9000 kilomètres à bord du Transsibérien, le train de toutes les Russies


9000 kilomètres à bord du Transsibérien, le train de toutes les Russies:

Voilà plus d’un siècle qu’il tend un fil de civilisation entre l’océan Pacifique et l’Europe. En six jours, sa locomotive et ses wagons desservent près de 70 villes souvent figées dans le froid. À l’intérieur se reconstitue toute une vie typiquement russe que nous avons partagée à travers l’immense et énigmatique Sibérie.

Vladivostok – Novossibirsk – Moscou

Ce sont deux larges traits d’acier parallèles destinés, quand ils furent dessinés, à étirer un fil de civilisation au cœur de l’Asie. Ils s’élancent du Pacifique, piquent vers le nord glacé avant de bifurquer à angle droit vers l’ouest, le long du fleuve Amour, coupent les grands fleuves russes qui dégringolent sur des milliers de kilomètres vers l’océan Arctique, ondulent paresseusement autour de la rive sud du lac Baïkal, puis s’enfoncent avec panache dans des forêts de résineux et transpercent l’Oural pour entrer dans Moscou, 9288 kilomètres plus tard. Ils forment depuis plus d’un siècle la mythique ligne ferroviaire du Transsibérien, traversant notamment les villes de Khabarovsk, Birobidjan, Chita, Oulan-Oudé, Irkoutsk, Taïchet, Krasnoïarsk, Taïga, Novossibirsk, Tioumen, Ekaterinbourg. Des villes dont les noms sonnent comme des appels à l’évasion et au rêve. Ou au cauchemar? Les statues de Lénine et de Soljenitsyne qui, à respectable distance l’une de l’autre, trônent à Vladivostok, d’où part, un jour sur deux, le Transsibérien, sont là pour rappeler que la Sibérie fut une terre de bagnards, d’exilés et de proscrits autant que d’aventuriers, de marchands et de cosaques.

Sous Alexandre II vivaient à Vladivostok 300 âmes, pour la plupart mandchoues ; elles seraient 50 fois plus nombreuses en 1891, lors de l’inauguration par le tsarévitch (futur Nicolas II) des premiers kilomètres du tronçon oriental du Transsibérien. Un quart de siècle plus tard, comme le raconte Joseph Kessel dans Les Nuits de Sibérie, la capitale du Primorye grouillerait de bandits et de soldats japonais, tchèques, américains, français, italiens ou russes blancs se battant pour un diamant, un drapeau, une femme, quelques grammes de petite eau («vodka») ou de poudre blanche. Plus de 500.000 habitants peuplent désormais ce port dont les rues plongent vers l’océan Pacifique qui y pénètre par une baie traversée par un immense pont – «notre Golden Gate Bridge!», a souri la jeune vendeuse de pelmenis officiant à son entrée avant de nous présenter sa ville comme «le plus grand carrefour de l’Asie: au nord, la Russie ; à l’est, le Japon ; à l’ouest, la Chine ; au sud, la Corée du nord». La cité a grandi, sa gare, non. Elle est aussi modeste que le voyage auquel le Transsibérien nous invite est immense: 99 heures jusqu’à Novossibirsk, capitale de la Sibérie occidentale où nous avons prévu de le quitter en y laissant les fantômes des trois sœurs de Tchekhov clamer «Moscou! Moscou!»

Le Rossiya est composé d’une douzaine de wagons: des «koupeïnye», voitures comportant neuf compartiments de quatre couchettes (2e classe), et des «platskartnye» (3e classe ou «2e classe soviétique»), dans lesquelles de fines cloisons séparent des dizaines de banquettes en dur, sur lesquelles sont jetés des matelas mous mis à disposition à l’entrée du wagon. Aucun touriste, uniquement des passagers qui savent que les conditions de voyage spartiates (deux toilettes-lavabos par wagon, un bruit permanent et un espace vital réduit à 1 ou 2 mètres carrés) sont le prix à payer pour se rendre à l’autre bout de la Sibérie ou de la Russie à moindres frais (quelques milliers de roubles). Rien à voir avec la maquette du train présentée lors de l’Exposition universelle de 1900, à Paris, où paradaient des wagons dotés de salles d’eau en marbre avec baignoires en porcelaine, des salons Louis XIV ou Empire, des cabines mauresques ou chinoises et un salon de coiffure en sycomore blanc…

L’accueil est à l’aune de la température hivernale. Ses cheveux blonds enfouis sous un béret rouge, Tatiana, la «provodnitsa» en charge de la surveillance de notre voiture, du samovar collectif et de l’escalier qu’elle dépliera et repliera 54 fois entre Vladivostok et Novossibirsk, tend aux occupants de notre compartiment une barquette où cohabitent un gâteau bourratif et une petite bouteille d’eau. Puis explique d’un ton rêche qu’elle préviendra chacun de son débarquement une ou deux heures avant. Et prévient qu’elle ne veut pas voir d’alcool dans les compartiments. Commentaire de Vassili, qui se rend à Mogocha pour travailler dans une compagnie minière: «Cela veut dire ce que cela veut dire: elle ne veut pas VOIR d’alcool. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y en avoir.» Et de sortir pour ainsi dire de sa manche une bouteille de vodka Toundra.

Le train s’ébranle lourdement à 19h10, à la poursuite d’un soleil rouge qui file vers l’ouest bien plus vite que le train, lequel dépasse rarement 90 km/h. Dans le couloir, des enfants courent en criant tandis que les adultes se serrent le long des fenêtres hermétiquement closes en faisant connaissance. Un ingénieur au regard triste n’en revient pas qu’on vienne en Sibérie si on n’y est pas obligé: «La Sibérie est terne, triste et pauvre. C’est une terre de violence: dans son histoire, sa géographie, son climat! Allez plutôt en Chine!»

Des paysages sortis d’un conte de Tourgueniev

Dans notre compartiment, un couple affalé regarde sur un écran de téléphone portable Day Watch, blockbuster russe où s’affrontent forces de l’Ombre et forces de la Lumière. Sur la tablette tendue sous la fenêtre, s’empilent déjà des sacs plastique d’où s’échapperont bientôt bocaux de fruits, saucisses séchées épaisses comme des branches de sapin, yaourts et sachets de thé. Peu à peu, chacun se cale sur le rythme du train dont le mouvement de balancier évoque celui d’un bateau en mer. La nuit est tombée.

Soudain, dans un krskrskrskrsk familier à tous ceux ayant emprunté dans les ­années 70 les lignes secondaires de la SNCF, le train s’immobilise. Khabarovsk, trente minutes d’arrêt

Au petit matin, on se réveille dans un conte de Tourgueniev. Par la fenêtre défilent des paysages vierges de toute modernité. Erables, acacias, jasmins et fins arbres à grosses feuilles forment une «mer verte» qui, à mesure qu’on s’éloigne du littoral, vire au blanc. Bientôt surgiront les silhouettes de sapins, de mélèzes et de bouleaux, donnant aux forêts des airs de palais aux portes innombrables. En leur sein, renards, loutres, tigres et ours noirs d’Asie dont on tente en vain de discerner les traces dans la neige. Soudain, dans un krskrskrskrsk familier à tous ceux ayant emprunté dans les années 70 les lignes secondaires de la SNCF, le train s’immobilise. Khabarovsk, trente minutes d’arrêt. La ville porte le nom d’un de ces aventuriers russes (Ierofeï Khabarov) partis à la conquête de l’Est au XVIIe siècle, défiant le froid (- 40 °C à cette époque), la faune, la solitude et les moustiques dont les piqûres rendaient aveugles. Le même esprit habitera ceux qui, deux siècles plus tard, à l’image des pionniers du Far West américain, accompagneront la construction de la ligne du Transsibérien, parfois guidés par quelque naïf Dersou Ouzala peuplant la taïga parmi des vieux-croyants installés depuis le schisme de 1666.

Moins de trois heures plus tard, voici Birobidjan, capitale de la région autonome juive homonyme créée par Staline en 1934 pour permettre aux Juifs soviétiques d’avoir «leur» nation. Cadeau odieusement empoisonné: ladite nation se trouvait à 8000 kilomètres de Moscou, hostile, glaciale, frontalière avec la Chine, sous la menace du Japon impérial militariste… Quelques milliers de Juifs tentèrent de réaliser ce rêve étrange avant que les persécutions du pouvoir soviétique, la naissance d’Israël (qui a le double avantage de posséder un climat plus accueillant et un territoire correspondant à l’implantation originelle du peuple juif…) et la dislocation de l’URSS ne le réduisent presque à néant: en 2019, il ne reste que quelques centaines de Juifs dans toute la région, mais la radio locale, des journaux, des noms de rues, des sculptures, des bâtiments, des cérémonies et les inscriptions sur le fronton de la gare entretiennent une émouvante survivance de la culture yiddish.

Les heures qui suivent vous rendraient hégélien – le philosophe allemand rejetait la Sibérie hors de l’Histoire, la jugeant trop hostile et empêchant toute existence qui ait du sens. Immensité sans fin des paysages ; absence de trace de vie humaine (fors quelques usines semblant datées de la NEP, quand Lénine définissait le communisme comme «les soviets, plus l’électricité», ou des ombres furtives traversant les cercles de lumière orangée projetés sur le béton gris des quais de gare) ; blancheur d’un ciel uniforme. Avec Vassili, nous grignotons des graines de cèdre en buvant du thé. On appelle cela «une conversation sibérienne» – on ne parle pas.

De jeunes bouriates aux visages de poupée

A Mogotcha, noyé dans des tourbillons de neige, éclate la nouvelle réalité économique de la région. Créée il y a à peine un siècle grâce au Transsibérien et aux mines d’or à proximité, la ville a perdu un quart de ses habitants depuis la fin de l’URSS. Une foule se presse pourtant sur le quai. A 90 % chinoise. La majorité des entreprises implantées ces dernières années viennent de Pékin, Harbin ou Tchangtchoun.

Le wagon a changé de physionomie. Un groupe de jeunes Bouriates aux visages de poupée ont pris possession d’un compartiment qu’elles photographient sous tous les angles en piaillant. Un étudiant letton, dont l’avant-bras porte le tatouage d’un tigre à la mâchoire démesurée, s’allonge en soupirant sur sa couchette. Une femme entre. Sur son uniforme ferroviaire, une étiquette avec son nom: Natalia Jivago. On hésite à lui demander si elle a épousé un médecin. Elle réclame en souriant au nouveau venu son billet pour voir s’il a droit à un repas. Oui. La SNCF russe sait être généreuse: ce sera saucisses-lentilles. Comme son voisin (lui aussi fraîchement embarqué). Les deux hommes s’attablent. Une fumée odorante s’échappe de leurs barquettes. On s’apprête à fuir: trop tard. La porte est déjà refermée, le verrou mis, la bouteille de vodka sortie. Proposition de toast. Par bonheur, on connaît la science qui préside à cette redoutable cérémonie: graduer les souhaits. Puisque le principe est de ne jamais descendre à l’échelon inférieur, le seul moyen d’écourter le moment et d’éviter un trop rapide «zapoï» est de saluer la Sibérie et les Sibériens: au-dessus, il n’y a que le monde, donc un seul verre supplémentaire. Du moins le croyait-on…

Le lendemain, tandis que le Transsibérien traverse la Bouriatie à un train de sénateur libéral, exploration du wagon-restaurant. Vide, à l’exception d’un sexagénaire au visage buriné et à l’allure de chaman. Il rentre enterrer sa vieille mère à Oulan-Oudé. L’événement le rend à peine moins triste que le réchauffement climatique: selon lui, des lacs commencent à naître dans la région sous l’effet du dégel du permafrost et le thermomètre ne descend presque plus sous les – 30 °C. «La nature se vengera», assure-t-il d’une voix grave, avant de se lancer dans une ode à la steppe qui, selon lui, permet d’exercer ses cinq sens, le spectacle monotone de ces étendues pétrifiées invitant à une attention redoublée pour pouvoir y discerner mouvements et bruits. Surviennent deux hommes d’affaires: les mots «contrats», «Turquie» et «Ouighours» s’échappent de leurs bouches. Tout ce petit monde descend à Oulan-Oudé, où trône près de la gare une gigantesque sculpture de la tête de Lénine – la plus grande du monde aujourd’hui comme hier. Imposée par Leonid Brejnev, fâché que la ville fût la seule en URSS qui ne possédât point de statue du grand homme, elle mesure 7,7 mètres de haut et pèse 42 tonnes. On dit que les oiseaux dédaignent curieusement de la souiller. Autre particularité: elle le représente avec des traits asiatiques, quasi kalmouks. Les mêmes que ceux des Bouriates qui chevauchaient auprès de Gengis Khan avant d’être convertis au bouddhisme par des missionnaires mongols et tibétains.

Soudain une apparition: sa majesté le Baïkal

Une agitation s’empare soudain de tout le Transsibérien, qui se met à pencher légèrement vers la droite: du côté où se sont agglutinés hommes, femmes et enfants devant qui est apparue Sa Majesté Le Baïkal. Le roi des lacs. 630 kilomètres de long et jusqu’à 80 kilomètres de large. Né il y a vingt-cinq millions d’années, plus grande réserve d’eau douce du monde alimentée par plus de 300 rivières, il repose sur 2 kilomètres (!) d’épaisseur formée de sédiments d’organismes décomposés. Sous la solide glace aux reflets bleus sur laquelle évoluent piétons, animaux, motos et camions, il abrite 250 plantes aquatiques n’existant qu’ici et 2000 espèces animales parmi lesquelles des esturgeons à caviar de 200 kilos, le cisco, l’omoul, cousin charnu du saumon qui ne se pêche que la nuit et pousse un cri déchirant quand on le sort de l’eau, et un crustacé minuscule qui vit avec des cailloux coincés dans ses pinces. C’est sur les rives du Baïkal qu’avait vécu en ermite Sylvain Tesson pour y écrire son sublime récit Dans les forêts de Sibérie. «Il y a là-dessous tellement de bêtes voraces, nous glisse Igor, qui se rend à Krasnoïarsk pour suivre des études de géologie, que les noyés ne remontent jamais à la surface, ils se font intégralement avaler.» Charmant.

Dans la «2e classe soviétique», où se mêlent des effluves aux origines diverses, tout est calme. Dans l’étroit couloir séparant les rangées de banquettes trop courtes pendent des pieds, des bras, des jambes. Un chat roulé en boule ronronne au pied de sa maîtresse endormie, tandis qu’un homme au visage sévère observe par-dessus son livre le manège bruyant de Chinois en pleine crise de selfies. Dans le wagon-restaurant où l’horloge indique invariablement l’heure de Moscou, les menus attendent désespérément qu’on s’intéresse à eux: même si le prix des plats proposés (bortsch sibérien, soupe de viande «style marchand», saumon grillé «style tsar», poulet grillé «style géorgien», bœuf Stroganoff…) oscille entre 5 et 10 euros, les clients sont rares. Avec cette somme, on peut s’offrir sur les quais des gares – dans les magasins ouverts nuitamment ou auprès de babouchkas obligeantes qui ont installé à la hâte leur petit étal – quantité de poissons séchés, de sachets de noisettes ou de baies sauvages, de biscuits, de bières, de briques de lait ou de yaourt, de cornichons, de fromages, de salamis rose pétard. Et toujours ces fichues saucisses trop grosses pour ne pas être des prétextes à boire.

A Irkoutsk, jadis baptisée “le Paris de la Sibérie”

On approche d’Irkoutsk, qu’on rejoint par l’est, à l’inverse de Michel Strogoff. Outre le roman de Jules Verne plein de Cosaques hardis et de Tatars pervers, la ville joliment restaurée après le grand incendie de 1879 charrie mille images: marchands intrépides, chercheurs d’or, bagnards polonais ou décembristes dont les femmes portaient une alliance forgée dans le fer des chaînes de leurs maris, aristocrates faisant de la ville «le Paris de la Sibérie», héros imaginaires d’Hugo Pratt à la poursuite de l’or impérial que transporte justement le Transsibérien, volontaires Blancs refluant pendant la guerre civile devant les hordes bolcheviques, et dont le chef, l’amiral Koltchak, finirait fusillé près d’une rivière, là même où se dresse aujourd’hui une usine électrique qu’on tente d’apercevoir du train. Comme Charette en Vendée, l’officier tsariste avait refusé qu’on lui bande les yeux au moment de son exécution. Mourir, oui, mais dans l’honneur.

A peine sort-on de ces rêveries historiques que se dressent des dizaines d’immeubles staliniens annonçant Krasnoïarsk, ville natale d’Andreï Makine arrrosée par l’Ienisseï, qui coupe, tel un sabre cosaque, la taïga en deux: à l’est, désormais dans notre dos, des montagnes recouvertes de mélèzes et de sapins ; à l’ouest, devant nous, des plaines argileuses que la raspoutitsa printanière transformera en marécages. Bientôt, apparaîtront un autre fleuve immense – l’Ob -, une autre rangée d’immeubles staliniens, une autre cité sibérienne jadis fierté industrielle de l’URSS: Novossibirsk – 1500 habitants en 1900 ; 1,5 million de nos jours.

Après 99 heures en son ventre chaleureux, nous abandonnons là le Transsibérien à son destin désormais européen. Direction Moscou. A la bonne heure.

Le Transsibérien à la carte

Voyager en Transsibérien est un rêve qu’il est bien sûr aussi possible d’accomplir dans d’excellentes conditions de confort (il existe deux classes supérieures à celles décrites dans le reportage). L’agence Maisons du Voyage *, qui compte une équipe de spécialistes passionnés par ce train mythique, organise des périples sur demande, adaptés à l’emploi du temps et au budget de chacun… et inoubliables. Que vous souhaitiez emprunter la ligne dans son intégralité, de Vladivostok à Moscou (dans un sens ou l’autre), ou sur un tronçon plus court, vous pourrez agrémenter votre voyage d’arrêts aux étapes incontournables de ce parcours. Durée: 1 à 3 semaines.

* Maisonsduvoyage.com et 01.56.81.38.30.

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