En Allemagne, le renseignement place le parti d’extrême droite AfD sous surveillance


En Allemagne, le renseignement place le parti d’extrême droite AfD sous surveillance:

Le Bundesamt für Verfassungsschutz, le renseignement intérieur allemand, observe d’un œil inquisiteur la nouvelle droite radicale, qui a fait son entrée au Bundestag en septembre 2017 avec 12,9% des voix. Il cherche à y déceler des ennemis de la démocratie, des tendances extrêmes remettant en cause l’État de droit.

Correspondant à Berlin

Il lui est égal qu’elle soit mise sur écoute ou que des indics la surveillent, ce qu’elle «croit volontiers possible», rien ne fera taire Christina Baum. «Je n’ai pas peur, cela remonte au temps de la RDA», ironise-t-elle, en évoquant sa fuite de l’Est peu avant la chute du Mur quand elle avait 32 ans. Aujourd’hui, devenue dentiste, installée dans une petite ville située entre Francfort et Nuremberg, dans l’ouest de l’Allemagne, elle est élue régionale de l’Alternative für Deutschland (AfD). «Je me suis engagée dès 2013 dans ce parti pour une raison, une phrase écrite dans le programme alors: il y était dit que des points de vue différents et non conventionnels pouvaient enfin être discutés», insiste-t-elle. Par exemple, conclut-on à l’écouter, dénoncer l’immigration «massive» qui pourrait faire disparaître le peuple allemand. «Les faits sont là. Le nombre d’enfants d’étrangers augmente, le nombre d’enfants allemands diminue. À la prochaine génération, l’Allemagne pourrait ne plus être allemande», argumente-t-elle. Elle n’aime pas beaucoup non plus l’islam ou le multiculturalisme. Elle tient à pouvoir le dire encore. Elle craint de ne plus pouvoir le faire.

Depuis que le spectre d’une «mise sous surveillance» plane sur l’AfD, Christina Baum s’inquiète pour «la liberté d’expression» dans son parti. Le Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV), le renseignement intérieur allemand, observe en effet d’un œil inquisiteur la nouvelle droite radicale, qui a fait son entrée au Bundestag en septembre 2017, avec 12,9 %. Il cherche à y déceler des ennemis de la démocratie, des tendances extrêmes remettant en cause l’État de droit. C’est sa mission constitutionnelle, héritée du traumatisme de l’histoire.

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Mi-janvier, un premier échelon sur le chemin de la mise au ban a été franchi lorsque le nouveau président du BfV, Thomas Haldenwang, a annoncé officiellement «examiner» le cas de l’AfD. Il existe «des premières indications d’un programme politique dirigé contre l’ordre constitutionnel libéral-démocratique», a expliqué Thomas Haldenwang en prenant le contre-pied de son prédécesseur Hans-Georg Maassen, débarqué en septembre après avoir été soupçonné d’entretenir des liens personnels avec l’AfD. En 2016, il avait jugé que les préalables requis pour une mise sous surveillance de l’AfD n’étaient pas remplis.

En un peu plus de deux ans, l’AfD n’a pas contrecarré ses tendances radicales, comme l’a établi le rapport du BfV en janvier. Pour établir son constat, le renseignement intérieur a analysé les discours et les données publiques: il a relevé les dérives, les attaques en général contre «les étrangers», ou les liens personnels de certains responsables. Le parti, en tant que tel, n’a pas franchi la ligne rouge, a-t-il admis. Mais s’il était finalement mis sous surveillance, comme un vulgaire groupuscule néonazi, le renseignement intérieur pourrait alors déployer tous les moyens d’espionnage à sa disposition: écoutes, infiltration, collecte de données… Marqué du sceau de l’infamie, le mouvement populiste se retrouverait acculé dans une impasse. Ses espoirs d’accéder au pouvoir s’évanouiraient probablement.

Derrière la procédure administrative et son classement par échelon, le signal du BfV est hautement politique et il a fait trembler les leaders du parti. Le temps presse, a semblé dire le BfV, pour contrecarrer une tendance. Au sein de l’AfD la bataille fait rage depuis longtemps entre les «modérés», qui veulent normaliser le parti, et l’aile «dure», qui revendique de briser des tabous. Depuis le mois de septembre, un «groupe de travail» réfléchit aux moyens d’éviter la catastrophe.

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«Une sorte de Stasi s’est mise en place dans le parti pour surveiller ce que les militants ont le droit de dire. Vu mon passé, c’est insupportable»

«Une forme d’hystérie s’est emparée de la direction du parti», s’agace Christina Baum. «Une sorte de – j’ose le mot, parce que je viens d’Allemagne de l’Est – Stasi s’est mise en place dans le parti pour surveiller ce que les militants ont le droit de dire. Vu mon passé, c’est insupportable. La seule limite qui est acceptable, c’est ce qui est interdit par la loi, comme appeler à la violence», poursuit-elle. Pour défendre «la liberté d’opinion» au sein de l’AfD, elle a lancé avec d’autres un «appel de Stuttgart» l’automne dernier. Une réunion à huis clos du groupe est prévue en février pour «discuter de l’état de l’AfD» et «rester une alternative». Parmi les invités annoncés figurent certains des moutons noirs du parti: Christiane Christen, qui coopère politiquement avec un ancien responsable du NPD; Stefan Räpple, qui a soutenu l’ex-élu AfD Wolfgang Gedeon, exclu pour ses positions antisémites ; la Berlinoise Jessica Biessmann, dont une photo où on la voit tenant une bouteille de vin à l’effigie d’Hitler a scandalisé, ou encore Doris von Sayn-Wittgenstein, ex-cheffe de file de l’AfD dans le Schleswig-Holstein, connue pour ses liens avec le mouvement identitaire.

Éviter les terrains glissants

«Les positions extrémistes ne peuvent pas être représentées dans notre parti», avertit le député AfD Roland Hartwig. Ce juriste dirige le groupe de travail sur le BfV. Il a formulé quelques recommandations claires pour policer l’image de l’AfD. «Tout d’abord, il faut mener à bien les procédures d’exclusion si nécessaire», insiste-t-il. Ensuite, il s’est penché sur les concepts sensibles: qu’il s’agisse des références au «peuple», un terme dévoyé par le nazisme, ou des interpellations sur l’immigration. «Il faut nuancer et éviter les généralisations», dit-il. «Par exemple, il ne faut pas dire que tous les étrangers immigrent pour profiter de notre système social. Mais on peut dire qu’un million de réfugiés sont arrivés en 2015 et perçoivent aujourd’hui les allocations sociales. Elles ne représentent pas une main-d’œuvre pour notre économie, mais un poids pour notre système», poursuit-il. Enfin, il a conseillé d’éviter les terrains glissants, comme la période nazie. «C’est un chapitre très noir de notre histoire qu’il est inadmissible de relativiser. Mais ne perdons pas d’énergie avec une discussion sur ces douze années. On peut avoir une opinion. Mais une discussion politique ne nous fait pas progresser sur les problèmes d’aujourd’hui.»

Pourtant, les responsables de l’AfD ne se privent pas pour y revenir. Alexander Gauland, le leader des populistes, a considéré que la période nazie n’était qu’une «fiente» sur l’histoire millénaire de l’Allemagne. «La formule n’est pas contraire à la loi, même si le choix du mot n’était pas le bon», observe Hartwig, gêné. Reste le cas de Björn Höcke, qui avait appelé à un «virage à 180 degrés» dans la culture du souvenir.

Sur les 436 pages du rapport du BfV, le leader de l’AfD en Thuringe est cité 608 fois et 50 pages lui sont consacrées directement. Le courant qu’il contrôle, Die Flügel, est directement visé et mis en cause par le renseignement intérieur. En conséquence, le BfV a classé Die Flügel dans la catégorie des organisations «soupçonnées» d’extrémisme. Un cran de plus qu’un «examen», un cran de moins qu’une «mise sous surveillance», pour que chacun comprenne l’enjeu. La Junge Alternative, les «jeunes de l’AfD», a eu droit au même traitement. «S’il y a des points litigieux, nous engagerons des procédures», promet Roland Hartwig.

Mais Björn Höcke est puissant au sein de l’AfD, où il pèse environ 40 % des voix. Après avoir évincé les anciens leaders Bernd Lucke et Frauke Petry, qui avaient eu l’audace de le défier, il s’est assuré d’avoir la main sur l’appareil. Mais son goût de soufre commence à incommoder à tous les étages du parti. «Chaque équipe de foot a un ailier droit sur le terrain, note Roland Hartwig. Mais il doit jouer selon les règles. Il doit clairement dire qu’à sa droite, on ne se trouve plus sur le terrain. Je voudrais que Björn Höcke prenne des positions claires sur ce point», recommande-t-il comme un avertissement.

«Ce pays a besoin de nazis pour fonctionner»

Il y a urgence: Björn Höcke est la tête de liste de l’AfD pour l’élection régionale en Thuringe le 27 octobre. Le problème se pose aussi pour Andreas Kalbitz, tête de liste dans le Brandebourg. L’élu est aussi abondamment cité dans le rapport du BfV. Or il est aussi souvent présenté comme un prétendant sérieux à la succession d’Alexander Gauland au sommet du parti.

«La décision de la BfV “d’examiner” l’AfD est un coup de semonce», décrypte le journaliste de l’ARD Michael Götschenberg, spécialiste des questions de sécurité intérieure. «L’AfD sait à quoi s’en tenir et elle doit choisir la direction qu’elle va prendre», poursuit-il. Au sein du parti, au-delà des cris d’orfraies, l’avertissement du BfV a été perçu «comme une chance» par les modérés qui cherchent à se séparer de ses franges extrêmes.

Celles-ci dénoncent un procès en sorcellerie orchestré à l’extérieur du parti. «Ce pays a besoin de nazis pour fonctionner», soupirait il y a quelques semaines Götz Kubitschek, l’intellectuel de la nouvelle droite, en regrettant la discrimination entre «les bons et les méchants». «Et nous sommes les méchants». «Le parti ne devrait pas accepter de se voir imposer de l’extérieur qui doit être exclu du mouvement. Pour les partis traditionnels, il n’y a aucune configuration où l’AfD deviendra acceptable, sauf à rester minoritaire. À 15 % ou 25 %, avec ou sans Höcke, l’AfD ne sera pas fréquentable pour eux», estimait-il.

Dimanche dernier, à Groiztsch, Björn Höcke a répondu aux attaques. Le BfV veut «choquer les forces profondes du parti et faire vaciller les peureux», a-t-il dénoncé lors d’une réunion à huis clos de son courant. Le ton est offensif parce qu’il se sait désormais sur la sellette. D’autres responsables moins en vue que lui ont déjà fait les frais des soupçons du BfV. En novembre, la direction du parti avait conseillé à la Junge Alternative de «se séparer sans attendre» de ses membres mis en cause pour leurs liens avec l’extrême droite. L’AfD s’était déjà mise elle-même sous surveillance.

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