Xiongan, la ville rêvée de Xi Jinping


Xiongan, la ville rêvée de Xi Jinping:

Le président chinois Xi Jinping a annoncé en 2017 la création, à une centaine de kilomètres de Pékin, d’une ville du futur «verte, moderne, intelligente et de classe mondiale». La population locale craint de ne pas trouver sa place dans ce projet qui doit concourir à la renommée du chef de l’État et s’adresse à une élite.

Correspondant à Pékin

Des bâtiments peu élevés et bourrés de technologie, des espaces verts, des enfants se baignant au milieu des poissons: voilà à quoi ressemblera la cité du futur qui doit incarner «la nouvelle ère» amorcée par le président Xi Jinping et «la grande renaissance
de la nation chinoise». C’est en tout cas la description qu’en fait une vidéo officielle, sur fond de musique grandiloquente.

Annoncé en avril 2017 par le numéro un chinois, le chantier a démarré à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Pékin, sur les mornes terres de la province du Hebei, l’une des plus polluées du pays. D’après les plans, la «nouvelle zone de Xiongan»
sera quadrillée par des avenues et des rues perpendiculaires et traversée par des canaux qui rejoindront au sud l’immense lac Baiyangdian, destiné à devenir une base de loisirs. Cette ville est pensée pour accueillir seulement 2 à 2,5 millions
de personnes ; et 70 % de sa superficie, qui atteindra à terme presque trois fois celle de New York, sera couverte de forêts et de plans d’eau.

Comme d’autres dirigeants chinois avant lui, le leader le plus puissant depuis Mao Tsé-toung veut marquer l’histoire en créant de toutes pièces une ville emblématique de son règne.
Deng Xiaoping a transformé un ensemble de villages de pêcheurs en Shenzhen, désormais considérée comme la «Silicon Valley» chinoise. Jiang Zemin a fait surgir à Shanghaï le quartier d’affaires de Pudong, symbole de la puissance financière du pays.
«L’empereur rouge» a, lui, décidé de bâtir une cité du futur «verte, moderne, intelligente et de classe mondiale». L’objectif est de montrer que le régime communiste est capable d’inventer un nouveau modèle de développement urbain, à l’opposé des
mégalopoles chinoises actuelles, hérissées de tours, à l’air souvent irrespirable et embouteillées.

Qualifié de «crucial pour le millénaire» par les autorités, ce projet, situé au centre d’un triangle formé par Pékin, la ville portuaire de Tianjin et Shijiazhuang (capitale du Hebei), s’inscrit dans un vaste plan pour le nord du pays. Il s’agit à la
fois de désengorger Pékin, en transférant vers Xiongan des administrations, des entreprises publiques, des universités ou des instituts de recherche ; et de donner de l’oxygène au Hebei, dont l’industrie souffre. La future cité, appelée à devenir
une «ville socialiste moderne de haut niveau» d’ici à 2035, a pour ambition de faire d’une région pauvre et en grande partie agricole un centre d’innovation technologique.

Dans un magasin, grâce à un système de reconnaissance faciale, pas besoin de passer à la caisse, les produits emportés par les clients sont directement déduits de leur compte

Pour l’heure, seul un petit quartier est sorti de terre. Xi Jinping s’y est rendu en janvier pour constater l’avancement des travaux. Ces blocs d’immeubles de quelques étages, vantés comme des modèles en termes de consommation d’énergie, abritent notamment
un centre d’accueil administratif et longent une piste de jogging. Quelques innovations commerciales attirent l’attention: dans un magasin, grâce à un système de reconnaissance faciale, pas besoin de passer à la caisse, les produits emportés par les
clients sont directement déduits de leur compte. Près d’une allée, un véhicule autonome, développé par Baidu (le Google chinois), propose de livrer des boissons n’importe où.

Inauguré l’été dernier, l’endroit est devenu un lieu de promenade pour les habitants de la région. Mais plusieurs visiteurs se demandent s’ils trouveront leur place dans cette cité conçue pour une élite. «À cause de ce projet, les autorités ont lancé
une vigoureuse lutte antipollution qui a beaucoup touché les affaires locales: il y avait des ateliers de vêtements partout dans mon comté, et ils ont pratiquement tous fermé ; y compris le mien», soupire un homme de 35 ans qui dirigeait
une vingtaine de personnes. «La plupart des gens du coin sont au chômage et quand on perd son travail, c’est très difficile d’en retrouver un», ajoute-t-il, espérant que le gouvernement lui trouvera un emploi.

Monsieur Li, un autre passant, ne se montre guère optimiste sur ce point. «La nouvelle zone sera spécialisée dans les nouvelles technologies: il n’y aura pas d’opportunités professionnelles pour la population locale, qui, en général, n’est pas très éduquée»,
pronostique ce petit patron de 49 ans. S’il estime que les gens de son âge auront du mal à rebondir, il se réjouit toutefois pour les générations futures, qui vivront dans un «environnement sain», alors que l’eau est aujourd’hui souillée par
les usines.

Villages reconvertis ou détruits

L’espace défini pour la «nouvelle zone» est actuellement constitué de dizaines de villages ruraux aux habitations modestes, traversés de rues en terre cabossées où s’entassent par endroits des meubles abandonnés. Certains villages sont voués à être convertis
en sites touristiques, d’autres devraient être détruits. Des centaines de milliers de personnes pourraient être forcées de déménager. Des habitants du village de Hexi doivent quitter les lieux d’ici cet été et sont désemparés. «On nous demande d’aller
chercher un appartement ailleurs, mais on n’a toujours rien reçu comme compensation financière», se plaint Mme Xiao, 45 ans, pour qui les gens du village «ont du mal à survivre, depuis deux ans». Ses champs de blé ont été réquisitionnés
pour des constructions ; et son atelier de fabrication de jouets, jugé trop polluant, a dû cesser son activité. «Xiongan est supposé nous apporter de l’espoir, mais nous, on ne retrouvera pas de boulot», dit-elle, fataliste. Un septuagénaire
se déclare, pour sa part, satisfait de pouvoir vivre à l’avenir «dans des conditions plus modernes». Des paysans de la région ont bien été recrutés pour constituer la grande «forêt du millénaire», mais à terme il leur faudra «soit se former, soit
partir», souligne un expert de Pékin.

Une agence immobilière fermée, à Rongcheng. La ville, qui va être rénovée, a vu ses tarifs immobiliers bondir.
Une agence immobilière fermée, à Rongcheng. La ville, qui va être rénovée, a vu ses tarifs immobiliers bondir. – Crédits photo : STR/AFP

Le chantier englobera aussi la ville de Rongcheng, qui va être rénovée. Plusieurs restaurants récents ont jeté l’éponge. «Beaucoup de commerçants qui pensaient s’enrichir vite sont venus par vagues tenter leur chance depuis 2017 ; mais ils sont repartis,
faute de clients», explique Ku Guoxian, gérant d’une boutique de climatiseurs japonais, arrivé en juin 2018. Lui a choisi d’être patient en attendant les premières grandes réalisations, même si le loyer a été multiplié par sept dans sa rue depuis
près de deux ans.

Défis écologiques

À quelques dizaines de mètres, un nouveau café, qui diffuse dans sa vitrine un film de propagande sur Xiongan, vise une clientèle d’affaires. Les fondateurs, un jeune couple, ont lâché leurs postes de «cols blancs ordinaires» à Suzhou (Sud-Est) pour refaire
leur vie. «Pour nous, c’est une terre vierge, c’est un peu comme la ruée vers l’or aux États-Unis, qui pourrait nous permettre de grimper dans l’échelle sociale. Car ici, on a la chance d’être en contact avec de hauts responsables d’entreprises étatiques»,
s’enthousiasme Zhang Lei. Elle espère pouvoir acheter à Xiongan un appartement à un prix raisonnable «grâce aux efforts anti-spéculation du gouvernement», alors que le marché immobilier est devenu inabordable à Pékin pour des gens comme elle.

Cette pionnière dit ne pas s’inquiéter du manque d’avancées visibles. Elle trouve logique que les premières années soient consacrées aux infrastructures. La construction d’une ligne de train à grande vitesse reliant le futur aéroport de Pékin, qui sera
inauguré cette année, à Xiongan, a débuté l’an dernier. Le trajet ne durera que trente minutes. Pour l’instant, même les groupes étatiques sont prudents: «Ils n’ont envoyé que quelques employés sur place», observe Zhang Lei, qui anticipe que des sociétés
vont s’installer «petit à petit».

Revers de la médaille, l’accent mis sur les nouvelles technologies permettra en toute logique de collecter une masse de données sur les individus, qui devraient être étroitement surveillés par le régime communiste

Conçue sur une feuille blanche, cette ville jardin pourrait représenter un investissement titanesque de plus de 260 milliards d’euros sur quinze ans, selon une étude de Morgan Stanley datant de 2017. Elle commence par une première portion de 100 km2,
et couvrira à terme 2000 km2. Si tout se déroule comme prévu, les habitants accéderont à leur lieu de travail, aux écoles, aux magasins et aux espaces verts en quinze minutes à pied maximum. La cité accordera une large place aux objets
connectés, à l’intelligence artificielle ou au big data, pour optimiser l’approvisionnement en eau ou en énergie. Les transports seront en grande partie électriques et sous-terrains.

Revers de la médaille, l’accent mis sur les nouvelles technologies permettra en toute logique de collecter une masse de données sur les individus, qui devraient être étroitement surveillés par le régime communiste. Scrutée par des caméras et équipée de
systèmes de reconnaissance faciale, Xiongan devrait être à la pointe du système de notation des citoyens, qui les punira ou les récompensera en fonction de leur comportement et qui doit être déployé à l’échelle nationale à partir de 2020. Les habitants
les mieux notés auront un accès privilégié à l’éducation pour leurs enfants, au travail ou au logement.

Ce projet ambitieux, qui utilisera beaucoup de béton et d’acier, fera face à plusieurs défis écologiques. Le lac Baiyangdian étant menacé d’assèchement, selon certains experts, les autorités vont y déverser d’énormes quantités d’eau provenant du fleuve
Jaune. Alors que plusieurs initiatives chinoises pharaoniques ont fini en quartiers fantômes, reste enfin à savoir si le gouvernement parviendra à créer une véritable dynamique dans un coin perdu du Hebei, une région moins prometteuse que ne l’étaient
Shenzhen (en face de Hongkong) ou Shanghai. Ces deux cités, lancées dans les années 1980 et 1990, ont incarné l’ouverture de l’économie chinoise lors de son décollage, alors que Xiongan est entièrement planifiée par le pouvoir central.

Xi Jinping joue une partie importante de sa crédibilité sur ce projet, qui pourrait servir de manifeste à sa politique économique. Le maître de Pékin est convaincu que l’État doit garder un large contrôle sur l’économie. Il lui faudra convaincre les entrepreneurs
privés de tenter l’aventure s’il veut que son «rêve chinois» se réalise.

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