Éric Zemmour: «Les tribus gauloises du socialisme français»


Éric Zemmour: «Les tribus gauloises du socialisme français»:

La face cachée du socialisme francais présente l’histoire des premiers socialistes en les montrant en défenseurs de la propriété et de la patrie. Un ouvrage sérieux qui rappelle au lecteur ses vieux souvenirs de cours.

Le socialisme est mort. Les observateurs français l’ont enfin compris depuis le score misérable de Benoît Hamon à la présidentielle de 2017. Leurs yeux auraient dû se dessiller bien plus tôt. Partout en Europe, la social-démocratie accumulait depuis les années 1990 les défaites électorales, même dans ses fiefs scandinaves et germaniques, ne trouvant son salut que dans des grandes coalitions avec son ancien adversaire chrétien-démocrate, dont elle devenait le «junior partenaire» comme on dit désormais dans le jargon inspiré de la novlangue managériale.

La social-démocratie européenne est décédée en 1989, lorsque le mur de Berlin est tombé, et que l’URSS s’est effondrée dans la foulée: alors, les forces capitalistes et bourgeoises, n’ayant plus peur des rouges, ont estimé qu’il n’était plus nécessaire de soigner leur profil social. Le socialisme va donc rejoindre dans les musées de l’Histoire d’autres courants de pensée qui ont connu jadis leur heure de gloire comme le légitimisme, le bonapartisme, le radicalisme, ou le communisme. Si le socialisme n’a plus d’actualité, il a plus que jamais une histoire. Et même une archéologie, pour y rechercher les premiers ossements enfouis. C’est ce travail d’historien-archéologue auquel s’est livré Jean-Pierre Deschodt dans un ouvrage où le sérieux louable de l’universitaire tourne vite au récit ronronnant et redondant.

L’éditeur nous avait pourtant annoncé avec roulements de tambour «la première contre-histoire du socialisme français», alors qu’on y retrouve seulement ce que tout bon étudiant en sciences politiques de ma génération connaissait par cœur: l’affrontement entre Proudhon et Marx, la fureur patriotique des «communards» contre la défaite de 1870 et les «capitulards» ; la République qui fait tirer sur le peuple en 1848 et en 1871, et y gagne son «brevet de respectabilité» ; le positivisme d’Auguste Comte, les divisions épidermiques des socialistes français entre blanquistes, allemanistes, possibilistes, guesdistes, jaurèsiens, l’indépendance du syndicalisme français, l’invention du parti politique par Jules Guesde, et la synthèse jaurésienne qui rassemble toutes les tribus gauloises du socialisme français (sur la pression du grand frère allemand) au sein de la SFIO fondée en 1905.

Si Proudhon a pris sa revanche sur Marx, Rousseau a pris sa revanche sur Proudhon. Le socialisme est devenu un libéralisme

Notre historien-archéologue exhume pourtant quelques pièces moins connues. Le socialisme fut à l’origine un anti-individualisme, une protestation contre l’homme sans héritage ni racines du contrat social de Rousseau. Le socialiste fut, à l’origine, plus près des réactionnaires «holistes», catholiques et monarchistes qui voulaient que la société prime sur l’individu, et s’opposait au libéralisme et à l’individualisme des héritiers des Lumières et de la Révolution de 1789. Notre auteur s’amuse de ces socialistes des origines, positivistes, mutuellistes, ou proudhoniens, qui défendaient la propriété privée ou la patrie, réclamaient la protection de l’emploi des travailleurs français contre l’immigration et souhaitaient épargner aux femmes le dur labeur de l’usine. Il les oppose aux collectivistes marxistes qui ont rapidement vaincu leurs opposants dès les années 1880.

On sent que l’auteur, directeur du département d’histoire de l’Institut catholique d’études supérieures (Ices) de La Roche-sur-Yon en Vendée, se réjouit de cette défaite finale des collectivistes, et de la revanche posthume de Proudhon sur Marx. On a pourtant l’impression que sa «joie mauvaise», selon l’expression célèbre des Allemands, le fait passer à côté de l’essentiel. Il mène un combat d’arrière-garde contre un danger qui n’est plus ; comme disait Marx avec drôlerie, «il met une claque à sa grand-mère». Car le socialisme collectiviste dont notre universitaire célèbre la disparition, a muté. Il est devenu un libéralisme, et surtout un individualisme.

Si Proudhon a pris sa revanche sur Marx, Rousseau a pris sa revanche sur Proudhon. Le socialisme est devenu un libéralisme. Bien sûr, les héritiers des socialistes continuent de vitupérer contre le capitalisme et d’en appeler à l’État pour réduire les inégalités. Mais notre auteur nous apprend qu’ils ne font que reprendre les habitudes des libéraux du XIXe siècle qui, eux aussi, préféraient que l’État vînt au secours des indigents plutôt que de ressusciter les corporations et les syndicats d’entraide ouvrière, dont ils avaient obtenu la suppression pendant la Révolution.

Notre auteur ne se demande pas comment et pourquoi ce socialisme anti-individualiste est devenu un libéralisme libertaire militant qui exalte le pouvoir absolu de l’individu roi à choisir sa vie, sa famille, sa patrie, jusqu’à son sexe

Notre auteur ne se demande pas comment et pourquoi ce socialisme anti-individualiste est devenu un libéralisme libertaire militant qui exalte le pouvoir absolu de l’individu roi à choisir sa vie, sa famille, sa patrie, jusqu’à son sexe. Il est vrai que Jean-Claude Michéa a bâti depuis vingt  ans toute son œuvre autour de cette interrogation. En France, une grande partie des socialistes sont aujourd’hui chez Macron qui estime, à juste titre, que «le libéralisme est de gauche». Mais, dans les pays anglo-saxons, cette question est elle-même dépassée. En Angleterre, au sein du parti travailliste de Corbyn, comme aux États-Unis, avec le parti démocrate post-Obama, la gauche s’est transformée en camp des «minorités»: tous les mouvements féministes, gays, antiracistes, ont pris en main les antiques machines partisanes. Leur ennemi n’est plus le capitaliste mais «l’homme blanc».

Au passage, ces mouvements redécouvrent les fureurs de l’antisémitisme que n’auraient pas reniées Proudhon et Marx. Étonnant retour aux sources dont ne parle guère notre auteur. Mais l’antisémitisme chez les socialistes français du XIXe siècle était une protestation patriotique (le Juif était accusé d’être d’abord anglais ou allemand, les ennemis de la France de Napoléon), tandis que chez Proudhon et Marx, le Juif était l’incarnation du capitalisme financier et parasitaire. Aujourd’hui, le Juif est devenu pour ses contempteurs l’homme de l’État nation honni (Israël) et le meilleur ami de l’homme blanc. Cet homme blanc hétérosexuel occidental, de culture chrétienne et gréco-romaine, qu’il faut exterminer au nom de la revanche de tous les opprimés, femmes, homosexuels, anciens colonisés, comme il y a un siècle, le communisme voulait éradiquer le bourgeois au nom de la revanche du prolétariat exploité. On connaît la suite de l’Histoire.

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