Natacha Polony : «Qu’ils viennent me chercher»


Natacha Polony : «Qu’ils viennent me chercher»:

Il y de nombreux sujets plus graves pour la France que les facéties d’Alexandre Benalla. Mais les soubresauts de cette affaire révèlent au grand jour les ressorts de la présidence Macron.

Mais qui sont-ils donc? L’étrange phrase du président de la République n’a pas fini de susciter les exégèses de doctes spécialistes de la communication politique. «Qu’ils viennent me chercher…» On hésite entre un chat perché servi par les institutions de la Ve République et l’interjection sarkozienne, l’élégant «ben, descends un peu me le dire» lancé à un pêcheur qui l’insultait depuis une balustrade. «Ils», les élus de l’opposition qui réclament que la lumière soit faite, les méchants «médias» devenus une entité unique et globale aux visées infamantes, les «sceptiques» qu’il désignait comme des ennemis lors de ses vœux aux Français? Ou les citoyens? Cette affaire Benalla nous en raconte décidément beaucoup sur le macronisme…

On peut bien évidemment s’amuser de ces commentateurs aux mines outrées qui prédisent la fin du régime et le retournement de l’opinion, tous ces nobles augures qui trouvaient outrecuidant jusqu’à présent de limiter l’enthousiasme des foules en analysant la réalité des actions derrière le lyrisme des discours, et qui trouvent urgent désormais de porter le fer sur des sujets aussi cruciaux que la vaisselle élyséenne ou la piscine du fort de Brégançon. On aurait aimé que ces esprits sourcilleux s’interrogeassent sur les roulements de mécaniques européens suivis de revers nettement plus discrets, sur l’abandon de toute réplique concrète à l’extraterritorialité du droit américain qui menace en permanence nos entreprises, sur des frappes en Syrie qui marquaient un déplorable alignement sur les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël, sur le vide abyssal de la politique environnementale, sur le pouvoir offert à la FNSEA en matière agricole, sur tant d’autres choses encore, qui font la réalité du bilan de cette première année. Il est des sujets nettement plus graves pour la France que les pitoyables facéties d’Alexandre Benalla.

Il est des sujets nettement plus graves pour la France que les pitoyables facéties d’Alexandre Benalla

Pour autant, doit-on balayer d’un revers de main les révélations successives sur un personnage qui grimpe à une vitesse fulgurante les échelons du pouvoir, qui se rend indispensable et se glisse partout, qui obtient des moyens et parfois des privilèges exorbitants? Emmanuel Macron et son secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, répondent tous deux par un argument qui est celui-là même dont le macronisme a fait son moteur: ce garçon intelligent, motivé, a un «profil différent». Il est d’ailleurs assez délicieux de voir des énarques à ce point pétris de leur esprit de corps qu’ils ont placé leurs camarades de promotion dans chaque rouage du gouvernement s’émouvoir soudain pour un jeune homme d’Évreux aux allures de «racaille». Un peu comme le patron de Sciences Po organisait une filière parallèle d’accès à cette école de l’hyper-élite pour éviter de s’interroger sur le blocage de la méritocratie dans l’ensemble du système éducatif. Était-il nécessaire, pour récompenser ce garçon, de lui offrir un statut de lieutenant-colonel de réserve que d’autres, tout aussi intelligents et motivés, obtiennent au bout de nombreuses années de dévouement? Le déblocage de la société, la lutte contre les castes et les corporatismes, apparemment, ne concernent que quelques privilégiés qui ont l’heur d’appartenir au clan.

La colère qu’Emmanuel Macron a manifestée contre ce qu’on appelle en démocratie des contre-pouvoirs n’est que le reflet de la réforme constitutionnelle qui se prépare

Car telle est bien la révélation de cette pathétique affaire: le comportement de nervi d’un gros bras venu faire le coup de poing contre les opposants au régime qu’il défend nous raconte une vision claniste du pouvoir, dans laquelle quiconque n’adhère pas au culte est un dangereux agitateur, un «défaitiste», pour reprendre les termes mêmes du président. En 1990, en Roumanie, les mineurs de Transylvanie étaient venus, à l’appel du gouvernement d’anciens communistes, écraser des manifestations de jeunes accusés par le pouvoir d’être des suppôts du fascisme et du capitalisme. Les casseurs de la Contrescarpe sont, certes, d’une tout autre nature, mais il appartient à la police et aux CRS, et à eux seuls, de faire respecter l’ordre. Cela s’appelle le respect des institutions de la République.

Emmanuel Macron, dans sa réponse bravache, a fustigé tous ceux qui osent se poser des questions sur cette organisation en petit clan organisé en commando. Et la colère qu’il a manifestée contre ce qu’on appelle en démocratie des contre-pouvoirs n’est que le reflet de la réforme constitutionnelle qui se prépare. Au nom de l’efficacité, et parce qu’on est persuadé de détenir seul la vérité, il faudrait s’affranchir de ces équilibres qui ne sont pas des freins mais des garde-fous, affaiblir encore le Parlement, le faire chambre d’enregistrement. Et si la presse renâcle, on lui brandira les «fake news», quand, au contraire, c’est la presse qui les a démontées pour mieux faire la lumière sur cette histoire. C’est pour cette raison qu’il conviendrait, sans doute, de passer rapidement à des débats politiques un peu plus élevés. Sur ces lois, notamment, révision constitutionnelle et loi «fake news», qui fragilisent notre démocratie. Et pour rappeler que, dans toute la France, des jeunes gens de 26 ans, intelligents et motivés, mais moins ambitieux sans doute que M. Benalla, triment humblement, qui dans les PME, qui dans l’agriculture, écrasés par les impôts et la concurrence déloyale et qu’ils aimeraient seulement que ce travail-là soit récompensé au mérite.

from Tumblr https://reseau-actu.tumblr.com/post/176362699624

Publicités

Un commentaire sur “Natacha Polony : «Qu’ils viennent me chercher»

Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :