«Gilets jaunes»: les coulisses d’un naufrage politique


«Gilets jaunes»: les coulisses d’un naufrage politique:

Figures parmi les plus médiatiques des «gilets jaunes», Ingrid Levavasseur, Hayk Shahinyan et Jean-François Barnaba ont un temps tenu dans leurs mains l’avenir politique du mouvement du 17 novembre. Avant qu’il ne leur brûle les doigts. Récit d’une faillite politique à l’heure des réseaux sociaux.

«Mais qu’est-ce que je fais là?» La question tenaille Ingrid Levavasseur ce
2 décembre, alors qu’on l’installe sous les projecteurs de l’édition spéciale «gilets jaunes» organisée à la hâte par France 2. Pour ne pas penser aux millions de téléspectateurs qui vont bientôt découvrir son visage et l’arracher à la quiétude de
l’anonymat, l’aide-soignante se repasse lentement le fil des événements irréels dont elle a été témoin depuis le 17 novembre: Cette foule enthousiaste remontant à pied la bretelle de l’autoroute A13, un veston réfléchissant pour seul bouclier. Le
blocage, une semaine durant, du péage de Heudebouville à quelques kilomètres de chez elle, dans l’Eure. Les premières interviews au milieu des cohortes qui, la veille encore, déferlaient sur les Champs-Elysées, calcinant la capitale dans un «Acte
III».

Le mois de décembre est celui de l’euphorie. De ronds-points aux chaînes d’info, les trois « gilets jaunes » jouissent de leur fraîche notoriété

Ce soir-là, l’essentiel échappe aux caméras. C’est en coulisse que la jeune femme de 32 ans fait la rencontre de deux porteurs de chasubles, jetés, comme elle, pour la première fois sur les planches d’un prime time. Il s’agit du jeune Hayk Shahinyan,
29 ans, fondateur de «gilets jaunes, le mouvement» et du fonctionnaire en disponibilité, Jean-François Barnaba, 62 ans. «On partageait la même certitude que le mouvement allait perdurer. Mais que sans structuration, sans projet politique, il atteindrait
un plafond de verre», se remémore amusé Hayk Shahinyan. En échangeant leurs numéros de téléphone au sortir du studio, ces trois-là ignorent encore que, quelques semaines plus tard, ils tiendront entre leurs mains l’avenir politique du mouvement des
«gilets jaunes». Avant qu’il ne leur brûle les doigts.

Le mois de décembre est celui de l’euphorie. De ronds-points aux chaînes d’info, les trois «gilets jaunes» jouissent de leur fraîche notoriété. S’ils sont encore à des lieues d’esquisser une candidature aux européennes, le parti présidentiel s’occupera
de le leur suggérer. Dans le JDD du 10 décembre, un sondage commandé par la République en Marche, crédite une putative liste «gilets jaunes» de 12% des intentions de vote. Ancien du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), Hayk Shahinyan mord
à l’appât le soir même: «Nous allons présenter une liste aux européennes, nous avons envie d’investir le champ politique», lâche-t-il sur le plateau de France 2, sous les yeux ahuris d’Olivier Faure. «Reviens à la maison, on a besoin de gens comme
toi», lui glissera après l’émission le premier secrétaire du Parti socialiste. En vain.

Des premières dissensions

C’est à un tout autre profil que s’adresse Jean-François Barnaba. Sur les conseils d’un journaliste de TF1, il frappe à la porte de l’écrivain Alexandre Jardin, espérant profiter de l’expérience du fondateur du mouvement citoyen Bleu Blanc Zèbre. Une
rencontre est organisée en présence de Shahinyan, le 20 décembre, dans un luxueux appartement près des Champs-Élysées. Outre diverses associations, sont présents Christophe Chalencon et Marc Doyer. Deux «gilets jaunes» qui ne tarderont pas à faire
parler d’eux. Hétéroclite, sous l’attelage d’un Alexandre Jardin excessivement directif, la rencontre vire au naufrage. Laissant le champ libre à une autre figure tutélaire.

» LIRE AUSSI – Européennes: que sait-on des candidats annoncés sur la liste «gilets jaunes»?

Alors qu’il attend le métro sur le quai de la station Bastille, à Paris, Christophe Chalencon reçoit un appel inopiné: «Christophe? Bernard Tapie au téléphone. J’ai demandé qui ressortait parmi les «gilets jaunes» dans le Sud. On m’a donné ton nom. Quand
peut-on se rencontrer?» Estomaqué, le forgeron du Vaucluse convient d’un rendez-vous peu avant Noël, au domicile parisien de l’homme d’affaires, rue des Saints-Pères. S’y rendront Marc Doyer comme Hayk Shahinyan. «C’était impressionnant. Outre son
parcours, Bernard Tapie a un charisme incroyable. Il nous a écoutés, nous a encouragés. Contrairement à Jardin, il n’a jamais essayé de nous influencer. Il voulait sincèrement nous aider», relate Marc Doyer qui s’enorgueillit d’entretenir depuis un
contact régulier avec l’ancien ministre de Mitterrand. Le 30 décembre, un deuxième rendez-vous s’organise dans son hôtel particulier. Devant Alexandre Jardin et Ingrid Levavasseur, Bernard Tapie propose de prêter les locaux marseillais de son journal,
La Provence, le temps d’une réunion le 5 janvier, afin d’aider le mouvement à se structurer.

«Jusqu’à mi-décembre, j’étais la plus médiatique vitrine du mouvement. Les chaînes d’information ont ensuite fait le choix d’autres profils pour le moins curieux»

Jean-François Barnaba

Si la réunion a bien lieu – malgré les protestations de quelque 300 «gilets jaunes» devant le hangar du journal – elle mettra à nu de premières dissensions au sein du groupe. «Je ne voulais pas aller à Marseille, confie aujourd’hui Ingrid Levavasseur.
J’avais déjà des doutes sur les intentions comme sur les convictions de Hayk.» Bernard Tapie réussira finalement à convaincre la jeune femme à force de SMS et d’une longue conversation téléphonique. Pour s’assurer de la venue de sa protégée, l’homme
d’affaires ira jusqu’à régler lui-même son billet d’avion aller-retour pour Marseille.

Une force de persuasion qui n’aura pas le même succès auprès de Jean-François Barnaba: «La vérité est que je ne me sentais pas d’être embarqué là-dedans, lâche malgré les multiples relances de Tapie, le «gilet jaune». La célébrité était manifestement montée à la tête de ces gens, incapables de porter un projet politique.» La messe est dite pour ce fonctionnaire qui goûte peu qu’Hayk Shahinyan le détrône désormais
sur les plateaux de BFMTV. «Jusqu’à mi-décembre, j’étais la plus médiatique vitrine du mouvement, se persuade-t-il. Les chaînes d’information ont ensuite fait le choix d’autres profils pour le moins curieux. On peut s’interroger sur le fait de donner
autant la parole à quelqu’un de nationalité extra-européenne», pointe-t-il sordidement en allusion aux origines arméniennes d’Hayk Shahinyan.

Une liste européennes clivante

Jugée trop clivante, l’idée d’une liste aux prochaines européennes sera à peine mentionnée dans les locaux de La Provence. «Ce qui ne l’empêche pas d’être omniprésente dans la tête de chacun», admet Marc Doyer. Conviés par Barnaba, le 11 janvier,
pour parler des prochaines élections dans le cossu restaurant La Régence, dans le 1er arrondissement de Paris, les membres du groupe Levavasseur-Shahinyan assument leurs ambitions européennes. Les rivalités se cristallisent, le divorce est consommé.
«Ça s’est très mal passé, se remémore Ingrid Levavasseur. C’était tout sauf une réunion de «gilets jaunes». Les gens étaient en costards, passaient des diapos… Je me suis demandé ce qui nous différenciait désormais des responsables politiques contre
lesquels on s’est engagé.» Barnaba et ses proches repartent d’un côté, Shahinyan-Levavasseur de l’autre. Désormais ce sera bande à part.

«On m’a jeté en pâture ! Je servais plus de vitrines que de cause réelle»

Ingrid Levavasseur

Après une énième réunion, dimanche 20 janvier, à Nandy en Seine-et-Marne au domicile de Brigitte Lapeyronie, pilier de la liste en devenir, le groupe accélère. «On s’est précipité à tort, analyse à froid Hayk Shahinyan. Tout le monde voulait sortir la
liste au plus vite pour ne pas se faire doubler et pour profiter de l’Émission politique de France 2 à laquelle Ingrid devait participer. On s’est retrouvé avec une liste fragile, plus proche du copinage que de la liste citoyenne.» Qu’importe qu’aucun
des membres n’ait jusqu’ici parlé de propositions, de programme ou même d’Europe. L’euphorie prend le dessus. Le nom de la liste est arrêté – «RIC» pour Ralliement d’initiative citoyenne – et la personne censée la conduire désignée: «On a joué le
marketing à fond en choisissant comme tête de liste Ingrid. Une femme, belle bouille, qui plaisait aux Français», résume François Chalençon.

Des critères qui mettent aujourd’hui hors d’elle l’intéressée: «On m’a jeté en pâture! Je servais plus de vitrines que de cause réelle.» La liste, ébruitée par Le Figaro
, est annoncée par communiqué le 23 janvier. Elle sera dans la foulée relayée par tous les médias. «On a fait un carton! À ce moment-là, j’y crois à mort. Je me dis qu’on va enfin avoir des élus citoyens», se remémore nostalgique Marc Doyer. Il
s’agissait en fait de l’amorce d’un naufrage annoncé. Le lendemain, c’est un Bernard Tapie fatigué qui les reçoit, une troisième et dernière fois, à son domicile. Malgré la perquisition dont il a fait l’objet le matin même, il a tenu à recevoir
tous les membres de la liste afin de les encourager avant le grand oral de l’émission politique, le soir même. Egalement invité sur le plateau de France 2, l’homme d’affaires préférera décommander pour raison de santé.

Un flot d’attaques

Quelques heures avant l’émission phare, une passe d’arme intervient entre la tête de liste Levavasseur et un autre «gilet jaune». Révélatrice à bien des égards de la rivalité et de la jalousie que peuvent nourrir entre-elles les figures du mouvement.
D’abord convié à l’émission politique, l’avocat François Boulo, porte-parole des «gilets jaunes» de Rouen, est finalement décommandé par France 2. «Il m’a alors appelé pour m’intimider, témoigne Levavasseur. En me lançant: “Tu me donnes ta place.
Je suis avocat, moi les gens me croiront. Tu ne te rends pas compte, il y aura des millions de personnes. Je sais comment faire pour que même les non-syndiqués se mettent en grève“.»

L’avocat normand n’en est pas à son coup d’essai. Quelques semaines auparavant, alors que l’aide-soignante essuyait un flot d’attaques – allant jusqu’à la menace de viol – après que BFMTV lui a proposé un poste de chroniqueuse, le plaideur fit mine de
lui tendre la main. En lui proposant, «pour la soulager», les services de son attaché de presse et ami, Sébastien Lelièvre. La «gilet jaune» accepte, avant de déchanter. Quinze jours durant, l’assistant aura prétexté une «indisponibilité» d’Ingrid
Levavasseur auprès de plusieurs médias pour envoyer à sa place sur les plateaux Maître Boulo. Ce que confirme auprès du Figaro un programmateur d’une chaîne d’information.

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Trois jours après son lancement, les attaques pleuvent sur la jeune liste «gilets jaunes». Et pas seulement de l’extérieur. Le 27 janvier, une réunion tourne à la sédition dans les bureaux d’un des membres de la liste, Frédéric Mestdjian, à Boulogne-Billancourt.
Alors qu’Ingrid Levavasseur est aux abonnés absents, Christophe Chalençon charge Hayk Shahinyan, l’accusant de s’être «autoproclamé directeur de campagne.» Le mis en cause menace de claquer la porte: «J’avais l’impression d’être dans un bus qui fonçait
dans le mur, confie Hayk Shahinyan. Soit ils me donnaient le volant, soit ils me laissaient descendre.» Le trentenaire optera pour la seconde solution en annonçant, le lendemain, son retrait du RIC.

Des adieux résignés

La liste perd le même jour un autre de ses membres fondateurs. Marc Doyer, dont la candidature à l’investiture En Marche lors des dernières législatives a été révélée, craque sous les attaques. «Ils m’ont anéanti. Je me suis rendu compte de la haine que
provoquait le simple fait d’avoir voté Macron, témoigne-t-il encore secoué. Le déclic qui m’a fait arrêter, c’est lorsque que l’adresse de mon domicile a été balancée sur les groupes Facebook de “gilets jaunes“. J’ai eu la trouille pour ma famille.»
Suite à ces défections, de nouveaux visages émergent aux réunions de la liste, suscitant méfiance quand ce n’est pas paranoïa.

Parmi eux, François Luciardi, ancien assistant parlementaire de l’eurodéputée Les Patriotes, Mireille d’Ornano. Les capacités d’organisation de l’homme séduisent autant que son discours clive. «Il ne parlait que de “rafler toute la droite“ pour “tuer
politiquement Macron“, c’était clairement pas mes convictions», relate Levavasseur. C’est par son entremise que Christophe Chalençon organisera, le 5 février à Montargis, une rencontre avec le ministre italien et leader du mouvement 5 étoiles, Luigi
Di Maio. Outre une crise diplomatique, la réunion conduira au départ d’Ingrid Levavasseur du RIC . Elle l’annoncera sur Facebook comme sur le plateau de LCI, le 13 février. «Je ne veux pas vendre mon âme au Diable», lâche-t-elle en guise d’adieu à
ses compagnons sur la messagerie Whatsapp.

«Je me battrai jusqu’au bout pour que cette candidature voit le jour, que l’on trouve les financements et les candidats. Mais ce serait vous mentir de dire que c’est en bonne voie»

Marc Doyer

Sans tête ni programme, le RIC se videra progressivement de ses membres, avant de définitivement sombrer après à la perte de ses accès à son site internet comme à ses comptes sur les réseaux sociaux. Certains ont un temps cru glaner une deuxième chance,
en montant une liste avec le concours de Jean Lassalle. Mais l’ébruitement par le Figaro d’une première rencontre prévue le 20 février, comme la peur de s’attirer les foudres d’un mouvement imprévisible feront reculer le député des Pyrénées
Atlantiques. Chacun à la tête de leur formation, Ingrid Levavasseur (Plus que jamais) et Hayk Shahinyan (Mouvement alternatif citoyen), a désormais renoncé à toute ambition européennes. Même s’ils ne s’interdisent pas de travailler aux prochains scrutins.

Si Christophe Chalençon annonçait le 3 mars dernier la constitution d’une nouvelle liste «Évolution citoyenne», son propre colistier et ami, Marc Doyer, admet pessimiste au Figaro : «Je me battrai jusqu’au bout pour que cette candidature voit le
jour, que l’on trouve les financements et les candidats. Mais ce serait vous mentir de dire que c’est en bonne voie.» Seul encore en piste, Jean-François Barnaba se prépare, quant à lui, à prendre la tête de la liste qu’appelait de ses vœux Francis Lalanne et sur laquelle le chanteur figurera en 5e position, grâce au soutien financier de son ami de trente ans, Jean-Marc Governatori. Sauf qu’en affichant hauts fonctionnaires comme vieux routiers de mouvements citoyens,
la liste «Bleu blanc Jaune» essuie d’ores et déjà le procès de «n’avoir de jaune que le nom». Levant les yeux au ciel, Marc Doyer tente de tirer une morale à ce «gigantesque gâchis» que représentent pour lui ces quatre derniers mois: «La politique,
c’est pas Facebook. On ne peut en faire qu’avec ceux qui savent en faire.»

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