Afghanistan: que veulent vraiment les talibans?


Afghanistan: que veulent vraiment les talibans?:

Les combattants islamistes, engagés dans des pourparlers inédits avec les États-Unis, semblent aux portes du pouvoir.

La plus longue guerre jamais menée par les États-Unis touche-t-elle à sa fin? La dernière série de négociations avec les talibans s’est terminée le 12 mars à Doha, sans accord. Les Américains sont prêts à retirer leurs soldats comme l’exigent les
talibans. Mais en échange, les insurgés doivent garantir qu’ils n’hébergeront plus de groupes terroristes et qu’ils accepteront un cessez-le-feu, entre autres. Ces discussions démontrent que 18 ans après le début du conflit, l’Amérique veut quitter
l’Afghanistan. De quoi permettre aux talibans d’étendre leurs conquêtes, voire d’instaurer un autre régime.

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L’idéologie des talibans fut longtemps méconnue. Ils ont pourtant écrit des milliers de textes depuis 25 ans: des pamphlets, des documents théologiques, des poèmes, des discours diffusés dans leurs journaux, sur leur radio, Radio Charia, et sur Internet.
Leur site officiel, La Voix du Djihad, publie chaque semaine des dizaines d’articles en pachtoun, en dari, en arabe, en anglais et en ourdou. Depuis quelques années, des chercheurs occidentaux ont collecté et traduit une partie de ces écrits dans
l’espoir de répondre à une question essentielle: que veulent les talibans?

Les talibans veulent-ils partager le pouvoir?

Le 11 mars, leur site officiel publie un communiqué évoquant le ralliement de 671 soldats et policiers afghans. Ces derniers jurent alors de «nettoyer le pays de l’occupation et de la corruption pour établir un gouvernement islamique pur». La phrase
en dit long sur la mission des talibans.

Quand le mouvement naît en 1994, il dit suivre un idéal de «pureté» et de «piété», tout l’inverse de ses adversaires qui sont traités de «criminels», de «corrompus» et d’êtres «maléfiques». En ce temps-là, le pays vit dans l’anarchie. Après le départ
des troupes soviétiques en 1989, la résistance se déchire et l’Afghanistan tombe sous la coupe de seigneurs de guerre qui rançonnent les passants, violent les femmes, bombardent Kaboul… Des étudiants d’écoles coraniques de Kandahar, vétérans de la
résistance, prennent les armes sous la houlette du mollah Omar afin de rétablir l’ordre.

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«Nous avons lancé notre mouvement pour protéger la foi et appliquer la charia», déclare le mollah Omar dans un discours en 1995. En 1997, il précise que les autres groupes politiques, coupables d’avoir plongé le pays dans l’anarchie, «n’ont aucune place
dans l’Islam».

Aujourd’hui, cette vision manichéenne demeure prégnante et complique la réconciliation. Le gouvernement afghan est qualifié dans chaque article de La Voix du Djihad de «marionnette» et de «larbin» des «colonialistes» américains. En février, les islamistes
ont néanmoins dialogué avec les autres factions politico-militaires lors d’une conférence à Moscou.

Quelle société les talibans veulent-ils bâtir?

Ils veulent établir une société basée sur la jurisprudence hanafite, une école théologique et juridique de l’islam sunnite répandue en Asie centrale et du Sud. Pour y parvenir, il faut mettre fin à la présence américaine accusée de miner l’islam et les
valeurs afghanes. «L’Amérique veut […] occidentaliser les Afghans en promouvant l’irréligion, la nudité, la culture occidentale», tonne un taliban dans un texte paru sur le site al-Emara en novembre 2014.

«La liberté de la presse, les associations et les organisations politiques continueront d’exister, mais dans le cadre des valeurs islamiques. En cas de violation des normes musulmanes et afghanes, elles seront éliminées»

Dans un article du 11 mars sur La Voix du Djihad

On touche là au cœur du projet social des talibans qui veut promouvoir l’obéissance à Allah, la piété, la vertu, et réprimer le vice. En avril 2012, un internaute poste une question pour le porte-parole Zabihullah Mujahid et lui demande si son gouvernement
rétablira le département de la répression du vice qui existait quand le mouvement était au pouvoir entre 1996 et 2001. Réponse: ce département «est un élément essentiel d’un gouvernement islamique. Tous les musulmans sont dans l’obligation de suivre
ses consignes». Dans le nouveau régime, «la liberté de la presse, les associations et les organisations politiques continueront d’exister, mais dans le cadre des valeurs islamiques. En cas de violation des normes musulmanes et afghanes, elles seront
éliminées», détaille un autre article sorti le 11 mars sur La Voix du Djihad.

Quant aux femmes, à la conférence de Moscou le 5 février, les talibans ont souligné leur volonté de protéger leurs droits «à la propriété, à l’héritage, à l’éducation, au travail, au choix de leur conjoint». Mais leur littérature étale aussi un système
patriarcal censé protéger les femmes de l’immoralité. Les femmes «représentent l’honneur des tribus et la dignité de la nation», assure un texte publié en juin 2012 sur al-Emara. Ce sont elles qui «enseignent aux enfants comment protéger leur
religion et qui les endoctrinent pour qu’ils se mettent au service de l’islam et de la nation.»

À quoi ressemblerait la constitution d’un régime taliban?

Les talibans martèlent leur rejet de la démocratie. Début février à Moscou, ils ont répété que ce système «a été copié sur l’Occident et imposé à la société musulmane d’Afghanistan à l’ombre de l’occupation.» Ils exigent donc une nouvelle Constitution
et assènent que l’islam offre la seule gouvernance capable de répondre aux besoins de la population qui n’a cependant pas le droit d’élire ses dirigeants. «La démocratie n’accouchera d’un système islamique que si les anges descendent du ciel pour
voter», clame un taliban dans un texte paru sur al-Emara en septembre 2014.

À la démocratie, il faut substituer la loi divine. «Le Coran est un système complet envoyé par Dieu qui régule les intérêts, les croyances, la guerre, l’éducation […] invite aux bonnes actions et stoppe les mauvaises», déclare l’actuel numéro un des talibans,
Haibatullah Akhundzada, dans son livre publié en 2017. Du coup, la rédaction d’une Constitution ne repose que sur les oulémas, les docteurs de la loi, que les talibans considèrent comme «les héritiers des prophètes».

Dans un tel régime, le commandeur des croyants est le «chef suprême» et la population lui doit obéissance. «Respecter le calife est obligatoire, tout comme il est obligatoire d’obéir aux émirs, les adjoints du calife», indique Haibatullah Akhundzada.
Ce dernier reprend la centralisation du pouvoir énoncée par la Constitution que les talibans avaient préparée avant d’être chassés du pouvoir en 2001: le pouvoir exécutif était entre les mains du gouvernement et du commandeur des croyants qui était
le chef des armées, nommait le premier ministre et les juges. Le pouvoir législatif reposait sur une «choura islamique» de sept membres dont le mode de désignation reste vague.

Empêcheront-ils l’Afghanistan de devenir une base djihadiste?

La propagande talibane est tiraillée sur ce point. Elle insiste sur la nécessité d’un État en paix avec ses voisins, sans doute pour donner la priorité à l’établissement d’un système islamique en Afghanistan. Mais elle énonce aussi un impératif de solidarité
envers la communauté musulmane à travers le monde pour étendre l’islam politique.

«L’émirat islamique d’Afghanistan […] n’a aucun agenda en dehors de celui qui concerne sa patrie. […] Nous n’autorisons personne à utiliser le territoire afghan contre d’autres pays», clame la déclaration du 5 février à Moscou, en écho à un discours
tenu à Kyoto en 2012.

«Tout musulman a le devoir et l’obligation de libérer la mosquée al-Aqsa [à Jérusalem] des juifs sionistes»

Le mollah Omar dans une autobiographie parue en avril 2015

En revanche, l’autobiographie du mollah Omar parue en avril 2015 souligne que «tout musulman a le devoir et l’obligation de libérer la mosquée al-Aqsa [à Jérusalem] des juifs sionistes.» En mai 2013, un idéologue taliban écrivait, sur le site
al-Emara, que «le djihad armé a des objectifs à l’échelle mondiale» avant d’ajouter: «Il faut […] libérer les populations de l’esclavage et les inviter à vénérer Allah pour établir la loi divine partout dans le monde.»

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 25/03/2019.

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Un commentaire sur “Afghanistan: que veulent vraiment les talibans?

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  1. Les Talibans seront un jour ou l’autre reçus aux portes de l’Elysée. Alors que la France compte ses morts et blessés en les ayant affrontés. On verra encore le politique français renier ses positions antérieures, n’avoir aucune éthique.Le pouvoir de l’argent des champs de pavots achète tout. C’est pour cela que les Talibans qui en sont les exploitants, peuvent négocier leur reconnaissance politique et finalement prendre le pouvoir en Afghanistan. A partir de cette prise de pouvoir, ils feront ce qu’il voudront en faisant chanter l’occident.

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