Pékin accroît sa mainmise sur une institution du bouddhisme tibétain


Pékin accroît sa mainmise sur une institution du bouddhisme tibétain:

Dans le Sichuan, des milliers de moines et de nonnes ont été expulsés du centre de Larung Gar, placé sous haute sécurité.

Envoyé spécial dans le Sichuan

Larung Gar était l’un des plus grands centres monastiques du bouddhisme tibétain au monde, avec son Académie entourée d’une multitude de maisonnettes en bois peintes en rouge et construites à flanc de collines. Situé à environ 4 000 m d’altitude, dans le comté de Sertar (province du Sichuan, centre-ouest de la Chine), il est devenu un symbole de la mainmise du pouvoir chinois sur cette religion.

Les autorités ont lancé, entre l’été 2016 et avril 2017, une opération massive de démolition d’habitations et d’expulsion de membres de cette communauté religieuse. Mais il est à présent très difficile de savoir ce qui se passe dans ce lieu placé sous haute sécurité. On ne peut y pénétrer sans passer par un checkpoint policier – où l’identité des visiteurs est vérifiée ; et l’entrée est interdite aux étrangers.

Nous avons rencontré Phuntsok, un moine résidant à Larung Gar, alors qu’il rendait visite à un proche malade, dans une grande ville de la région. Âgé d’une vingtaine d’années et originaire d’un village situé à quelques dizaines de kilomètres du célèbre institut de formation, il a vu «cet endroit merveilleux devenir triste». Il dit avoir envie de pleurer lorsqu’il se remémore l’arrivée des bulldozers. Ou les départs de religieux, avalés par une noria de bus, sous le regard de résidents en larmes. Il décrit aussi une ambiance très tendue, face à l’emprise grandissante des autorités chinoises.

«Rééducation patriotique»

Le climat s’est brusquement dégradé en 2016. En quelques mois, alors que l’institut hébergeait selon lui environ 20.000 moines et nonnes – un chiffre qui recoupe d’autres estimations -, «30 à 40 % de la communauté a été chassée» ; et une proportion équivalente de logements a été détruite. «Seuls les habitants de la région ont été autorisés à rester», poursuit notre témoin. L’ONG Human Rights Watch (HRW) évoque de son côté quelque «5000 départs ou plus», alors que le gouvernement avait fixé pour objectif d’abaisser la population à 5000 résidents.

Les religieux expulsés vers leur lieu d’origine ont dû affirmer par écrit qu’ils repartaient «volontairement» et promettre de ne pas revenir à l’Institut

Lorsque les destructions ont commencé, «beaucoup de moines voulaient protester. Mais le chef de l’Académie les a rassemblés pour les dissuader de prendre ce risque», se souvient Phuntsok, en robe carmin. L’opération s’est ensuite déroulée sans opposition. Les vieux moines ont été relogés dans une maison de retraite construite à proximité. Les religieux expulsés vers leur lieu d’origine ont dû affirmer par écrit qu’ils repartaient «volontairement» et promettre de ne pas revenir à l’Institut, selon l’ONG Free Tibet. Il leur a fallu aussi s’engager à «soutenir la politique du gouvernement envers Larung Gar» et à ne se livrer à aucune activité qui irait à son encontre. Certains ont été soumis à des séances de «rééducation patriotique», poursuit l’ONG. Une vidéo montre des nonnes, en treillis, forcées de chanter que la Chine et le Tibet sont «les filles d’une seule mère» patrie.

Arrivés en 2016, les cadres du Parti communiste chinois (PCC) sont des dizaines et emploient des centaines d’habitants de la région à surveiller les occupants, constate Phuntsok. «Après les destructions, les autorités ont lancé sur les hauteurs des collines la construction de tours modernes destinées à ces cadres», détaille le jeune homme, qui profite des pauses dans la conversation pour réciter des mantras à voix basse. D’après un document reçu par HRW à l’été 2017, le gouvernement compte placer près de 100 cadres du Parti à des postes clés à Larung Gar. La presse d’État a par ailleurs rapporté que six officiels du PCC avaient été nommés à la tête de l’Académie.

Méfiance du pouvoir envers les cultes

Les autorités, qui ont évoqué des risques d’accidents dus à une trop grande densité, ont en réalité décidé de mettre au pas une institution dont l’envergure et l’aura les inquiétaient, selon plusieurs experts. «Le Parti, qui semble surtout craindre des troubles, paraissait en particulier préoccupé par le fait que, dans une même communauté, tant de Tibétains ne soient pas correctement enregistrés et surveillés», analyse le tibétologue britannique Robbie Barnett. Sous la présidence de Xi Jinping, qui martèle que les religions doivent davantage se conformer aux «réalités chinoises» et à la «société socialiste», le régime communiste se montre très méfiant envers les cultes soumis à une influence externe, comme le bouddhisme tibétain. La Chine, qui a pris le contrôle du Tibet en 1950, considère le dalaï-lama, exilé en Inde depuis 1959, comme un dangereux «séparatiste». Ce dernier assure ne demander qu’une réelle autonomie pour les zones tibétaines chinoises.

» LIRE AUSSI – La Chine renforce encore son contrôle sur les religions

Le gouvernement a gardé un très mauvais souvenir des manifestations de moines bouddhistes qui démarrèrent à Lhassa en mars 2008 et s’étendirent ensuite à l’ensemble du plateau tibétain. Les participants réclamaient le retour du dalaï-lama ; et dénonçaient leur marginalisation économique et culturelle ou le non-respect pour les sentiments religieux des Tibétains, selon certains observateurs. Ce mouvement a été fortement réprimé. Mais une autre forme d’opposition s’est développée: plus de 150 personnes se sont immolées par le feu depuis 2009, selon International Campaign for Tibet.

«Petit à petit, le gouvernement augmentera son contrôle sur ces régions, qui connaîtront le même sort que Lhassa»

Après mars 2008, les autorités chinoises ont encore renforcé leur dispositif de sécurité. Elles ont installé des officiels de manière permanente dans les villages et les monastères ; accentué la surveillance des moines et restreint encore leurs mouvements, et cherchent désormais à «siniser» le contenu de l’éducation religieuse, selon certains spécialistes. Ce tour de vis est particulièrement drastique dans la Région autonome du Tibet. Mais il concerne aussi les zones tibétaines des provinces du Sichuan, du Gansu et du Qinghai. «Petit à petit, le gouvernement augmentera son contrôle sur ces régions, qui connaîtront le même sort que Lhassa», pronostique Phuntsok.

Il se souvient que lorsqu’il a voulu devenir moine, à 9 ans, son père, qui était à la fois bouddhiste et cadre du PCC, a soutenu sa décision. Le jeune garçon a d’abord appris à écrire et à lire le tibétain – qu’il ne savait que parler – pendant deux ans auprès d’un vieux professeur. C’est à l’âge de 12 ans que Phuntsok est entré à Larung Gar. Pendant des années, il se levait à 6 heures, puis priait pendant deux heures, seul dans sa chambre. L’après-midi était consacré à des exercices d’écriture du tibétain, puis à des séances de prière collective, qui reprenaient après le dîner.

La culture tibétaine en voie de disparition

La famille du jeune homme habite toujours une maison traditionnelle, faite de pierres et de boue. Le rez-de-chaussée est réservé aux yacks, et le premier étage, aux moines. Mais la physionomie du village a changé. Les Hans – l’ethnie majoritaire en Chine – qui se sont installés en nombre, encouragés par les autorités, ont construit des immeubles modernes, des hôtels, une école. «Beaucoup de Tibétains sont scolarisés dans des villes hans. Certains ont déjà oublié leur langue maternelle et ont adopté le mode de vie des Hans», soupire Phuntsok, qui estime que «le gouvernement empêche les enfants d’apprendre le tibétain».

Les cours étant rares à l’école, les jeunes sont contraints, pour recevoir cet enseignement, de s’orienter vers des temples, où ils doivent se cacher des autorités, observe notre interlocuteur. À ses yeux, il n’y a aucun doute: le gouvernement cherche à «faire disparaître progressivement la culture et la religion tibétaines». Le pouvoir chinois nie ce type d’accusation et fait valoir le développement économique qu’il a apporté à ces zones. Mais pour Phunstok, même si la situation matérielle de la population progresse, le prix à payer est inacceptable.

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