« L’embourgeoisement touche aussi les campagnes périurbaines »


« L’embourgeoisement touche aussi les campagnes périurbaines »:

Pour le sociologue et urbaniste Eric Charmes, le phénomène de « gentrification » existe aussi dans les zones rurales.

Eric Charmes est sociologue et urbaniste à l’Ecole nationale des travaux publics de l’Etat. Il travaille sur les petites communes des périphéries des grandes métropoles, et vient de publier La Revanche des villages (Seuil, 11,80 €, 112 pages),
un essai dans lequel il explique qu’il faut cesser de voir le périurbain comme des territoires relégués.

Selon vous, un nouvel exode rural a bouleversé notre paysage social et territorial depuis vingt ans.

Près du quart des Français vit en effet dans des campagnes périurbaines. Ces espaces ruraux, sous l’influence des villes, n’ont plus rien à voir avec ceux des années 1960 où toute la vie se passait au village. Aujourd’hui, ce qui définit la périurbanisation,
c’est la mobilité. Le village est un espace résidentiel où l’on passe ses soirées et ses week-ends, mais tout le reste de la vie se déroule à l’extérieur : la vie professionnelle, les courses, la scolarisation après l’école primaire…

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Exemple, à Gressy, une commune résidentielle de 900 habitants en Seine-et-Marne : les cadres supérieurs qui y résident ont une vie complètement métropolitaine. Ils sont proches du terminus du RER B, juste à côté d’un bassin d’emplois qualifiés,
notamment l’aéroport de Roissy, ont accès à la capitale ou aux zones commerciales de Marne-la-Vallée.

Qui sont ces nouveaux néoruraux ?

Il s’agit de gens qui cherchent un cadre de vie et qui ont tendance à considérer qu’ils ont un droit de propriété vis-à-vis de leur voisinage. C’est ce que j’appelle la « clubbisation », où l’environnement social est au moins aussi important
que le désir d’avoir une maison et un jardin.

Les populations de ces communes rurales situées autour des villes exercent un contrôle de « leur » territoire : en veillant, via le plan local d’urbanisme, à ce que les zones naturelles soient protégées de nouvelles constructions, elles
vont éviter l’arrivée de populations extérieures et préserver ainsi leur espace résidentiel. Cet embourgeoisement – que certains appellent gentrification rurale – touche toutes les campagnes périurbaines. Pour les villes moyennes, la couronne
périurbaine exerce une concurrence forte en termes résidentiels, mais aussi d’emplois, de commerces, et donc de pouvoir local.

Mais on y retrouve aussi des ménages plus populaires…

Oui, mais ils vont acheter un pavillon dans des secteurs moins prisés, près des pistes de Roissy ou à plus de cent kilomètres de Paris. Ces accédants modestes à la propriété sont souvent de jeunes ménages avec deux enfants, avec un revenu d’environ
2 500 euros par mois en comptant les aides sociales, et qui habitaient dans un logement social d’une banlieue populaire. Ils sont endettés, habitent une zone mal desservie par les transports et doivent faire face à des dépenses automobiles
et de chauffage importantes. Pour eux, le rêve périurbain a un coût plus lourd. Ce sont ceux-là qu’on a pu retrouver dans le mouvement des « gilets jaunes ».

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Il n’y a donc pas d’opposition entre les métropoles gagnantes et les campagnes perdantes ?

Le périurbain ne doit pas être vu comme un territoire de relégation. On oublie qu’il y a des tas de gens qui choisissent de vivre loin des grandes villes, et développent des projets locaux et des innovations sociales. On y trouve des habitants très
heureux de vivre à la campagne, qui ne se sentent pas relégués, mais demandent d’avoir les moyens d’y vivre. Les campagnes montrent leur attrait en devenant périurbaines. C’est pour cela que le concept de « France périphérique », trop
binaire, est problématique.

Cette périurbanisation a-t-elle un lien avec le vote pour le Rassemblement national (RN) ?

La réalité est localement souvent nuancée, mais globalement la tendance est claire : plus on s’éloigne du centre, plus le vote d’extrême droite augmente et atteint un pic aux confins des aires urbaines, là où se trouvent les ménages les plus
modestes du périurbain. Qu’on regarde Paris, Lyon ou Besançon, toutes les cartes électorales le montrent.

« L’expérience concrète de la diversité n’est pas plus forte au centre des grandes villes que dans les périphéries. »

La question est comment interpréter cette géographie électorale. La théorie du gradient d’urbanité, défendue par certains, considère qu’il y a un lien entre choisir d’habiter le périurbain et le vote RN : ce lien serait la fuite de l’exposition
à la diversité. Ces théories, qui furent stimulantes dans les années 1990, ont été depuis fortement nuancées, voire infirmées par les études sociologiques de terrain.

J’ai mené avec d’autres chercheuses une comparaison, à situation sociale comparable, entre des habitants de Châteaufort, un village qui incarne l’idéal périurbain, et ceux de la rue des Martyrs, dans le 9e arrondissement de Paris :
on s’est aperçus que les discours les plus négatifs sur « l’autre » sont chez les seconds, avec des fantasmes prononcés sur les banlieues comme territoires perdus, ou les angoisses que provoquent les trajets en RER. L’expérience concrète
de la diversité n’est pas plus forte au centre des grandes villes – vu ce qu’elles sont devenues – que dans les périphéries.

Alors comment expliquer la progression du RN dans ces zones ?

Il faut comprendre que les habitants modestes de ces territoires ont souvent un parcours social contrarié : beaucoup espéraient, une fois devenus propriétaires, une trajectoire ascendante. Mais avec les traites dues à la banque et les frais de
transport, ils se retrouvent avec des fins de mois plus difficiles que lorsqu’ils étaient locataires. C’est sur ce terreau-là, cette situation sociale dégradée, cumulée à l’anomie qui règne dans le monde du travail, que le RN gagne des voix.

Lire le reportage : Loin des préoccupations des « gilets jaunes », Châteaufort défend son village de carte postale

Sylvia Zappi

from Tumblr https://reseau-actu.tumblr.com/post/181974351579

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