Harcèlement moral à l’Assemblée : « Ici comme ailleurs ça existe, il ne faut pas se voiler la face »


Harcèlement moral à l’Assemblée : « Ici comme ailleurs ça existe, il ne faut pas se voiler la face »:

Des collaborateurs parlementaires, véritables « couteaux suisses » des députés, témoignent. Deux députés viennent de rendre un rapport sur le sujet au président du Palais-Bourbon.

Quand Caroline (les prénoms ont été modifiés) ne décroche pas immédiatement son téléphone, il peut sonner plusieurs fois sans discontinuer. Au bout du fil, son employeur, un député, qui l’appelle ou lui écrit pour régler, pêle-mêle, un problème de billet
de train, d’écharpe tricolore qu’il ne trouve pas ou de vidéo à mettre en ligne sur son compte Facebook. Tard le soir comme le dimanche matin à 7 heures. « Si je ne réponds pas dans les cinq minutes, j’ai un SMS avec des points de suspension »,
relate-t-elle. Trois points d’impatience.

Caroline est collaboratrice parlementaire, l’un de ces 2 000 « couteaux suisses » employés par les locataires du Palais-Bourbon pour travailler sur les textes de loi comme pour assurer leur logistique quotidienne. « Dans n’importe quelle autre boîte, ce que l’on vit serait du harcèlement moral », souffle-t-elle.
« Les risques psychosociaux et le harcèlement existent à l’Assemblée nationale ! Les ors de la République n’en sont malheureusement pas exempts », reconnaît Michel Larive, député La France insoumise (LFI, Ariège) dans un rapport
écrit avec Jacqueline Maquet (La République en marche, LRM, Pas-de-Calais), remis mercredi 26 juin au bureau de l’Assemblée à la demande de son président, Richard Ferrand.

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« Ici, on fait la loi mais on ne la respecte pas »

Si le harcèlement sexuel au Palais-Bourbon a été médiatisé depuis quelques années, le harcèlement moral reste tabou. Les cas sont cependant plus fréquents, selon les syndicats de collaborateurs et la déontologue de l’Assemblée. « On sait que quelque chose ne va pas, mais on n’en mesure pas l’ampleur car il y a peu de cas avérés »,
explique M. Larive. « Ici comme ailleurs ça existe, il ne faut pas se voiler la face », abonde Mme Maquet.

En avril, L’Express révélait que la députée LRM des Yvelines Florence Granjus était poursuivie aux prud’hommes par deux anciens collaborateurs qui l’accusent de harcèlement. Le 21 juin, le journal Sud-Ouest faisait état des griefs
d’ex-collaborateurs de la députée LRM de Charente Sandra Marsaud, décrite par l’un d’eux comme « hyper exigeante mais surtout oppressante et colérique ». « Elle oblige souvent à faire les dossiers plusieurs fois. Je me doutais qu’elle ne les lisait pas. Alors j’ai inséré du faux texte en latin. Le dossier m’est revenu en disant que ça n’allait pas. Mais elle ne l’avait pas lu »,
relate un autre. L’élue, contactée par Sud-Ouest, « réfute tout ce qui est dit » dans l’article.

« Ici, on fait la loi mais on ne la respecte pas », assène Mickaël Levy, assistant parlementaire et secrétaire général du syndicat SNCP-FO. Les heures supplémentaires ne sont presque jamais payées et l’inspection du travail n’a pas
droit de cité au Palais-Bourbon, au nom de la séparation des pouvoirs.

« J’étais sollicité vingt heures sur vingt-quatre »

Plus délicate encore est l’application du droit à la déconnexion acté dans la loi travail de 2016. « C’est impossible ici », explique M. Levy. « J’étais sollicité vingt heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept »,
relate Sylvain, qui a travaillé une petite année pour une députée LRM. Il décrit une élue formulant des « injonctions contradictoires », demandant des rendez-vous « prioritaires », pour les annuler à la dernière
minute.

Après avoir passé un week-end à travailler sur un dossier présenté comme « urgent », qui ne l’était finalement plus, il s’en plaint à la députée. « Elle m’a répondu : “Si tu n’es pas content de travailler le dimanche, il y a la queue pour te remplacer”. » Après
plusieurs mois d’arrêt de travail, Sylvain refuse de remettre les pieds à l’Assemblée nationale.

Tous les collaborateurs contactés par Le Monde préfèrent garder l’anonymat. Certains ont mis un terme à leur contrat en signant une clause de confidentialité, d’autres préfèrent taire le conflit pour préserver leur avenir professionnel. Les syndicats
et les associations de collaborateurs jouent parfois eux-mêmes le rôle de régulateur, en les aidant à quitter leur employeur pour un autre député. Ils tiennent aussi une « liste noire » d’une poignée d’élus à mauvaise réputation.

Tous ces faits ne tombent pas sous le coup de la loi. « C’est très difficile de faire la différence entre une très forte exigence mal vécue par un collaborateur et un comportement contraire au droit du travail », souligne M. Levy qui
a accompagné dix cas caractérisés de harcèlement depuis deux ans, dont trois font l’objet d’une procédure aux prud’hommes.

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Les réseaux sociaux, « source de pression supplémentaire »

Si tous les députés sont loin d’être harceleurs, leurs exigences sont parfois importantes. « Ici, l’exploitation fait partie de l’évolution de carrière, estime Caroline. C’est comme dans les cabinets d’avocat, en débutant vous savez que vous allez passer deux années pressurisé », raconte
cette collaboratrice chevronnée.

« La différence avec certaines professions comme dans le conseil et la finance, c’est que les salaires sont bien moins élevés ! », rappelle Gonzague de Chantérac, délégué de la CFTC-Parlement. La moyenne des salaires des assistants
parlementaires est de 2 200 euros net pour un temps plein, avec une prime de fin d’année. Le tout pour un contrat de 35 heures qui se transforment souvent en 50 heures hebdomadaires, pour cinq semaines de congés payés, sans
RTT.

Ces comportements ne sont pas spécifiques à cette législature ni à un groupe politique en particulier. Mais, depuis deux ans, l’usage et l’immédiateté des réseaux sociaux constituent une « source de pression supplémentaire », a
expliqué Mélody Mock, représentante de la CFE-CGC, auditionnée par les auteurs du rapport. Les collaborateurs sont devenus des community managers des députés, sommés de réagir très rapidement à l’actualité sur Facebook ou Twitter, week-ends et
jours fériés inclus.

Le cru 2017 avait aussi vu, dans la majorité comme dans l’opposition, arriver une cohorte de nouveaux élus qui, sans expérience de gestion d’équipe, « sont devenus manageurs du jour au lendemain », souligne la députée Jacqueline
Maquet. Face à eux, des employés souvent très jeunes, pas toujours outillés pour faire respecter leurs droits. Au 1er janvier 2019, 32,75 % des collaborateurs avaient moins de 30 ans, 26,07 % entre 30 et 40 ans.

Cellule d’accompagnement, formations, sanctions…

Pour répondre à ces situations, le rapport remis mercredi à l’Assemblée nationale propose la mise en place d’une cellule d’accueil et d’accompagnement des victimes de harcèlement. Aujourd’hui ces fonctions sont assurées par la déontologue et une référente,
aux moyens limités, sans expertise juridique et psychologique.

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Il suggère également la systématisation de formations aux risques psychosociaux à destination – entre autres – des députés. Deux groupes parlementaires (LFI et LRM) testent actuellement des formations au management pour leurs députés.

Les auteurs du rapport proposent surtout de renforcer les sanctions au sein de l’Assemblée lorsqu’un député est reconnu coupable de harcèlement. Pour le député Michel Larive, c’est une question d’« exemplarité de l’institution ».
Le bureau de l’Assemblée n’a pas encore décidé de la suite qu’il donnerait à ces propositions.

Manon Rescan

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