… «Une grande journée pour la paix», a résumé, euphorique, M. Nétanyahou.

Au même moment, des dizaines de milliers de Palestiniens se dirigeaient, sous la houlette du Hamas, vers la clôture qui sépare Israël de la bande de Gaza. Cette «marche du grand retour», ainsi baptisée par ses promoteurs, visait effectivement à forcer la barrière pour pénétrer dans le territoire israélien. Telle est la dernière trouvaille des stratèges islamistes: faire investir la «Palestine occupée» par une masse humaine, quel qu’en soit le prix, le nombre des victimes étant l’indice, suivant un calcul lugubre, du succès de l’opération.

La direction du Hamas n’a pas lésiné sur les moyens: une locomotion gratuite pour les manifestants, femmes et enfants compris, et des primes pour encourager des volontaires – 100 dollars par famille et jusqu’à 500 en cas de blessure.

Tsahal a-t-il fait un usage excessif de la force? Le nombre de victimes le suggère

Cette tragédie programmée allait se solder par une soixantaine de morts et des milliers de blessés, avant que ses instigateurs décident de renvoyer tout le monde chez soi. Elle a révélé l’emprise du Hamas sur la bande de Gaza mais n’a guère fait avancer ses affaires.

Affaibli militairement, pressé par l’Égypte, boycotté par l’Autorité palestinienne, assiégé par le blocus israélien, il continue de déverser des sommes pharaoniques pour la construction de tunnels sous la frontière israélienne, que Tsahal détruit régulièrement. Des centaines de millions de dollars ont été ainsi détournés et engloutis pour rien, au préjudice des besoins vitaux des habitants de ce territoire surpeuplé, affligé d’une misère indescriptible et d’un chômage endémique.

Tsahal a-t-il fait un usage excessif de la force? Le nombre des victimes le suggère. Apparemment, les soldats avaient reçu de strictes consignes de retenue ; et pour les manifestants qui allaient tenter de forcer la clôture, ordre avait été donné de tirer en l’air et, si besoin, de viser les pieds. La suite nous échappe et seule une enquête circonstanciée permettra d’y voir clair.

La «marche populaire» ayant échoué, le Hamas pourrait revenir à ses vieilles méthodes. Les tirs récents de mortiers depuis Gaza, sur des villages et la riposte prévisible de Tsahal ne sont pas à l’abri d’une escalade meurtrière au préjudice de tous les intéressés.

Toujours est-il que le gouvernement israélien n’a pas de projet d’avenir pour Gaza, si ce n’est la poursuite sans fin d’un blocus qui broie la population civile plus qu’il n’atteint le Hamas. Cette absence de politique n’est pas une politique.

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Le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien est considéré à Jérusalem comme un triomphe par procuration de la politique israélienne

Reste qu’à l’heure où Israël célèbre le 70e anniversaire de son indépendance, les motifs de satisfaction ne manquent pas. L’économie prospère, la coopération avec l’Égypte et les États sunnites se resserre, les relations avec la Chine et l’Inde sont au zénith, la coordination avec la Russie tient bon et l’entente avec l’Administration Trump permet au gouvernement d’agir en toute liberté dans la région. Témoins les récentes attaques des installations iraniennes en Syrie, d’une ampleur sans précédent, qui ont laissé exsangues le dispositif militaire des gardiens de la révolution et la défense antiaérienne syrienne.

Pour finir, le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien est considéré à Jérusalem comme un triomphe par procuration de la politique israélienne ; et alimente une dangereuse tentation de l’hubris (terme grec qui, dans l’Antiquité, désignait l’idée de démesure due à l’orgueil, NDLR).

Depuis quelques semaines, l’État hébreu est en guerre ouverte avec les forces iraniennes qu’il est déterminé à faire partir de Syrie: il tient pour un casus belli l’installation à ses portes d’une infrastructure militaire qui expose le territoire israélien à une guerre d’usure à double front, syrien et libanais.

À plus long terme, Jérusalem mise visiblement sur les sanctions américaines contre l’Iran pour amener son gouvernement à abandonner ses agissements subversifs, ses programmes balistiques et ses visées nucléaires ; ou, à défaut, provoquer l’effondrement économique du pays et, à terme, un changement de régime à Téhéran.

Le gouvernement israélien, pas plus que les Américains, n’a de « plan B » pour le cas où l’Iran refuserait de se plier aux oukases de M. Trump

Cette stratégie, endossée avec entrain par Donald Trump, est aussi chimérique qu’elle est hasardeuse. Israël en a fait l’amère expérience, dans les années 1980, en cherchant à imposer un nouvel ordre politique au Liban ; il lui aura fallu vingt ans pour en sortir, avec pour seul résultat tangible la mainmise du Hezbollah sur le pays. Les Américains n’ont pas fait mieux en Irak et ailleurs.

Les fulminations de M. Nétanyahou contre l’accord de Vienne et son soutien empressé au retrait américain laissent perplexe. Malgré ses imperfections qu’il fallait renégocier — c’était la préférence des Européens mais aussi de l’état-major de Tsahal —, cet accord permettait à Israël de concentrer ses efforts militaires contre la coalition chiite au Liban et en Syrie. Désormais, il voit s’ouvrir à nouveau le front nucléaire, avec des incertitudes non seulement sur la conduite des Iraniens mais sur la politique à suivre si la course à la bombe reprenait. Or le gouvernement israélien (pas plus que les Américains) n’a de «plan B» pour le cas où l’Iran refuserait de se plier aux oukases de M. Trump.

À Gaza, il laisse pourrir une situation intenable, dont personne ne peut prédire les suites. Sur le nucléaire iranien, au contraire, il applaudit un retrait américain qui expose Israël à des menaces que l’accord de Vienne différait pour des années et qu’une renégociation aurait pu désamorcer. Bref, il fabrique de l’incertitude en jouant avec le feu.

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