Eugénie Bastié : «Médias, pourquoi tant de haine ?»


Eugénie Bastié : «Médias, pourquoi tant de haine ?»:

«Vendus» pour les uns, «superficiels et approximatifs» pour les autres. La critique des journalistes est aussi vieille que la presse elle-même. Ce qui est cependant saississant dans la crise des «gilets jaunes» est que ces deux critiques fusionnent et s’appliquent à un seul et même objet.

«Les “gilets jaunes” sont du côté de la vérité monsieur. Et vous êtes du côté du mensonge et de la manipulation.» C’est par cette phrase, d’un manichéisme glaçant, qu’un homme se présentant comme un «journaliste gilet jaune» a interpellé Jean-Michel Aphatie, couvrant d’invectives le journaliste qualifié de «millionnaire». Cette séquence lunaire n’est qu’une manifestation parmi d’autres de la haine et de la défiance qu’inspirent désormais les journalistes à une part majoritaire de la population. Selon le baromètre du Cevipof, 23 % des personnes interrogées ont confiance dans les médias, avant-dernière place du classement, juste avant les partis politiques (9 %). Ce chiffre, s’il est très bas, n’est pas nouveau: comme le montre encore le Cevipof, ce décrochage dure depuis au moins une décennie (moyenne de 25 % entre 2009 et 2019), malgré l’éphémère remontée de la confiance à 30 % au moment des attentats contre Charlie Hebdo en 2015.

La critique des médias est aussi vieille que la presse elle-même: «peuple» ou «élite» ont toujours eu le goût de critiquer les journalistes, «vendus» pour les uns, «superficiels et approximatifs» pour les autres. Ce qui dans la crise des «gilets jaunes» est saisissant est que ces deux critiques fusionnent et s’appliquent à un seul et même objet. Les «gilets jaunes» accusent les médias d’être au service du gouvernement, alors que les macronistes se désolent que ces mêmes médias laissent table ouverte aux manifestants. BFMTV se voit traitée, en même temps, de «télé Macron» et de «télé “gilets jaunes”». La chaîne est accusée par les révoltés d’avoir créé le phénomène Macron et par le gouvernement d’avoir permis l’essor d’un mouvement incontrôlable. Ainsi ses reporters, menacés sur les lieux des manifestations, se voient ensuite reprocher de donner trop d’importance à un mouvement finalement marginal.

» LIRE AUSSI – «Gilets jaunes»: colère et lassitude dans les rangs de BFMTV

Autre exemple: le 29 décembre dernier, le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, s’était indigné de la une du M Magazine, l’accusant de reprendre les codes graphiques de la propagande nazie avec l’intention inavouée de dépeindre Macron en dictateur, quelques jours plus tard quelques «gilets jaunes» attendaient les journalistes à la sortie de leur rédaction pour les intimider. Dans cette affaire «le parti des médias», c’est toujours celui des autres.

L’accusation de «fake news», popularisée par Trump pour dénoncer des médias qui lui étaient unanimement hostiles, est un piège

Longtemps ignorée, la France périphérique s’est installée sur les ronds-points et sur les écrans 24 heures sur 24. Elle n’était rien, et voici qu’elle est tout. Plus une émission sans «gilets jaunes», et pourtant les «gilets jaunes» n’ont jamais autant conspué la télévision. Toute contradiction est considérée par eux comme une agression, toute distance comme une nouvelle preuve de mépris. Mais dans le camp d’en face, leurs détracteurs considèrent qu’essayer de comprendre, c’est déjà excuser.

Comment répondre à cette double défiance? La question croise inévitablement celles que posent l’information continue fondée sur la puissance de l’image, la recherche de l’émotion, l’énergie des débats. Elle rejoint aussi la critique commune du conformisme médiatique, comme l’omniprésence des réseaux sociaux. Le «fact checking» systématique ne peut à lui seul contenir ce torrent.

«Le journaliste et son journal sont-ils vraiment responsables devant leurs lecteurs ou devant l’Histoire ?»

L’accusation de «fake news», popularisée par Trump pour dénoncer des médias qui lui étaient unanimement hostiles, est un piège. À mesure que les médias déconstruisent les fausses vérités qui se propagent sur les réseaux sociaux, la moindre erreur de leur part leur est renvoyée comme un signe évident de partialité. Ainsi quand des journalistes relèvent un fantasme complotiste ou un photomontage truqué leur sont immédiatement opposés mensonges invétérés sur la guerre en Irak ou la déclaration de tel ministre qui voit partout la main russe.

Jean-François Kahn, lui, ouvre une autre perspective. Dans Le Monde, le fondateur de Marianne a appelé les médias à l’autocritique: «Pourquoi, à l’occasion de cette crise, qui nous interpelle tous, chacun, grands médias compris, ne mettrait pas ses erreurs sur la table?» La question de l’irresponsabilité médiatique a été posée par Soljenitsyne dans son discours de Harvard: «Le journaliste et son journal sont-ils vraiment responsables devant leurs lecteurs ou devant l’Histoire? Quand il leur est arrivé, en donnant une information fausse ou des conclusions erronées, d’induire en erreur l’opinion publique ou même de faire faire un faux pas à l’État tout entier – les a-t-on jamais vus l’un ou l’autre battre publiquement leur coulpe?»

Une juste autocritique permettrait-elle de surmonter cette défiance? C’est en étant à la hauteur de sa mission civique que le journalisme peut répondre à ceux qui n’y voient qu’une «grande catapulte mise en mouvement par de petites haines» (Balzac).

from Tumblr https://reseau-actu.tumblr.com/post/181976050038

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