Santé: arrêtons de nous faire peur


Santé: arrêtons de nous faire peur:

Pollution atmosphérique, ondes électromagnétiques dangereuses, médicaments délétères ou pesticides cancérogènes, vaccins et alimentation toxiques… Les prophètes d’apocalypses sanitaires imminentes exploitent nos peurs pour prédire les pires maux.

Pantophobie. C’est la peur de tout. Elle a été décrite dès 1911 par Théodule Armand Ribot, un des pionniers de la psychologie moderne. La pantophobie est un signe d’état dépressif qui touche plus souvent les hommes que les femmes. Le réalisateur Woody
Allen reconnaît sa pantophobie. Il est claustrophobe, il soutient que les insectes et les ascenseurs l’effraient, mais aussi le soleil. Absurde? Il en joue bien sûr. Mais on pourrait trouver un peu de rationalité dans tout cela. Le soleil est la cause
d’un nombre impressionnant de cancers de la peau et il emportera un jour la planète Terre dans sa fin de vie. En avoir peur n’est pas totalement incongru, même si l’événement est annoncé pour dans cinq milliards d’années et qu’il suffit de se mettre
à l’ombre pour éviter ses coups.

Les insectes, eux, comptent parmi nos principaux ennemis. Ils s’attaquent à nos cultures depuis 30.000 ans et les moustiques restent les vecteurs du paludisme, toujours un fléau pour l’homme avec plus de 400.000 morts estimés en 2017. On pourrait
essayer de rassurer Woody Allen en lui expliquant que seulement 2 % des espèces d’insectes viennent taper dans notre garde-manger et que le paludisme recule. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime la baisse à 25 % depuis le début du siècle.
Mais les arguments rationnels sont, en général, peu efficaces contre les pantophobes.

En France, le paludisme n’inquiète pas grand monde, sauf en été quand, devenus touristes, nous décidons d’explorer de nouveaux continents. Celui qui s’angoisserait de l’extinction
de notre soleil en demandant un vaste programme pour y remédier serait pris pour un doux dingue. La cause en est simple: il n’y a pas de proximité de la menace. En revanche, l’angoisse est palpable sur de nombreux autres sujets. Nous serions arrivés
à des points de non-retour en termes de pollution, de densité de population, de risques sanitaires sur l’alimentation, les ondes, les médicaments, les vaccins… Est-ce vrai, ou sommes-nous tous devenus pantophobes et sensibles aux bêtises qu’on nous
raconte sur les risques sanitaires?

«Un peu de sérénité»

Dans son ouvrage éclairant et militant, Toutes ces idées qui nous gâchent la vie (JC Lattès), la géographe et professeur à la Sorbonne Sylvie Brunel tente de remettre un peu de raison dans ce qu’elle qualifie de «nouvelles croyances», qui se cache
souvent sous un vernis scientifique. «Non, nous ne courons pas vers la fin du monde, non, tout ne va pas de mal en pis! Je voulais remettre un peu de sérénité dans nos existences», explique-t-elle. Elle affirme à la fois qu’«il faut arrêter de penser
que c’était mieux avant» mais aussi que«l’homme n’est pas cette espèce qui fait courir un danger imminent pour la planète». Bien consciente qu’elle va être catégorisée progressiste ou «réjouie de la crèche» par les uns et rétrograde, voire obscurantiste,
par les autres, elle assume.

Elle n’est pas la première à prendre la parole sur cette idée que la peur est mauvaise conseillère quand il s’agit d’estimer des perspectives et de prendre des décisions judicieuses de santé publique. Fin 2016, Didier Raoult, professeur de microbiologie
à la faculté de médecine de Marseille, spécialiste mondialement reconnu des maladies infectieuses, avait publié un livre revivifiant, Arrêtons d’avoir peur! (Michel Lafon). Il y balayait un certain nombre d’idées reçues ou d’approximations
sur les menaces agitées par ce qu’il appelle«les prophètes de malheur». Réchauffement climatique, faune et flore en péril, épidémies venues d’ailleurs, dangers alimentaires, il ne s’était interdit aucun sujet. On lui avait évidemment reproché d’être
sorti de son champ de compétence. Il avait répondu avec malice aux militants, hommes politiques et journalistes critiques, que leur absence de spécialisation ne rendait pas leurs propos plus pertinents…

Didier Raoult tient toujours un discours volontairement positif, mais argumenté scientifiquement et critique.«Il faut faire confiance à la créativité du vivant, et à l’homme en particulier», affirme-t-il en tentant de désamorcer cette idée que tout ce
que l’homme entreprend (l’activité anthropique) est forcément mauvais pour lui et pour la planète.

Bon sens

L’année dernière, il a rédigé un ouvrage sur les vaccins (La Vérité sur les vaccins Michel Lafon). Il y expliquait qu’être pro ou antivaccin n’a pas de sens.«La seule question à se poser est quel vaccin est utile, pour qui, dans quelles circonstances,
sans redouter les effets nocifs d’un vaccin ni écouter les fabricants de peur comme ce fut le cas pour le vaccin contre l’hépatite B, aujourd’hui lavé de tout soupçon.»

» LIRE AUSSI – Les anti-vaccins peu réceptifs aux arguments scientifiques

Didier Raoult défend l’idée – encore de bon sens – que les maladies tuent a priori beaucoup plus que les médicaments et les médecins. Même s’il reste critique sur certains choix des instances médicales. Il prend l’exemple du vaccin contre la grippe et
de la stratégie française de son utilisation en posant une question rarement évoquée: est-ce que vacciner les personnes âgées est le bon moyen pour éviter les épidémies de grippe hivernale? Il s’avère en effet que les vaccins contre la grippe sont moins efficaces
25 %) sur les personnes âgées que sur le reste de la population. Aux États-Unis, explique Didier Raoult, la vaccination contre la grippe s’oriente plutôt vers les enfants. «C’est ingénieux, détaille-t-il, car leur comportement en fait des vecteurs
très actifs. Contre la grippe, il vaudrait mieux vacciner massivement les enfants et le personnel médical», conclut-il. Dans le match saisonnier et souvent très vain qui oppose les pro et les antivaccins contre la grippe, cette réflexion, pourtant
intéressante d’un point de vue sanitaire, n’est guère entendue.

La nuance n’a plus sa place

La nuance… Elle n’a pas sa place dans la communication d’affrontement où le pour ou contre (le pouce levé ou baissé des réseaux sociaux) fait office d’argument et où les émotions prévalent sur la réflexion. Sur le front de la santé, quelques crises graves
(l’affaire du sang contaminé, celles de la vache folle, de l’amiante ou de la grippe H1N1) ont brisé la confiance: les services publics, l’Etat et les autorités internationales compétentes mettent-ils tout en œuvre pour nous préserver des risques
sanitaires? Le doute a été semé dans les esprits et certains se chargent de le faire poussersuivant des techniques de propagande bien éprouvées.
Les contre-exemples ne suffisent pas à rassurer. Même quand on maîtrise, en quelques mois, une menace d’épidémie mondiale du virus Ebola (présenté pendant des décennies comme le pire des virus mortels). Par effet boomerang, on voit, en ce moment en
République démocratique du Congo, comment l’obscurantisme peut se révéler dangereux. Des agents luttant contre Ebola sont attaqués et tués par
des populations manipulées par des opposants au régime. Pendant ce temps, l’épidémie progresse. Plus d’un millier de morts selon les dernières données de l’OMS.

« La dramatisation et le catastrophisme sont précisément les ressorts de l’émotion planétaire, dont le nombre de profiteurs ne cesse de progresser»

­Sylvie Brunel, géographe

La complexité des sujets touchant aux risques sanitaires autorise amalgames et approximations, remarque Sylvie Brunel. «La dramatisation et le catastrophisme sont précisément les ressorts de l’émotion planétaire, dont le nombre de profiteurs ne cesse
de progresser, s’indigne-t-elle. Pourtant, il n’y a plus de grandes famines, nous parvenons à enrayer presque toutes les épidémies, même si le paludisme et le sida restent des fléaux planétaires.»

Il n’y a jamais eu autant d’humains bien portants

Dans la phrase, souvent utilisée par les prophètes d’apocalypse, «si on ne fait rien, on va dans le mur», il y a deux mensonges, assène Sylvie Brunel: «D’abord, l’humanité est consciente et agissante face à ce qui la menace. Ensuite, malgré tous ceux
qui ont prédit la fin du monde, elle n’a jamais eu lieu. L’idée que nous sommes “trop” nombreux, par exemple, que nous menaçons la Terre n’a aucun fondement géographique. Malthus s’était déjà trompé en son temps, prédisant la famine planétaire au-delà
de 1,5 milliard d’habitants. L’idée que la nourriture nous empoisonne, que la chimie nous submerge, que les animaux disparaissent, que l’homme détruit inéluctablement la planète relève du fantasme et de la propagande. Dans les faits, il n’y a
jamais eu autant d’humains bien portants et ayant les moyens de vivre selon leur désir sur la Terre et en la respectant. Dans les années 1960, nous étions 3 milliards, dont un tiers souffrait de la faim, et la longévité était de 45 ans en
moyenne. Soixante ans plus tard, nous sommes 7,7 milliards et une personne sur douze ne mange pas à sa faim. Certes, c’est encore trop, mais c’est mieux! Quant à la durée de vie moyenne mondiale, elle est de 72 ans!»

 «Faire peur aux gens sur ces questions est contre-productif»

Sylvie Brunel, géographe

Pour Sylvie Brunel, il ne fait pas de doute que nous vivons dans un monde plus beau que celui d’hier. «Faire peur aux gens sur ces questions est contre-productif. Nous n’avons pas besoin d’angoisse mais de créativité pour répondre aux problèmes qui se
présentent à nous comme ça a toujours été le cas depuis des siècles.»

Le cancer fait partie des chiffons rouges agités pour angoisser ou culpabiliser les populations quant à leur mode de vie. Incidemment, on a la conviction qu’il est difficile d’y réchapper. Pourtant, le taux d’incidence, c’est-à-dire le risque d’en être
victime, baisse en France chez les hommes et se stabilise chez les femmes. La mortalité des cancéreux, elle, recule depuis 2010, ce qui laisse penser à beaucoup de cancérologues que ce fléau se transforme en maladie chronique… Non sans des contradictions
sociétales: le cancer du poumon reste le plus mortel, la cigarette en étant la principale cause. Et pourtant, personne n’exige immédiatement son interdiction, alors que les opinions, via les réseaux sociaux et internet ou les médias, s’excitent inlassablement
sur des produits «probablement cancérogènes».

Quantité et probabilité

Les réactions autour de cette formule «probablement cancérogène» sont symboliques de l’absence de nuances qui complique les débats et les prises de décision. Elle correspond à la traduction de la catégorie 2A établie par le Centre international de recherche
sur le cancer (Circ), une agence de l’OMS réputée dure et intègre en matière d’analyses. Dans sa catégorie 1, le Circ place les produits «dont on dispose d’indications suffisantes de cancérogénicité pour l’homme». Des produits (ou des mélanges) sont
classés dans la catégorie 2A, lorsqu’on dispose d’indications limitées de cancérogénicité chez l’homme et d’indications suffisantes de cancérogénicité chez l’animal de laboratoire. La catégorie 2A permet donc de savoir quel produit va probablement
augmenter le risque de cancer chez l’homme sans qu’un lien scientifiquement certain de cause à effet soit établi. Il s’agit bien d’une probabilité. D’autant qu’il faut prendre en compte l’usage et la proximité avec le produit.

» LIRE AUSSI – Glyphosate: un débat pollué par l’image de Monsanto

Toute la polémique autour de la cancérogénicité du glyphosate (cet herbicide commercialisé par Monsanto, tombé dans
le domaine public et devenu fléau planétaire) ou de la viande rouge a été construite en évitant de mentionner ses détails. Ils ne sont pourtant pas sans importance. La dangerosité n’est évidemment pas la même si une personne est en contact permanent
avec de grosses quantités de pesticides toute sa vie ou si elle en ingère quelques milligrammes dans l’année. Idem pour la viande rouge. Quantité et manière de la consommer changent le risque, radicalement. Juger sur le même plan la probabilité d’avoir
un cancer d’un côté et la certitude d’en être victime de l’autre, c’est scientifiquement confondre le risque et le danger. Un peu comme penser qu’il faut interdire aux avions de voler sous prétexte qu’ils peuvent tomber. Le danger est en effet qu’ils
peuvent tomber. Mais le risque qu’il tombe, lui, est statistiquement infime.

Seul l’objectif militant compte

C’est pourtant bien ainsi que les débats autour de la santé sont trop souvent orchestrés. Si la science entre dans des précisions qui nuancent le noir ou le blanc, dualité confortable pour les «anti» et les «pro», les stratégies de communication sont
alors implacables: celui qui conclut à la viabilité d’un aliment, d’un produit chimique ou d’un médicament se révèle alors vendu aux lobbies pharmaceutique, agroalimentaire ou industriel. Si les études ne vont pas dans le sens d’une reconnaissance
certaine de la dangerosité, la partialité des chercheurs est invoquée. C’est la fameuse question du conflit d’intérêts. Or, souvent, les spécialistes sont sollicités par les pouvoirs publics ou les industriels pour vérifier l’innocuité des produits.
«C’est un piège dont on ne peut pas sortir, résume un scientifique préférant rester anonyme. En tant qu’experts, nous sommes légitimes à faire des études et à analyser les données qui nous sont transmises par les industriels. Mais, si nous sommes
rémunérés ou sollicités par l’entreprise, en amont, pour estimer qualité ou efficacité, nous perdons notre crédibilité. Le risque est alors de passer la main à des chercheurs non experts, n’ayant pas la même connaissance du sujet étudié. Ils seront
finalement plus facilement manipulables, dans un sens comme dans l’autre.»

Naïveté, complaisance ou stratégie ?

L’exemple du glyphosate, encore, est significatif sur ce point. Les autorités sanitaires allemandes ont été épinglées en 2017 pour avoir plagié des pans entiers de l’argumentaire de Monsanto pour renouveler l’autorisation de l’herbicide contesté. Elles se sont défendues en expliquant que les experts de Monsanto développaient des arguments scientifiques recevables et que onze agences sanitaires dans le monde affirmaient que, correctement
utilisé, le glyphosate ne présente pas de risque. Naïveté, complaisance ou stratégie? Difficile à dire. Mais l’important sur ces dossiers n’est plus tant le contenu que la qualité de la source qui délivre les informations. Seul l’objectif militant
compte: autoriser ou interdire le produit.

Jusqu’à 270 millions pour une étude

«C’est le chat qui se mord la queue, poursuit notre spécialiste. Si l’État se décidait à financer des études totalement indépendantes, il lui faudrait investir des fortunes pour disposer des experts à niveau sur tous les problèmes sanitaires qui nécessitent
des avis. Une entreprise peut dépenser jusqu’à 270 millions d’euros pour réaliser des études de mise sur le marché.» Et cela serait-il utile? Il y a peu de chances que le nouvel avis indépendant sur le glyphosate, que vient de demander le gouvernement
français à l’Anses, vienne clore les débats. Au pire, l’intoxication informationnelle des populations aura le dernier mot contre les avis scientifiques, car le politique manque de courage dans ce genre de combat contre ceux qui font de ces questions
une affaire de principe. Le principe de précaution, défini par l’ONU en 1992, ne précise-t-il pas d’ailleurs que «l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas être un prétexte à ne pas interdire» ? L’innovation risque bien de finir
en voie d’extinction avec de tels postulats. Pour le malheur de tous les pantophobes.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :