Les illusions perdues des technos de Bercy


Les illusions perdues des technos de Bercy:

L’ambiance est à l’amertume au ministère des Finances. Après un début de quinquennat triomphant, les hauts fonctionnaires se sont retrouvés, à la suite de la crise des « gilets jaunes », dans le rôle du bouc émissaire de la macronie.

Au ministère des Finances, les vacances de Noël sont venues à point égayer les troupes après les longs derniers jours de décembre. Stupéfaits de se retrouver dans le rôle des boucs émissaires de la macronie, dépités par le changement de cap budgétaire,
inquiets de la capacité du gouvernement à réformer, interrogés, les technos de Bercy avouent tous une certaine lassitude. «Même les plus macronistes se disent: on nous a vendu du rêve…», résumait, un brin désabusé, un cadre de la maison. La séquence
«gilets jaunes» et la réponse du président le 10 décembre ont hautement perturbé les moines soldats de la République. «Depuis l’été 2017, les choix de l’exécutif étaient clairs: il fallait baisser les dépenses publiques, tout faire pour écraser
le déficit. Et puis du jour au lendemain, on est passé à autre chose: il faut dépenser! On nous explique même que la règle des 3 % de déficit n’était qu’un dogme», soupire un cadre de la prestigieuse Direction du budget.

Pour eux, le coup de grâce a été porté par un article du Monde du 20 décembre où plusieurs «proches» du président ainsi que des députés rendaient les «technos» responsables de toutes les difficultés du quinquennat. «C’est du grand n’importe
quoi, s’étrangle un membre de la Direction du Trésor. On ne peut pas dire à la fois que la technocratie est à la manœuvre derrière tout ce que fait le président et nous accuser d’avoir été incapables de mettre en œuvre les mesures du 10 décembre.
Cette séquence n’aurait pas été si compliquée si la technostructure n’avait pas été complètement contournée. Franchement si on avait vraiment les commandes, je peux vous assurer qu’on ferait beaucoup plus d’économies!»

» LIRE AUSSI – «La “technostructure”, bouc émissaire facile de la crise des “gilets jaunes”»

La présentation par la macronie d’une sphère publique Janus tiraillée entre le visage solaire du politique et la face sombre des technos a irrité au plus haut point ces dévoués serviteurs de l’État. «J’ai connu Stanislas Guerini sur de meilleurs registres»,
s’énerve encore cette source, en référence à la déclaration sur LCI mi-décembre du jeune patron d’En marche et député de Paris, sur «l’emprise de la technostructure [qui] nous a empêchés d’avancer suffisamment vite» et la nécessité «d’un retour
du politique».

«C’est lâche de la part des politiques»

Les députés «qui votent tout le petit doigt sur la couture du pantalon» pour ensuite «paniquer» à la première manifestation venue et se défausser de «leurs responsabilités» sur le dos de l’administration en prennent pour leur grade dans les couloirs
de Bercy. «On trouve que c’est lâche de la part des politiques», résume sobrement un fonctionnaire du Budget. Un responsable au Trésor s’agace: «On a l’impression que dans ce pays, être politique, cela va veut dire claquer de l’argent… Si l’objectif,
c’est l’Italie. Allons-y!»

Un autre cadre de la direction – qui se promettait de passer du temps sur les ronds-points pendant ses vacances pour expliquer aux «gilets jaunes» qu’on ne peut pas se contenter de toujours dépenser plus – soupire: «Il suffit de dire qu’il est important
d’équilibrer son budget, comme le font simplement tous les ménages français, pour se faire traiter de techno…» Ces états d’âme ont été encore renforcés par l’annonce de Bruno Le Maire, le 19 décembre, sur l’usine Ford de Blanquefort. Au micro
de Franceinfo, le ministre a indiqué que L’État n’écartait pas une nationalisation du site. La perspective d’une telle opération à contre-courant de toutes les théories économiques auxquelles sont attachés les agents du ministère a été accueillie
avec le plus grand scepticisme dans les bureaux. Le discours qu’Emmanuel Macron avait réservé dans l’entre-deux-tours de la campagne présidentielle aux salariés de Whirlpool, dont l’usine était menacée de fermeture, semble lointain. Il leur avait
expliqué que face à la mondialisation, il faut miser sur «le reclassement, la formation».

Les réactions oscillent ainsi, selon les caractères, entre colère et étonnement. Mais à aucun moment, le dépit ne pousse ces représentants de l’administration à remettre en cause leur loyauté au président ou à leurs ministres de tutelle: Gérald Darmanin
et Bruno Le Maire. Les faits ont d’ailleurs démontré que le coup d’humeur de la technostructure n’avait aucune influence sur sa bonne volonté: le projet de loi sur les mesures d’urgence, adopté le 21 décembre, a été bouclé en un temps record,
en grande partie grâce aux services de Bercy. L’affaire a été pourtant compliquée: sous la pression des cabinets ministériels, les bureaux concernés ont travaillé jour et nuit sur plusieurs pistes, remonté en une semaine des dizaines de notes
à l’Élysée pour tenter de déblayer des chemins possibles. «Le gouvernement avançait au même rythme que nous», confie une source. D’où les multiples allers-retours et couacs mi-décembre, qui ont nourri l’impression de grande improvisation.

Les hauts fonctionnaires ont intégré une barrière étanche entre leurs doutes et leur devoir – ou ambition! – professionnel. Cette discipline, couplée à un profond attachement aux corps qui les a accueillis souvent à leur sortie de l’ENA, a modelé
une impressionnante culture. Au Trésor, maison austère s’il en est, marquée par le silence monacal de ses longs couloirs moquettés, nul besoin de week-ends escape games pour créer un sentiment d’appartenance. La certitude de rejoindre une élite
choisie suffit. Avec en toile de fond, l’assurance qu’au-delà des avanies du quotidien, les politiques passent et l’institution demeure. Du moins… tant que l’exécutif ne mettra pas en œuvre ses projets de réforme!

Ce coup de bambou laissera toutefois plus de traces que les précédents car les technos, naturellement circonspects face aux politiques, attendaient des merveilles d’Emmanuel Macron !

Les annonces de décembre ont heurté ce monde bien ordonné. Rien en soi de très nouveau pour la haute administration: appliquer des décisions politiques auxquelles ils n’adhèrent pas forcément, les fonctionnaires sont payés pour cela! Ce coup de bambou
laissera toutefois plus de traces que les précédents car les technos, naturellement circonspects face aux politiques, attendaient des merveilles d’Emmanuel Macron! Avec un président, inspecteur des finances, ancien ministre de la maison, entouré
à l’Élysée des meilleurs spécimens du sérail, Bercy pouvait légitimement sentir son heure venue.

Le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, en grande partie écrit dans la maison, ressemblait d’ailleurs, sans grande surprise, à une excellente compilation des notes et recommandations rédigées par le Trésor et l’inspection des finances depuis
dix ans. Sur sa ligne franchement européenne, libérale mais soucieuse, du moins sur le papier, des répercussions sociales de son action, l’immense majorité des technos de Bercy pouvait se rassembler. «Ici, il y a deux camps adverses. La moitié
soutient Macron, l’autre Juppé», s’amusait pendant la campagne électorale un agent du Trésor.

Des jours de délice

Avant l’irruption des «gilets jaunes», le ministère a d’ailleurs connu des jours de délice, comme lors de l’enterrement du plan Borloo, en mai dernier. Ce dispositif supposé mal ficelé, très coûteux, sur lequel Bercy n’aurait aucun contrôle horrifiait
la maison. En septembre, un haut fonctionnaire commentait encore avec gourmandise l’événement: «C’est génial, ça ne serait pas arrivé sous un autre président. On est enfin débarrassé de tous les vieux élus locaux démagos au sommet de l’État. Ribadeau-Dumas
(le directeur de cabinet de Matignon, NDLR) est intervenu. Il a stoppé net ce truc!» croyait savoir le jeune techno, sans mesurer alors que l’exécutif trébucherait justement sur cette absence de relais locaux.

«Sous Hollande, le problème c’était l’inaction. Aujourd’hui, on a le sentiment que l’exécutif ne sait pas ce qu’il veut faire et a du mal à trancher.»

Un fonctionnaire du budget

Dans ce contexte triomphant, les difficultés d’Emmanuel Macron ont sidéré Bercy. Certains les interprètent comme le constat des limites de la ligne économique de la maison. «80 % des Français soutenaient les “gilets jaunes”. Nous sommes en démocratie.
Le président a eu raison de reculer», concède ainsi un cadre. D’autres se disent que le cheval sur lequel ils avaient misé n’était pas le bon et soulignent les signaux faibles qui les interloquaient avant l’éclatement de la crise. «Depuis six
mois, nous avions le sentiment d’être très sollicités mais pas du tout écoutés, raconte ainsi un fonctionnaire du budget. On nous demande énormément de notes, toujours si possible pour la veille, afin de préparer d’éventuelles réformes. Mais ensuite,
les décisions ne sont pas prises ou très tardivement. Sous Hollande, le problème c’était l’inaction. Aujourd’hui, on a le sentiment que l’exécutif ne sait pas ce qu’il veut faire et a du mal à trancher», critique-il. C’est sans doute un agent
du Trésor qui résume le mieux l’état d’esprit général: «Si le président a lâché 10 milliards pour continuer à réformer, c’est une bonne chose. Mais s’il ne fait plus rien, ce sera dramatique!»

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