Marcel Gauchet : «La masculinité est passée de l’évidence à une mise en doute systématique»


Marcel Gauchet : «La masculinité est passée de l’évidence à une mise en doute systématique»:

L’historien et sociologue analyse la «nouvelle immaturité masculine» qui résulte de l’avènement d’une société égalitaire où la différence des sexes est brouillée et où la domination masculine n’existe plus.

La revue Le Débatconsacre son numéro 200 au «masculin en révolution». L’occasion d’interroger l’historien et sociologue sur les enjeux contemporains du féminisme, à l’heure de la révolution #MeToo. Pour Marcel Gauchet, la domination masculine n’existe plus, et les inégalités qui subsistent encore ne sont que le reliquat d’un héritage historique qui a perdu ses bases. Il analyse la «nouvelle immaturité masculine» qui résulte de l’avènement de cette société égalitaire où la différence des sexes est brouillée. La montée de l’autorité maternelle et la féminisation des métiers de la transmission ont pour revers un alignement de la sexualité sur les critères masculins, dont la pornographie est l’expression extrême. Face à ces nouveaux défis, il nous faut réinventer le commerce entre les sexes.

LE FIGARO. – Pourquoi avoir consacré un dossier de la revue Le Débat sur «le masculin en révolution»?

Marcel GAUCHET. –On ne peut être indifférent au changement anthropologique en train de se jouer sous nos yeux: la nouvelle place des hommes, dans un monde où la séparation des sexes ne fonctionne plus. L’attention publique se concentre très normalement sur la montée en puissance des femmes à tous les niveaux ou sur les inégalités persistantes dont elles sont victimes. Mais comment cette «révolution du féminin» pourrait-elle ne pas affecter l’autre sexe? La mutation n’est pas moindre de ce côté-là. La masculinité est passée d’un système d’évidences à une mise en doute systématique. La division de l’humanité en deux sexes était quelque chose qui allait de soi, c’est devenu une question qui travaille la société de manière généralisée, dès lors qu’il n’y a plus de destin déterminé par le sexe. Que devient la spécificité masculine dans ce contexte?

Cette redéfinition obligée amène avec elle une série de nouveaux problèmes sociologiques et psychologiques qui touchent la sexualité, la vie de couple, le rapport à la paternité. Le plus en relief est sans doute l’effondrement scolaire des jeunes garçons et leur désinvestissement des études.

«Il y a une nouvelle culture de l’immaturité masculine. L’horizon masculin par excellence, pour les jeunes, était celui de la responsabilisation adulte, via la prise en charge d’une famille. Cette perspective s’est évaporée»

Qu’est-ce que cette «immaturité masculine» que vous évoquez?

Il y a en effet une nouvelle culture de l’immaturité masculine. L’horizon masculin par excellence, pour les jeunes, était celui de la responsabilisation adulte, via la prise en charge d’une famille. Cette perspective s’est évaporée. Du coup, le sens même de la jeunesse, les conditions de l’entrée dans la vie et de la préparation à une carrière professionnelle, s’est profondément transformé pour les jeunes garçons. La sexualité s’est complètement dissociée de la procréation. Pour les femmes, la conquête des rôles classiquement masculins est un horizon naturel, mais pour les hommes, auxquels ils s’imposaient de manière très contraignante, ils ont largement perdu leur signification. Dans cette espèce de suspens qu’est devenue la jeunesse longue, il s’est formé un mode de vie inédit, avec ses codes propres et ses micromilieux. L’un des plus curieux est le petit univers de la technologie numérique, presque exclusivement masculin. Mais cet entre-soi n’a plus rien à voir avec la virilité classique.

Vous écrivez un article sur «la fin de la domination masculine». N’est-ce pas contre-intuitif à l’heure de #MeeToo et de la dénonciation d’un harcèlement sexuel encore massif?

Je crois qu’on a affaire à ce phénomène bien répertorié qu’on peut appeler l’«effet Tocqueville»: c’est au moment où l’inégalité s’affaiblit qu’on proteste contre elle. Tocqueville montre bien, à propos de la Révolution française, que la distance entre les ordres sociaux est devenue insupportable au moment où elle était en train de se réduire. C’est la même chose entre les sexes. Il reste des inégalités importantes, qui songerait à le nier? Mais elles sont le reliquat d’un héritage historique, qui a perdu ses bases, ce qui les rend inacceptables. Ce qui faisait l’âme de la domination masculine, à savoir l’articulation des sexes sous le signe de leur complémentarité et de la prééminence d’un sexe sur l’autre, est mort et bien mort. Ce qui subsiste par inertie sociologique des traces de ce phénomène archimillénaire apparaît d’autant plus intolérable. On peut situer la rupture dans les années 1970, avec la grande vague d’individualisation qui a achevé d’abolir le principe de hiérarchie dans l’ensemble de la vie sociale, et en particulier dans le dernier bastion où cette hiérarchie conservait un sens, qui était la famille.

«Ce qui faisait l’âme de la domination masculine, à savoir l’articulation des sexes sous le signe de leur complémentarité et de la prééminence d’un sexe sur l’autre, est mort et bien mort»

Dans votre article, vous faites un lien entre le mouvement de désenchantement du monde et la fin de la domination masculine. Quel est leur lien?

La domination masculine était en effet partie prenante de l’organisation religieuse des sociétés. La fonction sociale des religions était de produire cette dimension constitutive des sociétés qu’est leur perpétuation dans le temps au-delà du renouvellement incessant de leurs membres, qui naissent et meurent. À partir du moment où le fondement de l’ordre collectif est posé comme surnaturel et immuable, l’obéissance aux règles qui en découlent assure cette permanence du cadre culturel, indépendamment de la vie et de la mort des acteurs. Mais elle ne suffit évidemment pas! Encore faut-il qu’il y ait des acteurs. La production de la durée collective suppose pour commencer la reproduction biologique. Or ce sont les femmes qui font les enfants, même si les hommes y sont pour quelque chose. C’est là que se joue leur assujettissement, sous la forme d’une appropriation sociale de cette puissance de fécondité et de sa subordination à la reproduction culturelle, réservée aux hommes.

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Ce qui a permis l’émancipation féminine, dans l’autre sens, c’est l’invention d’une autre manière pour les sociétés d’assurer leur continuité dans le temps, qui est un aspect essentiel de la sortie de la religion. La procréation a cessé d’être une affaire publique, si j’ose dire, pour se voir remise à la liberté privée des personnes. Avec pour effet la chute du taux de natalité. Ce n’est pas un hasard si l’Europe, où la sortie de la religion a sa pointe avancée, a un problème de reproduction de sa population. Il va falloir, là aussi, vouloir en conscience ce que nous pensions, à tort, aller de soi.

Dans ce cadre, #MeToo est-il la queue de la comète de la révolution sexuelle ou bien une nouvelle révolution?

C’est une petite révolution qui ne fait que répercuter, prolonger et mener vers son terme la grande révolution. Tout ce qui perdure de poches de résistance, du fait de conditions favorables, je pense en particulier à la vie professionnelle avec ses rapports hiérarchiques au sens fonctionnel du terme, est voué à disparaître. Rien ne peut résister au mouvement engagé.

L’égalité parfaite entre les sexesest-elle donc un horizon possible?

Entendons-nous sur ce qu’il faut mettre sous la notion d’«égalité parfaite». Si l’on parle d’une parfaite symétrie ou indistinction des comportements, je ne crois pas qu’elle soit au programme. La question civilisationnelle qui est devant nous est plutôt celle de la renégociation du contrat entre les sexes, sur la base de ce qui subsistera de différences au milieu de l’égalité. Nous sommes à cet égard dans un moment de creux historique. Il reste à inventer une culture égalitaire respectueuse de la différence entre hommes et femmes, avec ses codes et ses règles de civilité, quelque chose d’inédit dans l’histoire. C’est le genre de chose qui ne se fait pas en un jour par décret. Il y faut un travail des sociétés, dont il me semble, cela dit, qu’il est déjà à l’œuvre.

Vous parlez de «discordance des sexes»… La cohabitation entre hommes et femmes est-elle aujourd’hui plus difficile?

Elle n’est pas plus difficile en soi, mais elle est beaucoup plus exigeante. Il n’y a plus de règle du jeu bien établie. Place à la négociation. Nous nous reposions jusqu’à il y a peu dans une fiction fondamentale, celle de l’harmonie déterminée par la nature instructrice. Les deux sexes étaient supposés faits pour s’entendre, puisque la vie le voulait ainsi. Ajoutez-y une solide hiérarchie des places et des rôles, et officiellement il n’y avait pas de problème. Quand on a affaire à des personnes égales, que seules leurs affinités électives rapprochent, la relation est moins simple. Il ne va plus de soi que les attentes des hommes et celles des femmes soient concordantes. Les deux sexes vont devoir apprendre à se connaître pour de bon.

«Il y a une féminisation des métiers de la transmission et de l’autorité. Mais il y a aussi une sexualisation de la vie sociale typiquement masculine. L’ambiance collective est placée sous le signe d’une sexualité obsessionnelle dont l’esprit masculin ne fait pas de doute»

Vous évoquez aussi la «montée de l’autorité maternelle»…

Le modèle patriarcal de l’autorité s’est évaporé. Il avait pour propriété de se réclamer de la règle générale impersonnelle, en refoulant la dimension individuelle, affective, subjective. Aujourd’hui, pour que l’autorité soit efficace, elle doit être empathique, prendre en compte la singularité des personnes tout en étant l’exercice d’une responsabilité. Ce dont l’autorité maternelle offre le modèle. Elle fusionne idéalement l’empathie affective et la prise en charge de l’intérêt supérieur des personnes. Elle réunit deux choses que l’autorité paternelle dissociait.

Peut-on dès lors parler d’une «féminisationde la société»?

Non. Il y a une féminisation des métiers de la transmission et de l’autorité. Mais il y a aussi une sexualisation de la vie sociale typiquement masculine. L’ambiance collective est placée sous le signe d’une sexualité obsessionnelle dont l’esprit masculin ne fait pas de doute. La pornographie en est l’expression extrême, mais elle imbibe la culture hédoniste ambiante sous des formes soft, à commencer par la sphère publicitaire. Comme s’il s’était produit une inversion: les femmes étaient du côté de l’intime, du privé, affectif, sentimental, et les hommes du côté des rôles sérieux. Aujourd’hui, les choses sérieuses, la culture, le sens du collectif, tendent à passer du côté des femmes tandis que les hommes tendent à basculer vers le désir et le plaisir sous tous leurs aspects, le sexe, le sport, le jeu, mais aussi plus largement la performance, la compétition, la concurrence. La recomposition n’en est qu’à ses débuts, mais elle est d’ores et déjà impressionnante.

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