Entre la France et l’Italie, la grande brouille


Entre la France et l’Italie, la grande brouille:

Incidents aux frontières, crise des «gilets jaunes», tableau de Léonard de Vinci… Les sujets de discorde se multiplient entre les deux voisins, désormais également opposés sur l’avenir de l’Union européenne.

Chaque samedi depuis deux mois, la presse italienne suit de très près les manifestations des «gilets jaunes», avec un goût prononcé pour les voitures brûlées en une. La révolte de la France périphérique passionne. «Les Italiens ont vu qu’en bloquant les routes et en jetant des pierres sur la police on peut obtenir 10 milliards, raconte Giuliano Ferrarra, directeur de la rédaction d’Il Foglio. Ils avaient échoué avec le mouvement des Forconi, entre 2011 et 2013, alors en mars ils ont voté pour un gouvernement de “gilets jaunes”. Par cynisme, ils aiment ce chaos qui a réduit un président jupitérien à l’humilité.»

Les «gilets jaunes», les Italiens adorent: selon un sondage de Démos paru le 14 janvier, ils sont plus de 80 % à connaître le mouvement, et 60 % à le soutenir. Toujours à l’affût de ce qui marche, et à la recherche d’une alliance pour rebondir dans les sondages afin de se lancer dans la campagne pour les européennes, le vice-premier ministre, Luigi Di Maio, a ainsi adressé le 7 janvier aux «gilets jaunes» un très remarqué «Tenez bon!».

Il a même ajouté: «Le mouvement 5 Étoiles est prêt à vous apporter le soutien dont vous avez besoin», à savoir les services de la plateforme Internet Rousseau qui a permis à ce mouvement italien de se répandre sans avoir de structure physique. «Soutien aux citadins qui protestent contre un président qui règne contre son peuple», lui a emboîté le pas l’autre vice-premier ministre, le chef de la Ligue Matteo Salvini. Utilisant les mêmes méthodes, mais sans mettre d’huile sur le feu, la France a immédiatement réagi par un tweet de Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes: «La France se garde bien de donner des leçons à l’Italie. Que Salvini et Di Maio apprennent à balayer devant leur propre porte.»

Le code diplomatique malmené

Les propositions de Di Maio de former une alliance entre les «gilets jaunes» et le mouvement 5 Étoiles pour aborder les élections de mai prochain ont été récusées. Mais pour un gouvernement qui revendique bruyamment sa souveraineté, cette intrusion dans les affaires politiques intérieures de la France a atteint un niveau inédit: «Jamais on n’avait vu un ministre en place soutenir ainsi des mouvements de contestation violents, et appuyer la perspective de démission d’un président», dit l’historien spécialiste de l’Italie, Marc Lazar.

Cette agression s’inscrit dans une suite d’incidents qui depuis quelques mois ont déchiré le code diplomatique habituel entre deux pays amis. Après le conflit ouvert sur le rapprochement Fincantieri-Chantiers de l’Atlantique, et celui sur les incidents de frontières entre la France et l’Italie et le double discours de la France sur la politique migratoire lors de l’affaire de l’Aquarius, les différends se multiplient et ont désormais trait à tous les domaines: le prêt de tableaux de Leonard de Vinci à la France prévu de longue date pour une exposition programmée à fin 2019 pour les 500 ans de la mort du peintre menacerait «l’intérêt national» de l’Italie, selon une déclaration du ministre de la Ligue le week-end dernier; l’extradition de Cesare Battisti a, elle, poussé le ministère de l’Intérieur, Matteo Salvini, à demander à la France de lui livrer ces «terroristes qui ont tué en Italie et vivent librement en France à boire du champagne».

Et quand Luigi Di Maio cherche à se constituer un programme pour les prochaines élections, il annonce vouloir supprimer le Parlement européen à Strasbourg, selon lui trop coûteux et trop éloigné des citoyens. À l’approche des élections européennes, qui conditionnent aujourd’hui la nature des relations franco-italiennes, tout est bon pour se construire une posture face à la France, et faire campagne. Il est vrai que les relations sont telles entre les deux pays et touchent à tant d’aspects politiques, économiques, culturels et humains, que les occasions de faire émerger un différend sont par nature innombrables.

La France, qui avait multiplié les maladresses à l’automne dernier, a changé d’attitude. Elle a fait des efforts pour ne plus donner prise aux attaques italiennes

Pour autant, au-delà des gesticulations à coups de tweets, les liens normaux entre États continuent. Le premier ministre, Giuseppe Conte, entretient des relations de confiance avec Emmanuel Macron, et le président de la République, Sergio Mattarella, continue d’exprimer sa confiance à son voisin. Entre les ambassades de Paris et Rome aussi, on maintient une communication permanente, pour que jamais le fil ne se casse complètement. Entre les ministères également on continue à travailler ensemble sur les dossiers.

La France, qui avait multiplié les maladresses à l’automne dernier, a changé d’attitude. Elle a fait des efforts pour ne plus donner prise aux attaques italiennes. Les incidents de frontières? En octobre, ils remplissaient les pages des journaux et alimentaient les tweets acerbes de Salvini sur le «double discours» de Paris en matière de politique migratoire. Le ministre de l’Intérieur s’est même offert le luxe de convoquer l’ambassadeur de France à deux reprises. Ces incidents-là ont disparu. Les mots déplacés et les jugements à l’emporte-pièce des ministres et porte-parole français sur le peuple italien «à vomir», ou sur «le petit Mussolini»? Disparus aussi.

» LIRE AUSSI – Marc Lazar: «La crise n’a pas commencé avec Emmanuel Macron et Matteo Salvini»

Paris a également adopté un ton modéré sur la Libye, l’ancienne colonie italienne où la France s’est investie en 2011 en lançant le raid sur Tripoli, puis l’attaque sur Kadhafi, en mettant Rome devant le fait accompli. Après avoir tenté de prendre en main l’avenir du pays, en cherchant à imposer sa solution lors de la conférence de la Celle-Saint-Cloud en juillet 2017, puis au sommet de Paris en mai 2018, la France a in fine laissé l’Italie se «dépatouiller» avec une situation difficile. L’Italie a ainsi pu organiser son sommet sur la Libye à Palerme en novembre dernier. De ce sommet, il n’est pas sorti grand-chose, mais l’Italie a au moins retrouvé sa place sur ce dossier libyen.

Malgré cela, rien n’y fait: «Le gouvernement italien se méfie toujours autant de la France, explique Paola Peduzzi, rédactrice en chef en charge de l’international à Il Foglio.Et il lit le mouvement des “gilets jaunes” comme le thermomètre de l’affaiblissement de Macron, et celui aussi d’une Europe qui pourrait donner toutes ses chances aux populistes lors des prochaines élections.» Aussi tout ce qui avait été conçu pour rapprocher la France et l’Italie a été mis au placard.

Le traité du Quirinal, cette initiative lancée par Emmanuel Macron fin 2017, et qui devait aboutir en 2018 à rapprocher Paris et Rome sur le modèle de la relation privilégiée qui lie le couple franco-allemand, ce traité, qui devait mettre fin à cette «asymétrie des relations» dont souffre tant l’Italie, a été mis de côté en attendant l’alternance. Même le sommet annuel entre les deux exécutifs, qui devait se tenir en 2018 à Rome, est passé à la trappe. Alors que la France va approfondir sa relation avec l’Allemagne lors du traité d’Aix-la-Chapelle qui doit être signé ce mardi 22 janvier, l’Italie va rester par sa volonté sur le bas-côté de la construction européenne.

Le TGV Lyon-Turin en suspens

Autre point de crispation transalpine: la décision de Rome de soumettre l’achèvement du TGV Lyon-Turin à une évaluation coûts/bénéfices, comme l’avait fait la France. Une décision imposée par l’aile 5 Étoiles du gouvernement, hostile aux grands travaux.

Alors que l’évaluateur, Marco Ponti, estime que «les coûts du TGV sont de deux fois les bénéfices attendus»,tout le monde s’attend à ce qu’une décision politique impose in fine l’achèvement du chantier. Car un arrêt en cours du chantier serait lui aussi coûteux. Mais, désireux de ne pas perdre du terrain auprès de son électorat, le ministre de l’économie, Luigi Di Maio, a encore affirmé que «si l’évaluation est négative, le TGV ne se fera pas». Un dossier sur lequel la France est jusqu’à présent restée silencieuse.

from Tumblr https://reseau-actu.tumblr.com/post/182105088027

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :