Comment Pékin étend sa mainmise sur le Xinjiang


Comment Pékin étend sa mainmise sur le Xinjiang:

Au nord-ouest de la Chine, le Xinjiang est la terre des Ouïghours, une minorité musulmane. Il y a dix ans, des affrontements intercommunautaires ont signé une première étape dans le renforcement de la répression chinoise dans cette région hautement stratégique pour Pékin.

Il y a dix ans, Urumqi, la capitale du Xinjiang, s’embrasait dans des affrontements interethniques violents. D’un côté les Ouïghours, une minorité musulmane de la région brimée par le gouvernement central, et de l’autre les Hans, l’ethnie majoritaire
en Chine, constituant environ 92% de la population chinoise. Symptôme d’une politique de répression et d’acculturation de la Chine communiste depuis 1949, ce drame avait fait près de 200 morts au moins, et des milliers de blessés. Entre-temps, la
répression chinoise s’est accentuée, l’existence de camps de détention a été révélée, de même que les techniques de surveillance par reconnaissance faciale hautement sophistiquées.

Depuis 2000 ans, le Xinjiang est un territoire difficile à contrôler pour le pouvoir central chinois qui n’a jamais réussi à s’y implanter durablement. Ce n’est qu’en 1949 que la région est effectivement annexée par Pékin. Couvrant 1/6e du territoire
chinois pour seulement 1,5% de sa population, cette région longtemps assimilée à des confins suscite aujourd’hui l’intérêt du parti communiste qui entend raffermir son autorité sur cette périphérie.

Le Xinjiang est une région précieuse pour Pékin. Elle dispose d’un sous-sol riche en minerais: pétrole, gaz, charbon
et même terres rares, cette matière première indispensable aux composants high-tech. La région est en outre la porte d’entrée chinoise sur les républiques centre asiatique sur lesquelles Pékin entend affirmer une autorité laissée vacante depuis
la chute de l’URSS. C’est aussi pour des raisons de politique intérieure que Pékin muscle sa présence: elle craint l’irrédentisme ouïghour nourri des «trois démons»: le séparatisme, le terrorisme et l’extrémisme religieux.

» VOIRE AUSSI – Pourquoi et comment la Chine organise une répression contre les Ouïgours – Regarder sur Figaro Live

● La sinisation du Xinjiang: vers le renversement démographique

S’ils ont bien le statut de minorité nationale, les Ouïghours sont en passe de devenir minoritaires dans leur propre région. Depuis 1949, le gouvernement central chinois entreprend une politique de sinisation massive, de telle sorte qu‘en 1949, les Hans
(ethnie majoritaire chinoise) représentaient 6,7% de la population du Xinjiang, et qu’en 2014, cette part grimpait à 37%. Ces chiffres, bien qu’impressionnants, sont pourtant largement sous-estimés car ils ne prennent en compte ni les militaires,
ni les auxiliaires de police présents sur place.

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Pour Pékin, cette politique migratoire participe d’une volonté d’anéantissement du particularisme ouïghour. Une stratégie dite d’«ajout de sable», qui a déjà été mis à l’œuvre en Mongolie-Intérieure, une région du nord de la Chine habitée à 96% par les
Mongoles au XIXe siècle, et à 94% par les Hans aujourd’hui…

● L’acculturation

Partout, le parti communiste entend imposer les coutumes chinoises. Des tuteurs sont assignés aux familles pour leur apprendre à se comporter en Han: prendre ses repas sur une table et non sur le Kang (lit surélevé) traditionnel, se marier selon
la coutume chinoise, manger du porc… Plus question non plus pour ce peuple musulman de porter la barbe longue ou le voile tandis que les mosquées doivent aborder le drapeau national.
Cette situation désespère l’ethnologue Sabine Trebinjac qui pèse ses mots: «On assiste à un ethnocide [destruction de l’identité culturelle d’un groupe, ndlr]. On ne peut rien faire, il n’y a plus de résistance possible», se désole-t-elle.

Cette acculturation prend la forme de rééducation pour beaucoup. Quand ils ne sont pas enfermés purement et simplement dans des camps, beaucoup de Ouïghours sont contraints d’assister à des leçons spéciales. Dans les villages ouïghours, chaque lundi est
dévolu à la «rééducation». Dans les villes, plus suspectes de sédition, ces séances peuvent être plus fréquentes, surtout pour les individus dans le collimateur de la police. Au programme, levé du drapeau, cours de patriotisme et chant à la gloire
de Xi Jinping.

● Une politique d’investissements massifs

Le Xinjiang est une région stratégique pour Pékin qui y investit massivement mais au profit quasi exclusif des Hans. Outre son riche sous-sol, le Xinjiang est la porte d’entrée chinoise vers le reste du continent, et le point de passage de trois des six
itinéraires continentaux de la nouvelle route de la soie chinoise. Si bien que le géographe Alain Cariou écrit dans un article de L’Espace géographique que
«la région occidentale chinoise du Xinjiang, longtemps considérée comme un “hinterland amorphe” (Aubain, 1996), joue désormais un rôle de pivot stratégique».

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Outre les financements d’infrastructures, Pékin a massivement investi pour développer la région et attirer les capitaux privés. Reste que si l’ancien secrétaire du Parti Communiste Chinois (PCC) du Xinjiang, Zhang Chunxiang, entendait pacifier et arrimer
la région en stimulant la croissance, l’entreprise a échoué pour n’avoir profité qu’aux seuls Hans. Le Xinjiang est aujourd’hui économiquement totalement dominé par les Hans, au détriment des Ouïghours, marginalisés sur leurs propres terres.

● La surveillance et la répression

L’échec de la politique de Zhang Chunxiang d’intégrer le Xinjiang par le développement économique s’est soldé par son limogeage en 2016. Au développement a succédé la répression menée par le nouveau secrétaire du PCC, Chen Quano, le «pacificateur ethnique»
qui a fait ses classes en tant que secrétaire général du PCC au Tibet, autre région irrédentiste chinoise, elle aussi durement réprimée par le PCC. Justifiée par une lutte contre le terrorisme islamique, la répression se durcit et repose sur deux
piliers: le renforcement de la présence militaire et la surveillance vidéo.

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Selon l’ONG Chinese Human Rights Defenders, «les arrestations criminelles au Xinjiang ont représenté 21% de toutes les arrestations en Chine en 2017, bien que la population du Xinjiang ne représente
environ qu’1,5% du total de la population chinoise». Outre les multiples checkpoints, contrôles d’identité et descentes de police, la surveillance intègre les technologies dernier cri de reconnaissance faciale. En février dernier, le spécialiste de
sécurité informatique néerlandais Victor Gevers révélait l’existence d’une base de données recensant l’activité de plus de 2,5 millions d’individus dans le Xinjiang, alimenté par les milliers de capteurs de l’entreprise chinoise SenseNet. Noms, numéros
et dates de délivrance et d’expiration des cartes d’identité, adresses personnelles, photos ou encore dates de naissance sont ainsi mentionnées.

La police paramilitaire interdit l’entrée d’une mosquée à Urumqi.
La police paramilitaire interdit l’entrée d’une mosquée à Urumqi. – Crédits photo : David Gray/REUTERS

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Le Xinjiang joue le rôle de région pilote pour le gouvernement de Xi Jinping. Urumqi a été choisie pour être l’une des trois villes d’expérimentation de la technologie de reconnaissance faciale.
«Ce qui se passe au Xinjiang est révélateur du tournant ultra-autoritaire et martial qu’a pris la Chine avec l’élection de Xi Jinping», explique Alain Cariou, qui compare la situation actuelle à celle de la Révolution culturelle, qui dans les années
1960, avait fait plusieurs millions de morts.

● Les camps d’internement

En septembre 2017, la radio américaine Radio Free Asia (RFA) révèle l’existence de camps de détention sur le territoire chinois. Avec le retour des camps, officiellement abolis qu’en 2013,
la répression franchit un cap. Endoctrinement, autodénigration, torture psychologique et physique sont rapportés par les témoignages d’anciens détenus. Selon un article du chercheur autrichien Adrian Zenz paru dans le China Brief de la Jamestown Foundation, un million de Chinois issus de minorités (Ouïghours mais aussi Kazakhs ou Tadjiks) seraient internés dans ces camps.

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L’internement est arbitraire, nulle explication n’est donnée à l’emprisonnement. L’objectif est clair: «la guerre du peuple contre le terrorisme». Dans les faits, voyager, se rendre régulièrement à la mosquée ou téléphoner à l’étranger suffit souvent
à justifier d’un séjour dans ces camps de «transformation par l’éducation».

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