Jean-Pierre Chevènement: «La politique, c’était pour moi l’histoire de France en train de se faire»


Jean-Pierre Chevènement: «La politique, c’était pour moi l’histoire de France en train de se faire»:

Événement éditorial, Passion de la France regroupe, en un volume de la collection «Bouquins», les moments forts de l’expression publique de Jean-Pierre Chevènement, tout au long d’un demi-siècle de vie politique. L’occasion de mieux saisir l’itinéraire intellectuel d’un homme d’État. Le Figaro publie en exclusivité des extraits de sa préface inédite.

Extraits choisis par Alexandre Devecchio

«La France, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture. J’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. » Ces mots
de Marc Bloch, Jean-Pierre Chevènement aurait pu les faire siens. Celui qui deviendra ministre de l’Intérieur voit le jour peu avant l’invasion de mai-juin 1940, qui inspirera à l’historien L’Étrange Défaite, rédigé aussitôt après la débâcle.
La «brûlure de cette défaite» marquera à jamais le jeune Chevènement et dictera le sens de son action politique: aider la France à se relever d’un désastre sans précédent dont on mesure encore aujourd’hui la profondeur. Voici les extraits de la préface
de Passion de la France, son nouveau recueil à paraître.


● On ne naît pas impunément en 1939

Plutôt qu’un choix de livres sélectionnés, j’ai entrepris de présenter aux lecteurs les moments forts de mon expression tels que je les discerne, tout au long d’un demi-siècle de vie politique où j’ai mêlé étroitement la réflexion et l’action. Le lecteur
pourra ainsi apprécier l’évolution de ma pensée, mais aussi sa continuité depuis mes premiers engagements et même, oserai-je dire, depuis qu’adolescent, je me suis irrésistiblement senti attiré par la politique. Sa définition, pour moi, n’a pas changé:
c’était l’Histoire en train de se faire, et pas n’importe quelle histoire, celle de la France. On ne naît pas impunément en 1939.

Je ne m’aperçus que trop tard que l’éminent stratège qu’était François Mitterrand, au prétexte d’«inscrire dans la durée» le Parti socialiste, allait surtout lui apprendre à aimer le pouvoir

Il me semble que j’ai ressenti tout petit la brûlure d’une défaite sans précédent dans l’histoire de notre pays. J’ai vécu sa «passion ». Il n’y avait pas pour moi de plus bel idéal que de servir la France et de l’aider à se relever d’un désastre
inouï mais dont j’étais loin encore de mesurer la profondeur. Pressentais-je qu’il y faudrait longtemps, et sans doute plus que la vie d’un homme? Cette vue décourageante ne m’a jamais effleuré. C’est pourquoi il est sans doute indifférent que j’aie
entrepris de gravir un si haut sommet par la face gauche. Pouvais-je, d’ailleurs, faire autrement? Mes parents, instituteurs, votaient naturellement à gauche, même s’il leur est arrivé de voter de Gaulle en 1958. À gauche, c’est-à-dire socialiste,
ou même tout simplement «républicain».

Dans mon Haut Doubs natal, on n’imaginait pas de voter communiste: l’espèce y était inconnue. Pour être à gauche, on n’en était pas moins patriote. Dans nos marches de l’Est, la chose allait de soi. Jeune homme, mon cœur est allé tour à tour à Mendès
France et à de Gaulle, les seuls qui me parussent capables de sortir la France du bourbier dans lequel la IVe République l’avait enlisée et de lui faire «épouser son temps». Pour m’engager au Parti socialiste (PS), au retour des djebels
algériens, il me fallut surmonter le rejet que Guy Mollet concentrait sur sa personne. Aux yeux de notre génération, quelquefois injustement, il symbolisait tout ce avec quoi il fallait rompre. Mais le Parti socialiste était un passage obligé, si
on faisait sien ce raisonnement qui, en 1964, pouvait paraître hasardeux: pour façonner un «après de Gaulle» digne de la France et de nos aspirations à la justice, il fallait faire l’union de la gauche, et pour cela créer un Parti socialiste entièrement
renouvelé qui donnerait une base de gauche à la Ve République. […]

● L’élection présidentielle dénaturée

Je ne m’aperçus que trop tard que l’éminent stratège qu’était François Mitterrand, au prétexte d’«inscrire dans la durée» le Parti socialiste, allait surtout lui apprendre à aimer le pouvoir. Je n’avais pas mesuré sur l’instant l’importance de la confidence
qu’il m’avait faite en 1979, à la veille du congrès de Metz: «Nous sommes d’accord sur tout, Jean-Pierre, sauf sur un point: je ne crois pas, hélas, que la France, à notre époque, puisse faire autre chose que passer à travers les gouttes.»

Pendant près de trente ans, de 1988 à 2017, les Français ont moins choisi leur Président qu’ils n’ont rejeté le gouvernement sortant

Au fond, le Parti socialiste en 1971, comme la droite en créant le RPR en 1976, avait adapté son fonctionnement aux institutions de la Ve République. Le chef de la gauche comme le chef de la droite étaient les candidats naturels de leur
camp à l’élection présidentielle. Foin du rassemblement des Français autour de la France! L’élection du président de la République telle que de Gaulle, en 1962, l’avait voulue – la rencontre d’un homme et de la nation – serait surtout, et
contrairement à l’esprit des institutions, l’affrontement de deux partis, ou cartels de partis, d’abord dominés par leurs intérêts de partis.

Pendant près de trente ans, de 1988 à 2017, les Français ont moins choisi leur Président qu’ils n’ont rejeté le gouvernement sortant. C’est ce que j’ai appelé l’«effet essuie-glace». Le peuple français a fini par s’en lasser: la montée, depuis deux décennies,
de l’abstention et des votes extrêmes ou alternatifs aux élections nationales montre la désaffection croissante des citoyens vis-à-vis des partis dits «de gouvernement». Ceux-ci, prisonniers des mêmes engagements «européens» (Acte unique, traité de
Maastricht, traité budgétaire européen dit «TSCG») auxquels ils ont souscrit ensemble, finissent par faire la même politique économique, en vertu des mêmes dogmes libéraux imposés du dehors, n’offrant plus ainsi aux Français que le choix entre le
pareil et le même. Là sont les causes profondes du «dégagisme».

● Alors Macron vint

Ce fut l’art d’Emmanuel Macron de deviner le moment où il devint possible de retourner les institutions de la Ve République contre la partitocratie qui les avait confisquées. Ce n’était pas sans risque. Mais c’était un préalable. Avec
son «en même temps», il fit «turbuler» le système. Les deux partis, qui avaient monopolisé le pouvoir depuis plus de trente ans, dévissèrent, chacun à sa manière. Le Parti socialiste ressemble aujourd’hui à un wagon couché sur le ballast dont on ne
voit pas quelle locomotive pourrait le remettre sur les rails. Quant à la droite, elle a été piégée par le système des primaires auquel elle s’est crue obligée de recourir pour raviver chez ses électeurs l’intérêt qu’elle ne suscitait plus. Je n’épiloguerai
pas sur l’élimination de son candidat, curieusement mis en examen deux jours avant la clôture des parrainages. […]

L’élection d’Emmanuel Macron a été acquise au premier tour. Marine Le Pen ne pouvait rassembler qu’une part des «antisystème», car elle est au système ce que la quille est au navire: un stabilisateur automatique.

La seule question est de savoir si les mesures de Macron sont efficaces et s’il existe une alternative à l’horizon

Emmanuel Macron s’est ainsi trouvé projeté à la tête des institutions dans la position qui était celle de Charles de Gaulle au début de la Ve République, même s’il ne disposait pas de semblables réseaux de fidèles. Mais pour mener quelle
politique? Se place-t-il dans la logique des institutions? Offre-t-il une véritable alternative? Cet espoir a habité une partie de nos concitoyens. Emmanuel Macron a d’ailleurs su mettre en marche rapidement l’appareil de l’État, rompant ainsi avec
un très long immobilisme. Le président Macron a méritoirement rompu, à ses risques et périls, avec cette philosophie. L’erreur serait d’attribuer à son seul mérite le renversement de la partitocratie qui s’était installée dans les institutions de
la Ve République.

Ce renversement a été le fait d’un rejet plus profond, celui d’une politique qui a conduit à faire succéder aux «Trente Glorieuses» les «trente piteuses», en vertu de choix erronés faits dans les années 1980-1990. Le nouveau président de la République
se veut, «en même temps, de droite et de gauche», bien que la plupart des réformes qu’il a faites au début de son mandat pour adapter l’économie française à un environnement mondialisé ressortissent plutôt à la panoplie de la droite. Là n’est pas
le problème principal. La seule question est de savoir si ces mesures sont efficaces et s’il existe une alternative à l’horizon. […]

● Les dilemmes d’un pouvoir isolé

Notre Président, s’il a l’étoffe d’un homme d’État, ne peut pas ne pas discerner les limites de l’«en même temps», à la fois internes et externes. En interne, l’appel à l’effort ne peut être compris que s’il donne le sentiment d’être équitablement partagé:
l’affaire n’est pas simple dans une économie de plus en plus mondialisée. L’atout dont bénéficie Emmanuel Macron tient à ce que l’implosion de la «partitocratie» qui s’était mise en place précédemment ne laisse pas aujourd’hui apercevoir, à droite
comme à gauche, d’alternative crédible à son gouvernement. Mais cet atout a son revers: l’isolement du nouveau pouvoir face à une société minée par les inégalités.

Emmanuel Macron a hérité de la gestion de ses prédécesseurs un tissu social fragile. En France, plus qu’ailleurs en Europe, la mondialisation a entraîné la désindustrialisation. Le revenu par habitant stagne depuis le début des années 2000. La périurbanisation
galopante traduit la faillite des politiques publiques: prolifération des grandes surfaces, réformes territoriales mal pensées, abandon de la politique d’aménagement du territoire, retrait des services publics, politiques d’inspiration écologiste
ressenties comme punitives par les couches populaires. Mais comment changer ce modèle de développement sans remettre en cause le dogme du libre-échange et de la concurrence «libre et non faussée»?

● Face à l’Allemagne

En externe, nous dépendons de la conjoncture internationale et européenne. Or, nous savons que le capitalisme financier mondialisé porte en son sein la crise «comme la nuée l’orage». En Europe, la politique mercantiliste de l’Allemagne, outre l’effet
déflationniste qu’elle exerce sur la conjoncture européenne, nous expose à des chocs violents venus d’ailleurs. Angela Merkel n’a pas voulu – et aujourd’hui n’est plus en capacité de – répondre à l’appel que lui a lancé son partenaire français:
une relance européenne forte, équivalant à plusieurs points de PIB. Et le nouveau ministre de l’Économie, issu du Parti social-démocrate (SPD), semble bien décidé à mettre ses pas dans la même politique «orthodoxe» que celle de son prédécesseur, M. Schäuble.

Pour Emmanuel Macron, c’est aussi l’heure de vérité : il a fait ce que l’Allemagne lui demandait de faire. Mais la contrepartie qu’il en attendait n’est pas au rendez-vous

Le SPD semble ainsi faire passer sa vocation européenne après le réflexe petit-bourgeois du «bas de laine» qui répond aux aspirations d’une société vieillissante. L’Allemagne laisse ainsi échapper la chance qu’a été pour elle l’élection d’Emmanuel Macron.
Car, en maintenant le cap de sa politique mercantiliste, l’Allemagne s’expose à cristalliser à terme l’hostilité de plusieurs de ses partenaires de l’Europe du Sud et de l’Ouest, sans oublier les États-Unis. Elle met en danger le cocon européen à
l’abri duquel elle a pu se réunifier et rétablir sa position centrale, pour ne pas dire dominante, sur le continent.

● Gouvernement du marais ou air des sommets?

Pour Emmanuel Macron, c’est aussi l’heure de vérité: il a fait ce que l’Allemagne lui demandait de faire. Mais la contrepartie qu’il en attendait n’est pas au rendez-vous. Notre nouveau Président saura-t-il revoir les paramètres de sa politique européenne
et ne pas opposer l’Europe à la nation? C’est dans les orages que le renversement de la partitocratie mise en place après de Gaulle prendra son véritable sens: retour aux sources de la République et à l’esprit des institutions de la Ve,
conjuguant l’ouverture européenne et l’intérêt national? ou simple coagulation «centriste» de la droite libérale et de la gauche «bobo», ultime avatar néolibéral d’un hollandisme sans Hollande? Ce serait l’enlisement assuré.

C’est en incarnant l’« homme de la Nation » que le nouveau Président pourrait à la fois relever ces défis presque surhumains et tenir en lisière les instincts revanchards des anciens partis

La France n’aime pas les gouvernements du marais, fussent-ils maquillés d’Europe. Mais préfère-t-elle l’air des sommets? L’exercice conjuguant le renouveau de la nation française et la construction d’une «Europe européenne» est difficile, mais y a-t-il
un autre chemin? Il faudrait pour cela vaincre les résistances de l’«État profond», rompre avec l’idéologie des «élites mondialisées» et renouer avec le peuple. C’est en incarnant l’«homme de la Nation» que le nouveau Président pourrait à la fois
relever ces défis presque surhumains et tenir en lisière les instincts revanchards des anciens partis. Ceux-ci, qui ne portent aujourd’hui aucune alternative crédible, renaîtront forcément, car les partis sont dans la nature même de la démocratie.
La Ve République ne peut échapper à cette loi.

Je ne pense pas que le général de Gaulle, en grand réaliste qu’il était, ait pu, au-delà de sa personne, cultiver vraiment l’illusion qu’il arracherait durablement la République à l’influence des partis. Son ambition se limitait à vouloir soustraire la
République au «système» ou au «régime» des partis, en faisant en sorte que l’homme de la Nation qu’est censée produire l’élection du président de la République au suffrage universel soit capable de porter l’intérêt de la France à long terme, en Europe
et dans le monde. Qu’il y soit ou non parvenu, reste qu’il a cherché à insuffler un esprit aux institutions qu’il a créées: il incite à remonter la pente de l’esprit de parti. C’est ce que j’ai essayé de faire, pour ma part, avec un bonheur inégal
sans doute, et dont témoignent les textes qui retracent cinquante ans de vie politique.

Jean-Pierre Chevènement donnera une conférence consacrée à «Passion de la France» le 19 février à 18 h 30 au Théâtre des Mathurins à Paris (VIIIe).

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