Jean-Philippe Vincent: «La confiance a disparu au sein de la société française. Comment l’expliquer?»


Jean-Philippe Vincent: «La confiance a disparu au sein de la société française. Comment l’expliquer?»:

L’essayiste* décortique les causes de la défiance qui caractérise désormais la société française. La confiance, loin d’être produite par l’économie, est un phénomène social aux racines culturelles, démontre l’auteur.

Icarie. C’est une île grecque à cinquante kilomètres au large de la côte turque. Là-bas, le temps est comme suspendu. Les habitants – ils sont dix mille – ne portent pas de montre. Et ils vivent très longtemps puisque c’est l’endroit au monde où l’on
compte le plus de centenaires en proportion de la population. À Icarie, les portes des maisons ne sont pas fermées. Il y ades serrures, mais elles ne sont jamais verrouillées. Les habitants se font confiance et c’est peut-être l’explication de leur
bien-être et de leur longévité. Heureuse Icarie!

Mais, après tout, il n’y a passi longtemps en France on avait coutume de laisser la clé sous le paillasson. Je revois très bien mon père, à la toute fin des années 1960 – où était-ce au début des années 1970 – claquant la portière de sa Simca 1000 et
laissant la clé et les papiers dans la boîte à gants. Et qui n’a pas vu certains films d’Alain Delon où le héros agit pareillement. Inconscience, irresponsabilité? Pas du tout: peut-être juste l’insouciance de celui qui a vraiment confiance. Et, à
cette époque pas si reculée, cette confiance était justifiée.

Aujourd’hui, hélas, les portes sont verrouillées et si vous sonnez à 21 heures chez votre voisin pour lui demander du sel que vous n’avez plus, il y a toutes chances qu’il ne vous ouvre pas. La confiance a disparu. Les portes sont closes. Que s’est-il
passé?

Tout le problème des sociétés de marchés est là : elles ont absolument besoin de la confiance, on l’a vu en 2008. Mais elles ne la favorisent guère, ou dans des proportions très insuffisantes

Peut-être cette confiance évanouie est-elle l’une des causes de ces mouvements protestataires dont les «gilets jaunes» sont l’exemplele plus récent? Il est certain que la France qui a longtemps été une «société de confiance» (pour reprendre le titre du
livre d’Alain Peyrefitte) est désormais une «société de défiance» (pour reprendre le titre du livre de Yann Algan et de Pierre Cahuc). À qui la faute? Pourquoi?

La confiance, aujourd’hui, est presque exclusivement considérée comme un concept économique. On parle de la confiance des consommateurs, de celle des investisseurs, de celle des agences de notation. On la mesure et on calcule des indices. On l’estime
et on en parle aussi sous d’autres noms économiques: réputation et crédibilité, notamment. Toutefois la confiance n’est pas produite par la sphère économique, elle n’est pas un produit dérivé du bon fonctionnement du marché. Celui-ci a besoin de la
confiance, mais il ne la produit pas.

Tout le problème des sociétés de marchés est là: elles ont absolument besoin de la confiance, on l’a vu en 2008. Mais elles ne la favorisent guère, ou dans des proportions très insuffisantes. Elles peuvent même contribuer à la détruire, comme l’a montré
Daniel Bell dans son livre visionnaireLes Contradictions culturelles du capitalisme(1976). La confiance est extérieure au marché, elle est un phénomène social dont les racines sont à la fois sacrées et culturelles.

À force de donner la préséance à l’économie, on finit par produire des sociétés sans force anémiées par le manque de confiance

Dans la Rome antique où la confiance (fides) était la valeur essentielle commandant la vie en société, il existait en effet une déesse: Fides, qui personnifiait la confiance. Elle était représentée par deux mains jointes et son culte était célébré sur
le Capitole, tout près de deux autres déesses qui lui étaient liées: la Concorde (Concordia) et l’Abondance (Ops). Tout était dit: la confiance engendre la concorde et l’abondance. Elle précède le politique et l’économique dont elle conditionne le
bon fonctionnement. Cette leçon s’est perdue et, de nos jours, à force de donner la préséance à l’économie, on finit par produire des sociétés sans force anémiées par le manque de confiance.

C’est sans doute en raison de son origine sacrée qu’il est si difficile aujourd’hui en France de penser positivement la confiance. Une conception étroite de la laïcité semble repousser la confiance hors du champ de l’analyse rationnelle et de la «vraie
science». Ça n’est le cas ni aux États-Unis, ni au Royaume-Uni, ni en Allemagne où la réflexion sur le phénomène de confiance est vivace et riche, comme en témoignent l’école du capital social de l’Américain Robert Putnam, professeur à Harvard, ainsi
que les travaux de son compatriote Russell Hardin (1940-2017) et ceux du sociologue allemand Niklas Luhmann (1927-1998). Alors, d’où vient cette difficulté française à penser et à pratiquer la confiance?

La France est devenue une addition de «je», revendicatifs, souvent envieux et rarement sociables

La confiance a une dimension collective: elle est l’expression d’un «nous» qui permet de structurer la vie sociale. Les communautés naturelles (famille, religions traditionnelles, école, université, armée, nation) ont donc été longtemps des lieux de confiance
où se formait la conscience d’un «nous». Or ces communautés ont, pour la plupart, périclité et la France est devenue une addition de «je», revendicatifs, souvent envieux et rarement sociables.

Du coup, la confiance a été minée et d’autant plus facilement qu’elle a en France trois ennemis déclarés. Le premier est le sentiment envieux, qui est une dégradation de la passion égalitaire qui s’est manifestée avec la Révolution française. L’envie
empêche de penser le bien commun, de projeter un «nous» positif dans l’avenir: dans la forme pathologique où elle sévit en France, elle est donc radicalement incompatible avec la confiance.

L’État contemporain est le deuxième ennemi. L’État-providence et, dans sa forme actuelle, «l’État-nounou»(le «Nanny State», pour reprendre l’expression des économistes Julian Le Grand et Bill New) pratique un paternalisme gouvernemental qui favorise un
lien de dépendance entre les individus et l’État. Dans ces conditions, les personnes ne sont pas incitées à s’entraider et à développer des liens de confiance. La providence de l’État se substitue aux liens de confiance et transforme les individus
en majeurs incapables maintenus sous une stricte et bienveillante tutelle.

La nation est le territoire par excellence de la confiance. Il faut le respecter

Enfin, l’ouverture tous azimuts des frontières est un ennemi déclaré de la confiance. Contrairement au marché qui dépersonnalise les individus en en faisant des agents économiques, la confiance naît d’un rapport interpersonnel et vivant alimenté par des
paroles données et respectées. Mais pour que ce lien se forme, il est nécessaire que la population présente un minimum de stabilité. Ça n’est pas l’étranger ou l’immigré qui fait obstacle à la confiance: c’est le nombre toujours croissant des «nouveaux
venus» qui n’ont pas le temps, ou pour certains le désir, de s’assimiler et qui de ce fait mettent en péril la fragile construction de la confiance. C’est un point qui a bien été mis en valeur par l’école du capital social de Robert Putnam. On ne
fabrique pas la confiance comme on ferait de la purée de marrons en écrasant les liens de société élémentaires. La nation est le territoire par excellence de la confiance. Il faut le respecter.

Reverra-t-on un jour en France les clés sous le paillasson ou bien encore ces voitures laissées ouvertes avec les clés et les papiers dans la boîte à gants? Sans doute pas dans l’immédiat. Mais si nous nous donnons les moyens intellectuels et moraux de
penser la confiance, il n’y a pas de raison de désespérer de notre pays. Icarie n’est peut-être pas si loin.

* Ancien élève de l’ENA, maître de conférences à Sciences Po, où il enseigne l’économie des grandes questions démocratiques, Jean-Philippe Vincent a publié, parmi plusieurs ouvrages remarqués, «Qu’est-ce que le conservatisme? Histoire intellectuelle d’une idée politique» (Les Belles Lettres, 2016).

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