«L’exclusion d’Agnès Thill révèle au grand jour l’intolérance des progressistes»


«L’exclusion d’Agnès Thill révèle au grand jour l’intolérance des progressistes»:

La députée Agnès Thill a été exclue du parti suite notamment à ses propos sur la PMA, à laquelle elle est opposée. Pour la philosophe Anne-Sophie Chazaud, cette sanction est en contradiction totale avec le discours officiel de ce parti qui prétend être attaché au pluralisme.

Anne-Sophie Chazaud est philosophe, haut fonctionnaire et auteur d’un livre à paraître aux éditions L’Artilleur consacré à la liberté d’expression.

Comme on a pu le remarquer en de multiples circonstances, telles que l’affaire Benalla ou le vote de la loi Asile et Immigration, la formation présidentielle LaREM – pourtant très largement majoritaire à l’Assemblée nationale – supporte mal les divergences d’opinion et les expressions libres du débat démocratique en son sein.

Ceci n’est pas le moindre des paradoxes, de la part d’un groupe qui est par nature constitué d’un assemblage hétéroclite d’individus aux parcours et origines politiques variés. Mais les vertus du «en même temps» semblent s’arrêter derrière le paravent décoratif de la bienveillance, de la tolérance et du pluralisme, constamment invoqués.

Certaines images employées par Agnès Thill ont été malheureuses. Mais on comprend mal que l’intolérance aux avis divergents s’applique à des questions aussi sensibles que la bioéthique

Si l’on peut comprendre que cette discipline d’airain soit appliquée à certaines décisions politiques qui conditionnent la possibilité même de l’exercice du pouvoir (comme par exemple le vote des lois de finances ou le vote de la confiance au gouvernement), on comprend mal que l’intolérance aux avis divergents s’applique à des questions aussi sensibles que le projet de loi bioéthique, lequel est plus que tout autre le fruit de réflexions et de parcours intimes et personnels, spirituels, philosophiques, familiaux, affectifs…

La députée LaREM de l’Oise Agnès Thill fait depuis quelque temps la curieuse expérience de cette inaptitude de son propre groupe à tolérer l’expression d’avis non conformes au dogme officiel d’une formation qu’elle a pourtant rejointe avec enthousiasme lors de la campagne présidentielle.

Cette élue intrépide, mais pas toujours très adroite ni subtile dans le maniement des comparaisons, s’est faite remarquer en tenant des propos qui contrastent avec le discours porté par LaREM, notamment sur la PMA pour toutes ou la GPA.

Ainsi avait-elle, avec une sémantique mal inspirée, parlé (avant de s’en excuser) d’un «lobby» LGBT très puissant à l’Assemblée, ce qui avait provoqué parmi ses pairs de nombreux cris d’orfraie. Suite aux déclarations du secrétaire d’État LREM Gabriel Attal pour le magazine Têtu dans lesquelles l’intéressé évoquait son homosexualité ainsi que ses positions personnelles favorables à la GPA, l’ancienne militante socialiste qui y est, elle, opposée, avait aussi répondu: «au moins les choses sont claires». La malheureuse! Aussitôt rappelée à l’ordre par la brigade des formules linguistiques autorisées, l’opiniâtre petite dame fut l’objet d’un recadrage par nombre de ses camarades réclamant sa tête, et par le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner: «Les mots qui blessent, les paroles qui ostracisent disqualifient – toujours – leurs auteurs et leurs thèses. Chacun de tes tweets t’éloigne de ce que nous sommes, de nous, mais pire, ils t’éloignent des valeurs que tu penses servir».

L’anecdote est d’autant plus symbolique que Gabriel Attal, l’ancien député LaREM des Hauts-de-Seine et lui aussi d’abord militant du Parti Socialiste (décidément précieux vivier macronien), est précisément celui qui fut chargé de surveiller la discipline des élus LaREM et la conformité de leurs votes à la ligne du parti, jouant le rôle de whip («fouet»), sorte de brigade antifronde pour contenir toute forme de déviance politique au sein de son groupe.

Dans d’autres déclarations, Agnès Thill s’était laissée aller à un curieux enchaînement logique, prétendant que la PMA pour toutes entraînerait une recrudescence d’ouvertures d’écoles coraniques (faisant ainsi référence au rejet supposé de ces questions sociétales par les familles musulmanes, ce qui n’est pas forcément un argument très astucieux pour emporter l’adhésion) ; elle avait également affirmé que les femmes seules qui n’ont pas d’enfants et qui se trouvent de ce fait en souffrance ne devaient pas pouvoir, selon elle, recourir à la PMA comme à un médicament ou (et c’est là que son inaptitude aux comparaisons devient manifeste) comme si l’on délivrait de la drogue à des droguées…

Si les images employées sont malheureuses, il faut reconnaître à Agnès Thill une certaine constance dans son opposition à ce projet de loi. Les réactions qu’elle suscite appellent plusieurs réflexions.

La démarcation se fait entre ce qui peut théoriquement constituer une offense morale et ce qui est assez lénifiant dans l’expression pour être admissible

Il est tout d’abord préoccupant de constater que la liberté d’expression n’est pas de mise au sein de la formation présidentielle, quand bien même il n’y avait guère de doutes sur le sujet. L’argument de la «bienveillance», très souvent employé par les députés LaREM comme outil de dialogue et méthode de débat, est en ce sens révélateur d’une dérive sociale majeure. La démarcation ne se fait plus entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas (argument judiciaire du préjudice) mais entre ce qui peut théoriquement constituer une offense morale et ce qui est suffisamment lénifiant dans l’expression pour être admissible. L’euphémisation du vocabulaire répond à une volonté de gommer toutes les aspérités dialectiques, et les affrontements à l’œuvre dans les rapports de force propres à une démocratie vivante.

À la violence possible des affrontements dialectiques, lesquels font courir parfois le risque de l’outrance ou de l’excès, répond une aspiration moralisante et aseptisée au dialogue permanent, injonction d’autant plus paradoxale qu’elle ne tolère en réalité aucune forme de déviance idéologique.

Telle est l’une des grandes victoires de ce que les spécialistes appellent la pensée post-habermassienne de l’École de Francfort. Cela permet de confiner les réactions d’opposition politique, pourtant indispensables, quitte à les faire passer pour homophobes, ce qui n’est concrètement pas le cas des déclarations d’Agnès Thill si l’on veut bien se donner la peine de regarder ses propos dans le détail.

Ce qui pose une question connexe: est-il possible, au sein des formations autoproclamées «progressistes», de ne pas adopter un point de vue manichéen ou une adhésion de principe à toutes ces questions dites «de société»?

Peut-être serait-il plus cohérent que l’ancienne socialiste quitte d’elle-même LaREM, précisément parce que ce parti fait de toute opinion non «progressiste» une position ennemie, et non pas une position «adverse».

Enfin, cette mésaventure est d’autant plus troublante que les électeurs de la droite conservatrice se sont en partie reportés sur la formation LaREM lors des élections européennes, provoquant ainsi l’effondrement des Républicains. L’absence de tolérance que cette anecdote manifeste augure bien mal, pour ces électeurs, du respect à venir de leurs opinions et convictions…

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