À Istanbul, les fantômes de Taksim


À Istanbul, les fantômes de Taksim:

À l’approche des élections locales du 31 mars, considérées comme un test pour le parti islamo-conservateur d’Erdogan, le cœur battant d’Istanbul, la capitale économique et culturelle du pays, est au cœur d’une bataille idéologique entre le président et l’opposition.

«Vous y croyez, vous?» Lunettes de soleil vissées sur le front, Humera s’étouffe de rire en fixant le poster géant de Recep Tayyip Erdogan jouxtant la nouvelle mosquée controversée qui nargue les cafés de l’incontournable place Taksim. «Istanbul, c’est notre histoire d’amour», énonce le slogan imprimé au-dessus du portrait du président turc, moustache brune et cravate rouge sur fond blanc. L’étudiante turque de 26 ans fait partie des quelque 10 millions d’électeurs appelés à choisir, ce dimanche 31 mars, le nouveau maire de la ville. Ce vote est particulièrement stratégique pour l’homme fort du pays: c’est ici qu’il démarra sa carrière politique quand il y fut élu maire en 1994, avant de gravir les échelons, d’abord comme premier ministre, puis comme chef de l’État turc.

Soucieux de maintenir son parti islamo-conservateur, l’AKP (Parti de la justice et du développement), à la tête de cette mégalopole considérée comme le cœur battant du pays, il a choisi un homme de son clan, Binali Yildirim, pour y mener bataille. «Istanbul, c’est important pour Erdogan. En modernisant les infrastructures, les transports, en faisant construire de nouveaux logements, il a redonné confiance au peuple et ce fut le fondement de notre succès», énonce Cevdet Yilmaz, responsable des relations extérieures au sein de l’AKP. Le reis en personne ne s’en cache pas: «Remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie», répète-t-il à l’envie depuis le début de la campagne. À moins d’une semaine du scrutin, les sondages donnent une légère longueur d’avance sur son protégé, Binali Yildirim, face à son adversaire du parti républicain CHP, Ekrem Imamoglu. Mais au prix d’une féroce bataille idéologique dont la place Taksim est aujourd’hui l’ultime illustration.

Autrefois prisé pour ses cafés et ses concerts, le centre névralgique d’Istanbul est méconnaissable. À l’entrée de la bruyante avenue Istiklal, aujourd’hui bordée de boutiques de prêt-à-porter désertée par les Européens, les touristes du Golfe prennent la pause en se photographiant devant les deux imposants minarets sortis de terre en un an. En face, de l’autre côté du terre-plein sans charme, des bâches annoncent le futur chantier d’un opéra ultramoderne aux allures de galerie commerciale sur les ruines de l’ex-centre culturel Atatürk, le père fondateur de la République. «Taksim, c’est la guerre des symboles. Erdogan et l’AKP veulent y imposer leur marque. Une façon de consolider leur territoire», observe l’urbaniste Tuna Kuyucu. Au centre de la place, un autre édifice – cette fois de toile – complète depuis peu ce nouveau décor: une tente rectangulaire annonçant, en turc, «le combat total contre l’inflation» – ou, plus simplement, la vente de légumes à prix cassés. «Je ne me fais aucune illusion: c’est une tactique de campagne pour nous faire voter AKP. Finies les années de prospérité où le parti nous encourageait à vivre à crédit. En ces temps incertains, Erdogan est obsédé par l’économie, car il sait que c’est en partie grâce aux années fastes qu’il a pu consolider son pouvoir», remarque une mère de famille, le cabas rempli de tomates et d’oignons.

«Istanbul, une histoire d’amour ? Je dirais plutôt une sinistre histoire d’humour»

L’obsession du président ne s’arrête pas là. Sur un autre versant de la place, des fourgonnettes de police montent la garde, prêtes à dégainer contre la moindre manifestation. «C’est ici même que la marche des femmes du 8 mars a été démantelée par des tirs de gaz lacrymogène», raconte Humera, l’étudiante, en pointant du doigt l’entrée de la rue Istiklal. «Tout se déroulait pourtant dans une ambiance joyeuse et bon enfant. Dès le lendemain, Erdogan n’a pas pu s’empêcher de nous accuser d’avoir insulté l’appel à la prière en scandant nos slogans!» Mais les camions gris des forces antiémeutes forment surtout un rempart contre ce qui fait aujourd’hui la hantise du président turc: le fantôme de Gezi – du nom du petit parc mitoyen de Taksim. C’est ici, au cœur de ce rare poumon vert de la ville, que quelque 4 millions de citoyens défièrent en 2013 – et pour la première fois – le reis en protestant contre la construction d’un complexe commercial aux allures d’ex-caserne ottomane. C’est ici encore que l’histoire est en train de se réécrire aujourd’hui à l’insu des manifestants: le mois dernier, un tribunal a requis la prison à perpétuité pour 16 personnalités de la société civile accusées d’avoir tenté «de renverser le gouvernement»… il y a presque six ans.

«Istanbul, une histoire d’amour? Je dirais plutôt une sinistre histoire d’humour», ironise, sous le couvert de l’anonymat, un professeur de l’université francophone Galatasaray. Il vient juste de finir la lecture du dossier d’accusation: un pavé de 657 pages «qu’on feuillette entre larmes et rires tant son contenu frôle l’absurde», dit-il. Et d’évoquer les sandwichs et biscuits distribués aux protestataires cités comme «preuves de financement de la résistance». Le document y accuse aussi d’espionnage la fameuse «fille en rouge», icône impromptue de la révolte, pour avoir été à l’époque photographiée par un journaliste de Reuters. Pis: les bougies allumées jour et nuit à la mémoire des victimes de la violence policière y sont perçues comme un «acte criminel». Et les manifestants, accusés d’avoir reçu le soutien des activistes serbes d’Otpor, seraient coupables d’avoir lu From Dictatorship to Democracy de Gene Sharp.

Effacer la mémoire collective

«Ressortir le dossier Gezi à la veille du scrutin municipal, et près de trois ans après le putsch déjoué de juillet 2016, n’est pas un hasard. En pleine crise financière, le pouvoir manque de confiance et éprouve le besoin de désigner des ennemis pour faire gagner des voix à son clan», observe Mücella Yapici. Du haut de ses 68 ans, la porte-parole du collectif Solidarité Taksim nous donne rendez-vous dans son bureau de la chambre des architectes, à quelques encablures de la place Taksim. Avec celui du mécène Osman Kavala – embastillé depuis plus d’un an -, son nom figure sur la liste des 16 «meneurs» de Gezi qui risquent aujourd’hui la prison à vie. «Pourquoi nous et pas d’autres? À vrai dire, ce choix nous laisse tous perplexes. En plus, nous sommes plusieurs à ne nous être jamais rencontrés, pas même sur Taksim!», poursuit cette femme de caractère. Pour elle, la seule réponse se trouve dans la tête d’Erdogan: «Il n’a jamais digéré ce mouvement spontané, fédérateur et solidaire, qui rassembla tous les pans de la société: laïcs et religieux, bourgeois et ouvriers, hommes et femmes… Gezi, c’était le symbole d’un peuple à l’unisson. Il veut à tout prix l’effacer.»

Taksim «c’était le cœur de la Turquie, pas seulement d’Istanbul… Aujourd’hui, je n’y mets plus les pieds»

Les souvenirs de Mücella Yapici tiennent en une seule anecdote: «Un jour de 2013 que nous étions sous une pluie de gaz lacrymogène, une fille voilée s’est approchée de moi. Elle a arraché son foulard pour qu’on se protège le visage ensemble. Une fois à l’écart de la foule, je lui ai rendu son voile en lui remettant sur la tête. Un vrai moment de grâce!» Pour elle, criminaliser Gezi, c’est briser cette possible union. C’est aussi contribuer à l’effacement de la mémoire collective pour façonner Taksim à l’image d’une seule moitié de la Turquie: plus pieuse, plus traditionnelle et conservatrice, et moins défiante à l’égard du système. «Toute ma vie est associée à Taksim. Petite, ma mère me promenait en poussette dans le parc Gezi. Étudiante, j’y retrouvais mes amis après les cours. Taksim, ce sont aussi toutes ces manifestations, ces tentatives de rassemblements du 1er Mai au nom de la démocratie à l’époque du pouvoir militaire. Comment oublier celui de 1977, où 34 personnes furent tuées? J’y étais aussi, alors enceinte de ma fille…», raconte-t-elle en un frisson. Taksim, reprend-elle, «c’était le cœur de la Turquie, pas seulement d’Istanbul… Aujourd’hui, je n’y mets plus les pieds».

Mücella s’interrompt à l’appel de son nom. À l’étage inférieur, ses confrères et amis n’attendent qu’elle pour embarquer à bord d’un minibus en direction du cimetière du quartier Ferikoy. Ce jour-là, ils veulent se recueillir sur la tombe d’un jeune manifestant, Berkin Elvan, 15 ans, mort en 2014 des suites d’une blessure par tir de gaz lacrymogène lors des événements de Gezi. Dans un concert de klaxons, la navette zigzague à travers les rues embouteillées de cette ville tentaculaire de 15 millions d’âmes – sur une population totale de 80 millions. Dehors, fanions et posters de campagne offrent un semblant de couleur aux façades déprimées d’Istanbul. Dimanche, les Stambouliotes sont également appelés à voter pour leurs maires de quartier et pour leurs muhtars, sorte de chefs de district, sur lesquels mise l’opposition. Une demi-heure plus tard, le bus freine à l’approche d’une grille protégée par une voiture de police. L’entrée du cimetière est sous contrôle renforcé. Devant l’allée centrale, des préposés à la sécurité fouillent les sacs, dévisagent les nouveaux arrivants. Impassibles, Mücella et le petit groupe d’une vingtaine de personnes se dirigent vers le carré où repose le jeune manifestant, escorté par le double de cerbères.

À l’ombre des platanes, les visages sont sévères. Les paumes, serrées contre les cœurs. Dans un silence recueilli, une main se lève, puis deux, puis trois. «Berkin est éternel», scande un participant. «Nous voulons la justice», répond la petite foule. Loin de Taksim et des forces antiémeutes qui veillent sur Gezi, Ferikoy laisse discrètement échapper sa colère. Mais à demi-mot et sous haute surveillance. Légèrement en retrait, une demi-douzaine de policiers en civil filment ostensiblement la scène avec de petites caméras. Au risque d’écrire une nouvelle histoire… dont les personnages n’ont pas encore été désignés.

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