Histoires d’espions : Georges Pâques, la taupe du KGB qui voulait sauver le monde


Histoires d’espions : Georges Pâques, la taupe du KGB qui voulait sauver le monde:

Ce normalien, haut fonctionnaire en France et à l’Otan, a transmis durant des années des informations sensibles à l’URSS, avant d’être démasqué.

Le lundi 12 août 1963, trois agents de la DST, le contre-espionnage français, arrêtent à Paris un homme à l’allure banale. Il sort de son bureau, au siège de l’Otan, alors situé place Dauphine. Une silhouette à la Pompidou, rassurante dans son costume gris. Cet homme de 49 ans, c’est Georges Pâques, la plus importante «taupe» du KGB de l’après-guerre en France. Pendant vingt ans, en pleine guerre froide, ce haut fonctionnaire, normalien, en poste auprès de plusieurs ministres et dans la Défense, a transmis à l’URSS les informations les plus sensibles.

Pourquoi ce serviteur de l’État, catholique fervent et apparemment de droite, a-t-il trahi au profit de Moscou? Pas pour de l’argent, ni par idéologie ou à cause du sexe. S’il a renseigné le régime communiste, c’est par pacifisme et par antiaméricanisme, se justifiera-t-il lors de son procès. C’est par idéalisme et surtout par orgueil, estime Pierre Assouline, auteur d’un roman biographique sur cet espion de haut vol *.

«Nous vivions dans une atmosphère tendue et nos esprits ne se proposaient plus que deux buts : abattre l’Allemagne et préparer un monde dans lequel la guerre serait impossible. Je pensais que l’URSS aurait un rôle capital à jouer après la victoire»

Georges Pâques est conduit au siège de la DST, rue des Saussaies. Le commissaire Marcel Chalet, chargé de l’affaire, l’interroge. Après un long silence, Pâques demande de quoi écrire. Sa confession, dix pages manuscrites, rédigées d’un trait et sans une rature, débute par ces mots: « L’histoire a commencé à Alger en 1944. Depuis quatre ans, nous vivions dans une atmosphère tendue et nos esprits ne se proposaient plus que deux buts: abattre l’Allemagne et préparer un monde dans lequel la guerre serait impossible. Je pensais que l’URSS aurait un rôle capital à jouer après la victoire.»

Né en 1914 à Chalon-sur-Saône dans un milieu modeste, élève brillant, Georges Pâques entre à l’École normale supérieure en 1935. Reçu premier à l’agrégation d’italien, il est d’abord professeur à Nice puis à Rabat. Lorsque les alliés débarquent en Afrique du Nord, il rejoint les rangs de l’armée du général Giraud à Alger. En mars 1944, après avoir travaillé un temps à la radio pour la Résistance, il devient chef de cabinet du ministre de la Marine, Louis Jacquinot.

Christianisme social

La politique le mobilise apparemment moins que la morale. Rue d’Ulm, il se situait dans la mouvance du christianisme social. «Je ne suis pas un marxiste et les sentiments dont je demeure animé sont humains et religieux», expliquera-t-il. En revanche, son aversion à l’encontre des États-Unis ne cessera de s’affirmer. «Devant les empiétements anglo-saxons en Afrique, je songeais qu’il fallait un contrepoids et que les intérêts de la Russie coïncidaient avec les nôtres», plaidera-t-il devant ses juges. Au cabinet du ministre de la Marine, il se dit «épouvanté» par les propos de certains amiraux et par des échanges diplomatiques évoquant des projets américano-britanniques pour poursuivre la guerre contre l’Armée rouge, une fois que les armées occidentales auront franchi l’Elbe. Ce futur conflit contre la Russie, George Pâques n’en veut pas.

À Alger, il a pour médecin Imek Bernstein, un ancien des Brigades internationales en Espagne, qui lui fait rencontrer un «ami», premier conseiller à l’ambassade de l’URSS. Alexandre Gouzovsky est un agent du KGB et sera le premier des cinq officiers traitants à qui Georges Pâques aura affaire. Les deux hommes sympathisent et se rencontrent régulièrement. Ce ne sont, à ce stade, que des conversations amicales, au cours desquelles le Français raconte ce qu’il a vu et entendu dans les couloirs des ministères.

Georges Pâques était pétri de contradictions, avec à la fois une haute image de lui-même et l’éternelle frustration de rester à des postes subalternes, alors qu’il se sent investi d’une mission supérieure

À la Libération, les deux hommes se retrouvent à Paris. Georges Pâques se désole de la «tournure nettement antisoviétique» que prend la politique française. En 1947, la rupture avec les communistes, sous le gouvernement Ramadier, marque un nouveau palier dans sa collaboration avec Gouzovsky. Ce dernier commence à lui demander des documents. À cette époque, Pâques, quoique conseiller dans des cabinets ministériels, n’a pas accès aux documents «secret-défense». Alors il rédige pour son «ami» des notes biographiques sur des personnalités françaises – plus de deux cents au total – et des analyses sur la position des militaires et du gouvernement dans le conflit Est-Ouest.

Georges Pâques a progressivement basculé. Lorsqu’il en a pris conscience, il était trop tard. Un homme complexe, ce Pâques. Pétri de contradictions, avec à la fois une haute image de lui-même et l’éternelle frustration de rester à des postes subalternes, alors qu’il se sent investi d’une mission supérieure: empêcher la guerre entre l’URSS et l’Occident. Il affirmera même avoir voulu prévenir un «cataclysme atomique»… Convictions sincères ou désarmante naïveté? «Dès le début de sa carrière, il a eu le sentiment qu’il valait mieux que les ministres qu’il servait mais qu’il ne pourrait pas accéder aux hautes fonctions du Quai d’Orsay, il a donc décidé de rester dans l’ombre», explique Pierre Assouline. En 1951, il échoue aux législatives dans sa ville natale.

Chef adjoint du service de presse à l’Otan

À partir de 1955, sa carrière prend un nouvel essor. Au cabinet du secrétaire d’État au budget, Pâques devient directeur adjoint du bureau central de documentation et d’information (BDCI), un organisme chargé d’harmoniser la politique française avec les pays arabes. Ce poste lui donne désormais accès à des informations classifiées qu’il transmet aux Soviétiques. Son parcours culmine après le retour de De Gaulle en 1958. Il est nommé adjoint du directeur de l’information à l’état-major de la Défense nationale, puis directeur d’études à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). En 1962, il entre à l’Otan, en tant que chef adjoint du service de presse. Il est en mesure de concrétiser son dessein. «Je crus en mon devoir de tenir au courant mes amis soviétiques des intentions agressives des Américains, dira-t-il. Mais aussi de travailler à la grande politique que je prêtais au général de Gaulle: reconstituer une Europe suffisamment forte pour servir de pont entre le monde américain et le monde soviétique.»

Tous les quinze jours, Georges Pâques rencontre discrètement son officier traitant, à Paris ou en banlieue. Il lui remet une serviette contenant des documents. Au début, le KGB lui avait confié différents types d’appareils photo mais il n’était pas parvenu à les utiliser correctement. C’est donc l’agent soviétique qui se chargeait lui-même des clichés. L’espion récupérait la serviette avec son précieux contenu quelques heures plus tard. Parmi les informations les plus importantes qu’il a transmises au KGB figurent les projets de défense des pays de l’Otan, l’évaluation par l’Alliance du potentiel militaire du pacte de Varsovie, le système de défense occidental de Berlin-Ouest, le plan d’importation des radars en Turquie…

En décembre 1961, un officier du KGB, Anatoli Golitsyne, fait défection à Helsinki. Il est exfiltré aux États-Unis et révèle à la CIA que des documents ultrasecrets de l’Otan ont «fuité» de Paris à Moscou. Les Français sont mis dans la boucle grâce à un agent du renseignement extérieur, le SDECE, Philippe Thyraud de Vosjoli. Deux cents initiés, susceptibles d’avoir trahi, sont identifiés. Les recherches se concentrent ensuite sur quatre personnes, dont Georges Pâques, mais l’enquête ne donne rien.

« J’ai pris de gros risques, même celui du sacrifice suprême, en vue du maintien de la paix. J’ai uniquement songé au bien de la France»

L’étau va pourtant brusquement se resserrer autour de lui. Le 4 août 1963, le commissaire Chalet rencontre un bon informateur qui lui dit: « Pâques, un homme de droite? Certainement pas.» La phrase fait tilt. Chalet – qui deviendra plus tard directeur de la DST – remet alors son équipe de limiers sur la piste de Georges Pâques. Quatre jours plus tard, celui-ci est repéré à Feucherolles (Yvelines), au moment où il s’apprête à rencontrer Vladimir Khrenov, un officier du KGB connu du contre-espionnage français. Le flagrant délit échoue à cause de l’arrivée inopinée d’une voiture de police. Mais il n’y a plus de doute. Georges Pâques est interpellé le surlendemain et passe aux aveux.

Son procès se déroule en juillet 1964 devant la Cour de sûreté de l’État. L’avocat général requiert la peine de mort. Le journaliste Roland Bochin rapporte dans Le Figaro l’ultime déclaration de l’accusé: « J’ai pris de gros risques, même celui du sacrifice suprême, en vue du maintien de la paix. […] J’ai uniquement songé au bien de la France. Je n’ai pas été un agent des Soviets. Les Russes ne sont rien pour moi.» Georges Pâques est condamné à la détention à vie. S’il a pu être démasqué, d’autres ne le furent jamais. Dans les années 1950, le KGB disposait dans l’Hexagone de plus d’une dizaine de sources françaises. On peut citer «Anna», qui travaillait auprès des militaires américains stationnés à Orléans, ou encore «Monsieur P.», un ancien résistant devenu membre de la DGER (l’ancêtre du SDECE) et qui recrutera d’autres taupes au sein du renseignement français.

Pâques passe sept années derrière les barreaux. En 1970, il est gracié par Georges Pompidou, ancien normalien comme lui. Libéré, il retourne à l’anonymat et meurt en 1993, à 79 ans. Sur le site officiel des services de renseignements extérieurs russes, le SVR, son nom figure toujours parmi les sources de grande valeur du KGB, au même titre que Klaus Fuchs ou Kim Philby.

* «Une question d’orgueil», Gallimard, 2012.

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