Le jour où Macron a « pulvérisé l’honneur du général de Villiers »


Le jour où Macron a « pulvérisé l’honneur du général de Villiers »:

Désavoué par le président de la République en juillet 2017, le général de Villiers présentera sa démission quelques jours plus tard. Nathalie Guibert, journaliste au « Monde », en fait le récit dans « Qui c’est le chef ? ».

[Pour la première fois, dans la Ve République, un chef d’état-major des armées a démissionné, le 19 juillet 2017. Une querelle brève et violente s’est nouée entre deux hommes que tout oppose, un président neuf venu du monde des finances, Emmanuel Macron, et un général d’expérience issu de la pure tradition militaire, Pierre de Villiers. Le récit que fait notre journaliste Nathalie Guibert de cette crise historique montre que ses racines sont profondes, vingt ans après la fin du service national et à l’issue de deux présidences – celle de Nicolas Sarkozy et celle de François Hollande – qui ont secoué les armées. Non seulement l’écart entre les ambitions internationales de la France et ses moyens militaires était devenu intenable, au point que leurs chefs évoquent l’effondrement de 1940. Mais des incompréhensions, touchant aux valeurs, viennent toujours brouiller une relation que l’on croyait apaisée.]

Bonnes feuilles. Dans la tradition révolutionnaire française, une exécution en place publique commence souvent dans une atmosphère populeuse et festive, toute d’excitation contenue. En uniformes et fourragères, tenues d’apparat et robes
de soirée, les invités arrivent au compte-gouttes sur la pelouse fraîchement tondue de l’Hôtel de Brienne, filtrés par les gendarmes à l’arrière du jardin.

Des rires surgissent de temps à autre du brouhaha des conversations impatientes. Au ministère des armées, entre les massifs fleuris, la soirée du 13 juillet 2017 s’ouvre sous un ciel changeant. Il était tombé des cordes en 2012, pour le premier
« Brienne » de François Hollande. Le jeune président Emmanuel Macron aura plus de chance.

Le rendez-vous du 13 juillet dans le jardin a trouvé sa place dans la coutume républicaine. Il avait manqué disparaître en 2010 quand le président Nicolas Sarkozy avait supprimé la garden-party de l’Elysée en raison de la crise économique. Le
pouvoir exécutif a jugé bon de préserver cette occasion de témoigner sa reconnaissance à la communauté militaire. A la veille du défilé, c’est un moment d’hommage au travail accompli pour la France.

Jacques Chirac en avait lancé l’idée en 1996 pour annoncer la suspension du service national, ce qui fut fait un 12 juillet exceptionnellement, cette année-là, pour des raisons d’agenda. « Des régiments seront dissous, des bateaux désarmés, et des bases aériennes fermées. N’ayez pas d’états d’âme, Messieurs, et ne cédez pas à la nostalgie qui est la marque des faibles »,
avait lancé l’ancien sous-lieutenant de la guerre d’Algérie.

Pierre de Villiers bataille depuis des mois

Les 2 500 invités appartiennent à la famille militaire élargie, puisqu’on y trouve aussi les marchands de canons, que plus personne n’appelle ainsi. A proximité du grand platane, les industriels se sont agrégés sur un petit renflement du terrain
d’où la vue est parfaite sur le bâtiment ministériel.

Quels investissements le nouveau président va-t-il consentir ? En ce début de quinquennat, on attend des arbitrages importants. Des milliards vont pleuvoir sur la défense. Dans les conversations, un chiffre virevolte : 2 %. Le candidat
Macron a promis que le pays consacrerait 2 % de la richesse nationale à ses armées en 2025. Tendu vers ce but, le chef d’état-major Pierre de Villiers bataille depuis des mois. « Il faut payer l’effort de guerre. » Le
général le clame partout, dans la presse, à l’Assemblée nationale, dans le bureau du président. Fort et clair.

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Villiers commande la première armée d’Europe, 200 000 hommes, 30 000 soldats déployés dans le pays et dans le monde pour protéger le limes français. Il tient prête la bombe nucléaire. Sans les 2 %, ce sera la défaite. 1940.

Le général a fait monter la pression pendant l’incroyable campagne électorale qui vient de s’achever. Pour une surprise stratégique, c’en est une que l’effondrement des partis traditionnels, dans les ruines fumantes desquelles le mouvement En marche !
s’est hissé au pouvoir, à la barbe de l’extrême droite.

Villiers a bien vu que Macron et ses proches, des inspecteurs des finances, veulent assainir les comptes publics, atteindre l’équilibre des finances françaises. L’été est toujours une saison de joutes budgétaires. Tandis que de jeunes soldats sont déchiquetés
chaque semaine par les mines de groupes djihadistes au Mali, les compteurs s’affolent dans les états-majors.

Pas dans la tradition

Discrètes comme toujours dans leur peine, les familles des morts au combat se tiennent à gauche du perron où se dresse l’estrade du président. Ils sont onze à être tombés dans l’année écoulée.

L’opération militaire qui dure au Sahel depuis plus de quatre ans maintenant tue lentement mais sûrement. A la fin de l’automne, un maréchal des logis, Fabien Jacq, n’avait pas survécu à l’explosion de son vieux blindé tout au nord du Mali près de la
ville touarègue de Kidal. Au printemps, le caporal-chef Julien Barbé, qui venait d’un régiment du génie d’Angers, a été visé par un tir mortel. Et à la veille de l’été, il y a un mois, le deuil a touché l’île de Tahiti d’où venait le parachutiste
de première classe Albéric Riveta. Muni d’un CAP de maçonnerie, il venait tout juste de s’engager.

Les blessés de l’année, eux aussi, ont été invités ce soir. Quelques fauteuils, des uniformes couvrant des chairs meurtries, entourés du personnel du service de santé des armées. Derrière eux, biffins et marins se mêlent, les soldats qui vont défiler
demain partagent une heureuse fébrilité. Les officiers tapent dans le dos de leurs subordonnés. « Mon colonel ! » « Salut Poirson, la forme ? » Les élèves officiers de Saint-Cyr, pantalon rouge et casoar
en main, volettent en escadrilles.

A la lisière des troupes, l’état-major se tient au complet autour de son chef. Sa présence à cet instant, pour le coup, n’est pas dans la tradition lancée par Jacques Chirac. Le général de Villiers aurait dû se trouver à l’intérieur pour accueillir le
président. Les années précédentes, celui-ci s’installait quelques minutes pour un court préambule avec le premier cercle, dans le grand bureau du ministre donnant de plain-pied sur le jardin. Jusqu’à ce que l’équipe de Jean-Yves Le Drian s’installe
à Brienne, c’est ainsi que la garden-party a immuablement commencé. Il a été mis fin à l’usage en 2012. Villiers a toujours attendu dehors.

Macron et Villiers s’apprécient

Plus nombreuses qu’à l’accoutumée, les autorités prennent leur place debout sur le gravier le long du perron, de plus en plus serrées derrière le cordon. Le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, l’homme de la droite que Macron a
volé à son camp, se tient près de la garde des sceaux, Nicole Belloubet. Le ministre des affaires étrangères arrive. Le socialiste Le Drian a occupé l’Hôtel de Brienne durant tout le quinquennat de François Hollande, il salue en maître les familiers
des lieux. Voici le secrétaire général pour la défense et la sécurité nationale, Louis Gautier [membre du conseil de surveillance du Monde], personnage incontournable de l’appareil régalien depuis que les attentats terroristes ont ramené
la guerre dans Paris en 2015.

Les représentants des cultes forment un petit sous-ensemble. On y distingue le nouvel évêque aux armées Antoine de Romanet, tout juste nommé par le pape. Mêlé aux poitrails médaillés des anciens combattants, Serge Dassault, fidèle à cette maison qui le
traite bien, en raison de ses commandes d’avions de guerre, s’est assis. Le patriarche de 92 ans a droit depuis plusieurs années à son fauteuil, à l’ombre du magnifique hôtel particulier.

Emmanuel Macron a débuté la journée en recevant la chancelière Angela Merkel pour un conseil franco-allemand. Paris veut relancer l’Europe. Le ministère des armées doit imaginer avec Berlin de grands projets pour la défense. Lors d’un bref tête-à-tête
avec Villiers dans la matinée, le chef de l’Etat a évoqué les dossiers en cours.

Les deux hommes s’apprécient. Depuis la campagne électorale, ils ont appris à se connaître. « Vous êtes content, général ? – Oui, cela prend une bonne tournure. » Le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler,
n’a lâché ni son chef ni ses dossiers de toute la journée. Villiers s’en méfie davantage, il déteste les hauts fonctionnaires qu’il juge trop éloignés des réalités.

Puis les époux Trump sont arrivés en début d’après-midi pour la première visite officielle du président américain en France. Syrie, terrorisme, climat. A l’Elysée, la réunion de travail a duré une heure quinze, une réussite. Le général s’est trouvé
exceptionnellement assis à la droite du chef de l’Etat, face à son homologue Joseph Dunford, qui commande la première armée du monde. Il l’a pris comme une marque de confiance. A 18 h 30 quand tout fut fini, Pierre de Villiers a juste eu
le temps de filer chercher son épouse à la résidence de l’Ecole militaire. Elle s’est décidée cette année pour la première fois à venir à la garden-party. Ils ont foncé rue Saint-Dominique.

« Ce genre de chose ne doit pas être dit à l’extérieur »

Rien, au fil de la journée, ne pouvait présager des mots qui allaient quelques minutes plus tard pulvériser l’honneur du général. Ceux qui, saurait-il plus tard, ont déjà demandé à l’Elysée que sa tête tombe, ne lui ont rien dit. Pas un propos ambigu.
Nulle remarque sur le texte qu’il s’apprête à publier dans Figaro Vox. « La paix est menacée » ; « les engagements budgétaires doivent être respectés ». Un homme pourtant a tiqué. Le légionnaire
Benoît Puga, général familier de l’Elysée où il fut pendant six ans le chef de l’état-major particulier avant de rejoindre la grande chancellerie de la Légion d’honneur. Dans l’article, Villiers évoque des missions qu’il n’a pas pu remplir pour des
raisons budgétaires. « C’est faux, assure Puga. Et ce genre de chose ne doit pas être dit à l’extérieur. »

Casquette blanche d’amiral et uniforme sombre, Edouard Guillaud, un ancien commandant du porte-avions Charles-de-Gaulle qui a précédé Villiers dans ses fonctions, devise parmi les industriels. Comment le président évoquera-t-il d’ici quelques
minutes la nouvelle tension qui oppose les armées au gouvernement sur le budget ?

Ensemble ils balaient des hypothèses. Matignon cherche encore des économies. Les armées refusent de faire les frais des premiers arbitrages du quinquennat. « Il est impossible qu’Emmanuel Macron désavoue son premier ministre. Impensable qu’il flingue les armées. Il va choisir la troisième solution : évoquer le différend en disant qu’il s’agit d’une affaire de gestion que le premier ministre va régler. » Homme plein de certitudes, Guillaud se trompe. C’est dans le jardin, ce soir, que la crise va éclater.

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Les officiers américains venus dans le sillage du président Donald Trump ont rejoint en nombre leurs partenaires français autour du grand patron des forces armées des Etats-Unis, Dunford. Avec sa haute silhouette grisonnante, le visage marqué de grands
yeux tristes et cernés, l’ancien chef du corps des Marines attire les regards. On entend parler anglais fort, exceptionnellement, dans le jardin. Seul l’attaché naval de l’ambassade converse en français avec ses amis officiers. Il a fait Sciences Po
à Paris puis partagé les bancs du Centre des hautes études militaires, la pépinière des hauts cadres de l’armée. Avec lui, les attachés de défense en poste dans la capitale n’auraient manqué ce rendez-vous de 2017 pour rien au monde. Il leur
a été demandé d’arriver quarante-cinq minutes à l’avance. Ils patientent tous depuis plus d’une heure trente.

Il s’agit de solenniser le jeune César

Le jeune président de la République est attendu avec une double impatience. Il est neuf. Il est fort, lui qui a jeté le vieux système comme un Russe fracasse son verre de vodka vide par-dessus son épaule. Il est Jupiter ! Il l’a dit avant d’être
élu. François Hollande ne croyait pas au président jupitérien, lui veut tuer le président normal.

Quand il a reçu le Russe Vladimir Poutine à Versailles le 29 mai, il a été impérial. Les militaires ont trouvé géniale l’idée de ce rendez-vous pris au prétexte d’une exposition consacrée au 300e anniversaire de la visite du tsar
Pierre le Grand. Ils ne l’ont pas su, mais Emmanuel a lancé à Vladimir : « Vous voyez, c’est mon Sotchi à moi ! »

Ce soir dans le jardin parisien, la Garde républicaine se tient coiffée des casques à crinière, décorum inhabituel pour la circonstance, un peu grotesque même pour une telle réunion de famille. Il s’agit de solenniser le jeune César. Et s’il n’est pas
encore jugé très au fait, qu’importe, les militaires l’adorent.

Le voilà qui arrive enfin, suivi du longiligne premier ministre, Edouard Philippe, et de ses deux ministres inconnues au bataillon, Florence Parly et Geneviève Darrieussecq. En robe blanche, Brigitte Macron l’accompagne. Encore une première que la présence
de la première dame ici. Des officiers de la Légion étrangère trouvent son chic « super classe ».

Dans la petite troupe élyséenne, l’amiral Bernard Rogel se tient en retrait. Tout en rondeurs, petit et énergique, le chef de l’état-major particulier est un sous-marinier, il a commandé la marine nationale. Le « cinq étoiles » du président
connaît les secrets nucléaires et la profondeur des guerres intestines des armées. L’amiral est un sexagénaire insensible aux pressions, taillé pour le poste. Il avait été choisi par François Hollande contre le candidat du cabinet du ministre
Le Drian. Ainsi procède l’Elysée quand il souhaite éviter que le ministre ait trop de prise. Et Macron l’a gardé en dépit de ses 61 ans. L’amiral a néanmoins trouvé les débuts du nouveau monde un peu exotiques. On le tient à l’écart. En arrivant
au Château, Kohler a appelé Rogel : « Qu’est-ce qu’on fait de vous ? – Ce que vous voulez, bien sûr, a répondu le marin. – Ah bon ? » De vieux généraux ont ricané. Belle ignorance des pratiques de la maison militaire
qu’est l’Elysée. Le nouveau monde est en rodage.

Soudain, le ton change

Sur les toits alentour, les tireurs d’élite ont pris position, enfin la voix claire s’élève. « Officiers mariniers, soldats, marins et aviateurs, mesdames et messieurs… Vous incarnez la modernité d’une armée servie par des professionnels d’excellence. » Les invités sont attentifs, seules quelques sirènes de police résonnent dans le calme du quartier complètement bouclé.

Le président n’oublie rien. Le devoir impérieux d’entourer les blessés. La protection due aux forces armées. Les missions extérieures réussies. Le défi du terrorisme. L’engagement de la jeunesse. Et même ce service national universel, dont personne
ne voit à quoi il va ressembler hormis un pot à ennuis.

Puis il parle finances. Soudain, le ton change. « Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le sujet du budget de la défense. Je considère pour ma part qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression, et de nul commentaire. De mauvaises habitudes ont parfois été prises sur ce sujet, considérant qu’il devait aujourd’hui en aller des armées comme il en va de nombreux autres secteurs. »

Les généraux ont-ils trop parlé ? La voix devient métallique : « J’aime le sens du devoir, j’aime le sens de la réserve qui a tenu nos armées où elles sont aujourd’hui. Et ce que j’ai parfois du mal à considérer dans certains secteurs, je l’admets encore moins lorsqu’il s’agit des armées. Un effort a été demandé pour cette année à tous les ministères, y compris au ministère des armées. Il était légitime, il était faisable, sans attenter en rien à la sécurité de nos troupes, à nos commandes militaires et à la situation telle qu’elle est aujourd’hui. » Les 2 %, l’augmentation du budget ? Le chef des
armées va faire ce qu’il a dit, les forces obscures qui menacent la France l’exigent. Fermez le ban.

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La foudre a frappé. Devant lui, atteint à l’estomac, le général de Villiers reste interdit. Le discours, ce ne peut être qu’une perte de contrôle. Comment Rogel dont il connaît le sérieux a-t-il pu laisser passer cela ? Un dysfonctionnement s’est
produit, devine aussitôt un ancien de l’Elysée. Le chef de l’état-major particulier a vu la version imprimée du discours. Les mots qui viennent d’être claqués relèvent d’une improvisation de dernière minute, ils ne figuraient pas au texte original.
Le président semble avoir senti sa propre hubris. Il voit les yeux du général se rétrécir. Et sans plus le regarder pour achever son propos, il détourne la tête vers le parterre des autorités à sa droite.

Le visage du général se décompose

Vient le sentiment de l’humiliation. Le visage du général se décompose. Son regard croise celui de sa femme, Sabine. Elle a compris ce que signifie la violence du soufflet public. Elle sait que c’en est fini de son mari chef d’état-major des armées. Chacun
connaît la phrase favorite du général : « Je ne suis pas un lapin de six semaines. » Cette fois, comme un bleu, il s’est bien laissé surprendre. Le nouveau monde arrive. Le président termine. Aux armées, dit-il, il manque « l’indispensable faculté d’adaptation qu’il faut encore développer. Nous ne devons pas rester dans des schémas certains et prédéfinis, des solutions toutes faites. Ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui ».

Le micro éteint, tout s’anime. « Oh, la vache ! », s’exclame en remettant son képi le général François Lecointre, le chef du cabinet militaire du premier ministre. Quelqu’un a vite dit au président, sans que l’on sache qui,
Brigitte peut-être, « Tu es allé trop fort ». On fonce sur Pierre de Villiers. « Il vous a engueulé, général ! – Non… enfin, pas moi, pas que moi… » Le chef d’état-major tourne les talons, rejoint ses subordonnés.
Dans l’équipe, on se concerte avec une vive inquiétude. « Il va se tirer. Il faut l’empêcher de partir. »

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Les colonels décident qu’ils débouleront dans la soirée à la résidence de l’Ecole militaire avec du champagne. L’amiral Guillaud se précipite. « Quelle que soit ta décision je te soutiendrai, y compris publiquement. » Autour du pupitre
désormais vide, on se presse. Alain Richard, l’ancien ministre socialiste de la défense de Lionel Jospin, s’approche de Florence Parly. « Si tu as besoin, on t’aide. » Il a connu la ministre quand elle était conseillère budgétaire
à Matignon en 1997. Elle arrive dans la tempête. « On attendait un discours de calme sur les engagements budgétaires. Elle a su tout de suite qu’elle allait devoir gérer les suites. » M. Richard a, comme tous, senti
la voix du président changer, avant d’entendre les militaires qui l’entouraient lâcher : « Il a fait petit chef. »

Oui, la forme est dégueulasse. Mais…

D’autres affichent des mines de crocodiles. « Curieuse, la surréaction de certains camarades militaires », commente le rusé général Puga dans son habit blanc de grand chancelier. « Dans le genre “on vous soutient mais on n’est pas mécontents de vous voir vous casser la figure”. »

Certains officiers pensent que le président a tapé juste. On a un peu oublié ces dernières semaines qu’il était le chef des armées. Oui, la forme est dégueulasse. Mais elle visait à provoquer une réaction chez Pierre de Villiers qui a trop critiqué
les décisions budgétaires. Le pousser à dire « je suis allé trop loin », pour replacer la relation politico-militaire d’équerre. Ou provoquer son départ, en héros. Ils évoquent Alain Juppé qui, bien avant d’occuper pour trois petits
mois le poste de ministre de la défense au tournant de 2010-2011, avait commenté sa crucifixion en raison des affaires judiciaires en ces termes : « Les héros de la tragédie grecque, on les achève. On les tue. »

Tandis que les buffets s’ouvrent de part et d’autre de la pelouse, le président avance vers les blessés. Le général est resté loin de lui, contrairement à l’usage. Dans son esprit, le tumulte. Quelques minutes plus tôt il a manqué de partir sur-le-champ.
En plein discours. Il n’a pas voulu laisser seule son épouse.

Emmanuel Macron doit le faire appeler deux fois par son officier de sécurité pour qu’il s’approche avec lui des familles. L’occasion réjouit le soldat en fauteuil qui réclame une photo. « Non, pas avec le président. Avec le général de Villiers, s’il vous plaît. » A cet instant, le ministre Le Drian a déjà quitté son ancienne maison. Il n’est pas le seul. Dans le groupe des industriels, aucun n’a hésité. « Nous sommes tous partis dans la seconde. On ne peut pas humilier quelqu’un comme cela en public »,
peste l’un d’eux. Sans même serrer la main du chef de l’Etat dont ils attendent tant.

« Vous avez pris la pluie, général ? – Non, on a pris l’orage »

Le nom du général n’a pas été prononcé une seule fois et les choses ont basculé si vite que les attachés de défense non francophones n’ont pas tout saisi. Mais ils ont eux aussi pris congé très vite. Dans une ambassade située non loin du ministère, une
heure plus tard, les convives n’ont pas compris pourquoi leur hôte affichait une telle mine pour le dîner en revenant de la rue Saint-Dominique. « Vous avez pris la pluie, général ? – Non, on a pris l’orage. »

Ce soir, a parié l’officier, tous les militaires, qu’ils soient français ou non, se sont sentis fâchés contre l’autorité politique. « Recadrer le chef d’état-major devant un parterre de généraux étrangers et devant tous ses subordonnés, c’est l’horreur absolue »,
constate le calme général Henri Bentégeat, qui fut lui aussi le plus haut gradé de France, au service de Jacques Chirac puis de l’état-major des armées. La troupe va penser la même chose. Cela ne se fait pas. Il est douloureux de voir le chef se faire
pilonner de la sorte. « Pour celui qui est en état de subordination, quelle crédibilité reste-t-il au chef après s’être fait engueuler comme ça ? Les types vont se dire : “Si on traite le général de la sorte, qu’est ce que je vais ramasser, moi !” »

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Un physique de lutteur, une froide colère. Mâchoire serrée, l’ancien chef de l’armée de terre, Elrick Irastorza, enrage. « Il y a une différence entre le fait d’être aux ordres et l’humiliation. » La scène le ramène à une morsure, celle
qu’il ressentait enfant lorsque son père maçon se faisait brutalement tutoyer par plus haut que lui dans la société.

Villiers a été tancé sans raison valable, juge-t-il. Gratuitement. Pour rien. Méritait-on cette réflexion d’un soir de fatigue à court d’arguments ? Pour Irastorza, cependant, pas de surprise. « Nous voilà simplement repartis pour un tour. Rien n’a changé depuis cent ans. Le militaire est soumis à la réserve, et le meilleur moyen pour un politique de se dédouaner de ses responsabilités consiste à accuser le militaire d’un échec. »

Tandis que le général de Villiers regagne l’Ecole militaire, le protocole emmène le président à la tour Eiffel pour le dîner prévu au Jules Verne avec les époux Trump. « C’est quand Jupiter fait gronder la foudre que nous croyons qu’il règne dans les cieux »,
a dit Horace.

Tard, peu après 23 heures, la ministre Florence Parly s’inquiète. Son intuition la pousse à appeler Pierre de Villiers pour évoquer sa présence au défilé le lendemain. A ce moment, lui pense : « J’ai participé à une réunion passionnante avec Merkel. J’ai accompagné Trump. Et dans la foulée de cette journée incroyable, je me suis pris le carton. »

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