Questions sur les mystérieuses attaques de pétroliers dans le golfe d’Oman


Questions sur les mystérieuses attaques de pétroliers dans le golfe d’Oman:

Donald Trump accuse l’Iran de s’en être pris à deux tankers en mer d’Oman. Téhéran nie. Berlin et Moscou sont circonspects, Paris silencieux. Tous redoutent une escalade de la violence dans la région.

L’armée américaine a diffusé une vidéo montrant selon elle une patrouille des gardiens de la révolution iranienne retirant une mine ventouse qui n’avait pas explosé sur une paroi de l’un des deux tankers attaqués jeudi matin en mer d’Oman, au sud du détroit
d’Ormuz. Donald Trump a clairement imputé ces attaques à l’Iran, un mois après de précédentes
opérations visant 4 tankers dans cette mer d’Oman. L’Iran a rejeté catégoriquement «l’accusation infondée» américaine.

La vidéo diffusée par le Pentagone comporte de nombreuses zones d’ombre, ont confié au Figaro plusieurs experts. L’un des tankers a été attaqué par un objet volant, a déclaré Yutaka Katada, le président de l’opérateur japonais Kokuka Sangyo, contredisant
ainsi une partie du narratif américain. Si la Grande-Bretagne blâme elle aussi Téhéran, la Russie et l’Allemagne ont appelé à ne pas tirer de conclusions hâtives. La Chine a appelé au «dialogue» tandis que l’Irak, proche à la fois de Téhéran et de
Washington, a prôné «l’apaisement». La Ligue arabe a mis en garde contre «une confrontation qui ne laissera personne en sécurité». Quant à la France, elle reste pour l’instant silencieuse.

Pétroliers attaqués : l’armée américaine publie une vidéo qui incriminerait Téhéran – Regarder sur Figaro
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● Les questions posées par la vidéo américaine?

La vedette montrée est-elle iranienne? Oui, selon un expert basé dans le Golfe. Elle ressemblerait à un modèle Kuch WPB aux mains de la marine des gardiens de la révolution. L’Iran en avait montré en mars 2016 lors d’une cérémonie à laquelle participait
l’amiral Ali Fahdavi, alors patron de la marine des pasdarans. Mais «cette vidéo pose plus de questions qu’elle apporte de réponses, met aussitôt en garde l’expert. Je trouve surprenant que les Iraniens se fassent prendre en vidéo. Soit ils sont devenus
idiots, ignorant que les Américains et la coalition internationale antipiraterie surveillaient la zone. Soit ils n’en avaient rien à faire d’être pris au piège. Soit alors, c’est bidon». Autre question: comment la vedette montrée sur la vidéo a-t-elle
pu s’approcher du tanker sans qu’il ne déclenche les systèmes automatiques de protection dont ces géants des mers disposent? «Les navires qui circulent dans le détroit d’Ormuz font très attention», rappelle l’expert.

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Autre détail troublant: le grand nombre de personnes à bord de la vedette iranienne. «Ils sont en général 3 ou 4, très efficaces et bien organisés», rappelle, dubitatif, un expert militaire, familier des eaux du Golfe persique. Sur la vidéo, on en dénombre
au moins 6. «On les voit décontractés, ajoute l’expert militaire, alors qu’enlever une mine est une opération très délicate, car il y a un système qui entrave un tel déminage», qui prend 200 fois plus de temps que son mouillage. Bref, les images trahissent
un amateurisme qui tranche avec le professionnalisme des équipes de pasdarans, connu de leurs homologues occidentaux – y compris américains – quand ceux-ci patrouillent dans les eaux du Golfe.

«Avec ces attaques, nous sommes à l’opposé de la doctrine des forces spéciales iraniennes»

Un expert

En outre, selon cet expert militaire, «le pétrolier est à l’arrêt quand il est attaqué, ce qui est étonnant». Faut-il rappeler enfin qu’un élément central de la doctrine d’emploi des forces spéciales iraniennes est la «deniability», c’est-à-dire la possibilité
de nier une telle attaque. «Avec ces attaques, nous sommes à l’opposé de cette doctrine», remarque l’autre expert interrogé, qui rappelle que l’Iran ou ses relais ne laissent pas, en général, de «smoking gun» – de preuves – derrière eux.

Dans ces conditions, résume cette dernière source, «l’utilisation d’un navire si clairement identifiable dans une zone très surveillée montre que ses responsables peuvent agir sous le nez des Américains et perturber le transport maritime dans la région,
ou qu’il s’agit d’une opération destinée à faire porter le chapeau aux Iraniens». Il y a une semaine, le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif, avait déclaré qu’après le retrait américain de l’accord nucléaire et les pressions exercées par
Washington sur les pays qui ne respecteraient pas les sanctions américaines contre Téhéran, «les États-Unis ne pourraient pas être en sécurité».

● À qui profite le «crime»?

Pas aux dirigeants iraniens modérés, autour du président de la République Hassan Rohani et de Javad Zarif, ni à l’émirat de Dubaï, qui redoute de faire les frais d’une flambée de violence dans les eaux du Golfe au moment où l’économie s’essouffle, ni
même à Donald Trump, hostile à une guerre avec l’Iran, laquelle ferait monter les prix du pétrole et pèserait sur les affaires aux États-Unis. En revanche, le «crime» profite clairement aux partisans d’une escalade militaire et d’une action contre
l’Iran: l’Arabie saoudite et Israël, l’émirat d’Abu Dhabi, les faucons autour de Donald Trump, dont John Bolton, le patron du Conseil national de sécurité, mais aussi les ultras à Téhéran.

«Soit, c’est une faction iranienne qui échappe au contrôle de Khamenei. Soit ce sont les services de renseignement israéliens, saoudiens et émiriens qui refusent tout nouvel accord avec l’Iran»

Un expert

Au milieu de ces hypothèses, une évidence s’impose: les commanditaires de ces attaques ont réussi à torpiller la médiation japonaise – le premier ministre Shinzo Abe rencontrait le guide suprême Ali Khamenei à Téhéran au moment de ces attaques – ainsi
que les autres efforts de médiation entrepris par le Qatar, Oman et l’Allemagne, depuis les précédentes attaques de quatre tankers. Attaques imputées alors aux gardiens de la révolution. En résumé, avance l’un des experts interrogés, «soit, c’est
une faction iranienne qui échappe au contrôle de Khamenei. Soit ce sont les services de renseignement israéliens, saoudiens et émiriens qui refusent tout nouvel accord avec l’Iran», comme le souhaitent les États-Unis et les Européens.

● Quel est le message adressé, si c’est l’Iran?

«Montrer à Donald Trump que l’Iran ne restera pas inerte face à la politique américaine de pressions maximales qui lui est imposée», estime Dina Esfandiary, chercheuse au King’s College de Londres. Cela rejoint la récente mise en garde de Javad Zarif.
«Ou alors, ajoute Mme Esfandiary, c’est le résultat de divergences au sein du régime et ceux qui l’ont emporté et ont frappé sont ceux qui ne veulent pas d’un nouveau dialogue avec les États-Unis.»

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Cette dernière hypothèse surprend les analystes. «Cela voudrait dire qu’il y a de très sérieuses lignes de fractures entre les pasdarans et le guide, qui est leur chef, relève un universitaire spécialiste de l’Iran. Que le guide n’a pas d’autorité sur
toute ou partie des pasdarans et que ceux-ci préfèrent un renforcement des sanctions pour renforcer leur emprise sur l’économie.» Personne ne semble croire qu’Ali Khamenei a perdu la main sur une faction des gardiens. Ces attaques, le jour où il recevait
le premier ministre japonais, est une humiliation assez inconcevable. «Cela n’a pas de sens», objecte un homme d’affaires iranien, joint au téléphone à Téhéran.

L’Iran redoute une réélection de Donald Trump en novembre 2020. D’ici là – et jusqu’à présent – deux camps s’opposaient autour du guide: ceux qui prônaient la patience, ne pas sortir de l’accord nucléaire et attendre cette échéance capitale dans
l’espoir qu’un démocrate succède à Trump. Puis les durs, partisans, au contraire, d’une sortie de l’accord et d’une réponse ferme face aux «trahisons» américaines. Les dernières attaques indiqueraient que les durs ont pris la main. Quitte à placer
le guide au pied du mur. Ce qui serait un événement inédit depuis de nombreuses années. Ces attaques en eaux troubles n’ont pas fini de faire couler de l’encre.

Georges Malbrunot : «La situation est critique dans le golfe d’Oman» – Regarder sur Figaro Live


Les marchés pétroliers relativisent l’impact des provocations

Alors qu’ils avaient réagi vivement jeudi aux événements survenus dans le golfe d’Oman, les marchés pétroliers ont retrouvé un semblant de calme. Après avoir bondi à 62,58 dollars dans la foulée des attaques, le prix du baril de Brent, principale
référence du marché mondial du brut, est retombé en fin de journée à près de 61 dollars. Et, vendredi, les cours de l’or noir ont plutôt reculé si l’on excepte un léger rebond sur le marché asiatique.

Pékin et certains de ses voisins seraient les plus affectés en cas de blocage des exportations du pétrole du Moyen-Orient. Près de la moitié des importations chinoises, qui représentent les trois quarts de la consommation de brut du pays, proviennent
des pays du Golfe. L’enjeu est bien moins crucial pour Washington grâce à son abondante production de pétrole de schiste. L’or noir du Golfe ne contribue qu’à hauteur de 8% à la consommation totale des États-Unis, indiquent les statistiques sur l’énergie
mondiale du groupe pétrolier BP.

L’impact de la guerre commerciale sino-américaine sur la croissance chinoise pourrait toutefois réduire les besoins colossaux de la Chine. Vendredi, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a de nouveau revu à la baisse ses prévisions de croissance
de la demande de pétrole en 2019. L’AIE évoque notamment «l’aggravation» des tensions commerciales internationales et les craintes de récession. D’autres éléments tirent toutefois le prix de l’or noir vers le bas, à commencer par la nouvelle hausse
des réserves américaines de pétrole la semaine dernière.

«Quoi qu’il en soit, personne n’imagine que le détroit d’Ormuz soit fermé. Il ne l’était d’ailleurs pas pendant la guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988», résume Simon Redmond, de l’agence S&P.

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