Les royaumes latins d’Orient (1/6) : l’État franc de Jérusalem


Les royaumes latins d’Orient (1/6) : l’État franc de Jérusalem:

Ses traces se sont estompées, mais l’entité créée par Godefroy de Bouillon s’est enraciné en Terre sainte pendant près de deux siècles, de 1099 à 1291.

Le Figaro a arpenté au Liban, en Jordanie et à Chypre les forteresses déchiquetées des croisés. Il est parti à Jérusalem et à Saint-Jean-d’Acre sur les traces d’un monde englouti. À la fin du XIe siècle et durant près de deux cents ans, des Occidentaux ont vécu, après la conquête de la ville sainte de Jérusalem, dans un étrange domaine d’Orient baptisé «le royaume latin de Jérusalem».


Correspondant à Jérusalem

Dans l’atrium du Saint-Sépulcre, deux jeunes femmes couvertes d’un voile s’agglutinent devant la pierre de l’onction, le lieu, pour les orthodoxes, où le corps du Christ aurait été lavé avant sa mise au tombeau. Les pèlerines, venues de Corée du Sud,
se prosternent, touchent de la paume et embrassent le marbre rose. Puis elles frottent énergiquement contre la relique leur téléphone portable qui a tant servi pour les selfies pris sur les stations du chemin de croix de la Via Dolorosa.

Le circuit guidé peut commencer. Elles se dirigent dans le brouhaha à droite vers la vitrine de la chapelle d’Adam éclairée par deux lanternes. Les visiteuses se sont assises dans la pénombre sur des banquettes en forme de dalle pour découvrir un morceau
du rocher du Golgotha, le lieu de la crucifixion, encastré dans un mur. Elles ignorent qu’elles se relaxent sur les tombes de Godefroy de Bouillon et de Baudouin Ier dont, confient-elles dans un fou rire, elles «n’ont jamais entendu parler».
Le fondateur du royaume latin de Jérusalem et son premier roi reposent là dans l’anonymat. Violées par les envahisseurs turcs au XIIe siècle, les tombes ont perdu leurs épitaphes depuis des lustres.

Fluctuante, la mémoire du royaume latin de Jérusalem irrigue la Ville sainte mais n’apparaît souvent qu’ici ou là, au détour d’une pierre ou au fond d’un puits

En 1806, Chateaubriand avait été le dernier voyageur à déchiffrer les inscriptions latines avant l’incendie du site, deux ans plus tard. «Outre ses deux tombeaux, on en voit quatre autres à moitié brisés. Sur un de ces tombeaux, on lit encore mais avec
beaucoup de peine», notait-il dans Itinéraire de Paris à Jérusalem, le récit de son périple en Terre sainte qui avait relancé au XIXe l’attrait pour la Ville sainte. L’ordonnancement décrit par l’écrivain a disparu lors du réaménagement
en plusieurs chapelles après le sinistre. Les restaurateurs grecs orthodoxes étaient peu portés sur le culte, voire le respect de personnages symbolisant pour les chrétiens d’Orient une domination croisée dont ils firent après leur départ longtemps
les frais. «Ils ont changé l’emplacement et enlevé les inscriptions», précise l’historien Georges Hintlian.

Fluctuante, la mémoire du royaume latin de Jérusalem irrigue la Ville sainte mais n’apparaît souvent qu’ici ou là, au détour d’une pierre ou au fond d’un puits. Il en va des hommes comme des bâtiments. La quête d’une trace du palais royal s’apparente
ainsi à un rébus. La résidence bâtie près de la Tour de David, à l’entrée de l’actuelle porte de Jaffa, a disparu, mais il subsisterait un morceau de ruine apparente dans les jardins voisins de patriarcat arménien.

Le gardien du monastère Saint-Jacques, où réside le patriarche, n’en a jamais entendu parler. Son vis-à-vis, le gardien du séminaire arménien, non plus. Autant rebrousser chemin et rentrer bredouille. La rencontre fortuite sur le trottoir de l’historien
arménien Georges Hintlian permet finalement de résoudre l’énigme. «C’est difficile de parler de restes visibles. Il y a dans le jardin du séminaire un vieux puits très profond avec tout en bas une croix de Jérusalem et beaucoup de scorpions, indique-t-il.
Le palais latin se situait bien ici sous nos pieds, tout comme le palais d’Hérode, dont une partie est enfouie sous le poste de police.»

En quête d’un territoire englouti

Chercher les vestiges des croisés dans la Vieille Ville de Jérusalem, c’est partir en quête d’un territoire englouti par une histoire tourmentée. À l’aune d’un millénaire, l’empreinte occidentale n’avait pourtant rien d’éphémère. Le royaume latin de Jérusalem
s’est enraciné en Terre sainte et a perduré pendant près de deux siècles, de 1099 à 1291. Cet État à nul autre pareil a été le premier essai d’instauration d’une société européenne en terre étrangère. Il a donné naissance, en plein Moyen
Âge, à des royaumes surgis du désert dont Jérusalem était la capitale.

Les Francs se taillèrent des fiefs dans des contrées qu’ils n’avaient connues qu’en songe, à Édesse, Antioche, Tripoli, à Saint-Jean-d’Acre et sur l’île de Chypre. Les fondateurs de l’État latin d’Orient étaient des guerriers et des bâtisseurs. Ils ont
érigé des lois fondamentales et des institutions en perpétuelle évolution. Ils ont créé un nouveau monde inspiré de l’ancien, une société combattante avec ses aristocrates, ses bourgeois et son petit peuple. Le flot perpétuel des nouveaux arrivants
alimenté par six appels à la croisade mêlait son sang aux natifs, les Occidentaux qui avaient pris racine en Orient.

Godefroy de Bouillon est à la fois Dieu et César, ou, plus modestement, moine et chevalier

Mais revenons à Godefroy de Bouillon et Baudouin Ier. Les deux hommes sont au premier rang des assaillants qui s’emparent de la Ville sainte le 15 juillet 1099, en massacrant ses musulmans et ses juifs. Les deux hommes se partagent un
pouvoir bicéphale. Godefroy de Bouillon refuse la couronne d’or et lui préfère le titre d’avoué du Saint-Sépulcre où se décide l’identité du nouveau royaume, tandis que Baudouin est nommé roi par ses pairs, les barons qui forment par le jeu des fidélités
personnelles l’ossature du régime. Godefroy de Bouillon est à la fois Dieu et César, ou, plus modestement, moine et chevalier. Le fondateur de l’État franc redistribue à son arrivée des rentes aux nobles, s’empare de terres, mais il est d’abord le
gardien du saint des saints, le tombeau présumé de Jésus dont la conquête est le but de la première croisade.

Le royaume ne sera pas une théocratie dirigée par le Saint-Siège comme le souhaitait le pape. Son patriarche est vite réduit à y jouer un rôle subalterne. La couronne devient héréditaire, bien que les aristocrates conservent le privilège d’élire le roi
qui impose peu à peu son pouvoir. La population d’origine, qui constitue la majorité des habitants, est confinée en règle générale dans les campagnes, à l’exception des chrétiens d’Orient, traités avec bienveillance. «L’originalité du régime franc
vient en partie de l’introduction au Moyen-Orient de traditions et institutions européennes, mais il apporte une touche originale en faisant intervenir le facteur religieux. C’était essentiellement sur l’appartenance religieuse que se fondait la distinction
entre vainqueurs et vaincus», écrit l’historien israélien Joshua Prawer dans son Histoire du Royaume latin de Jérusalem, l’ouvrage de référence sur la période des croisades (CNRS Éditions).

Une dimension colonialiste

Dans les années 1950 et 1960, Joshua Prawer a renouvelé le regard sur un sujet abordé jusque-là par des historiens qui s’identifiaient à l’aventure vertigineuse des croisés ou développaient une conception d’un féodalisme figé. Il a restitué
dans sa somme, qui se lit comme un roman d’aventures, une société en mouvement. Certaines de ses thèses sont controversées. Selon Joshua Prawer, la dimension colonialiste du projet est à l’origine de sa perte. Il estime également que le manque de
bras a précipité sa disparition.

Effectué dans les années qui ont suivi la création d’Israël, son travail est marqué par les analogies avec le sionisme. L’expérience de l’État latin est comparée en creux avec l’État hébreu fondé pour une population qui ne représentait que 10 % des
habitants au début du siècle dernier. «La différence est que les juifs colonisaient et travaillaient la terre alors que les croisés régnaient sur un pays conquis exploité par la population locale», explique Joshua Prawer.

«L’effondrement du royaume tient plus à des causes géopolitiques, comme les invasions mongoles»

Simon Dorso, chercheur associé au CRFJ

L’intensification des fouilles archéologiques au cours des quarante dernières années et la multiplication des versions originales de textes en arabe ont depuis sensiblement modifié les perceptions. Les chercheurs disposent de trente fois plus de données
qu’à l’époque de la sortie du livre de l’historien israélien. Et de nouveaux domaines d’exploration ont émergé, comme l’étude des campagnes. «Prawer projette une partie de sa vie dans ses interprétations. Il explique l’échec de la présence latine
par l’incapacité des Francs à s’attacher au pays et à y faire suffisamment d’enfants», commente Simon Dorso, chercheur associé au CRFJ (Centre de recherche français de Jérusalem).

«Son angoisse démographique est celle qui existait en Israël à sa création, ajoute le médiéviste. L’effondrement du royaume tient plus à des causes géopolitiques, comme les invasions mongoles, qui constituent un changement de paradigme: Louis IX veut
s’allier avec eux, mais ils ne lui répondent même pas car ils ne savent pas qui il est. En Égypte, personne n’a vu venir le soulèvement des mamelouks. En Europe, de nouveaux espaces s’ouvrent face auxquels l’Orient a moins à offrir.»

Le Sépulcre de Marie, au pied du mont des Oliviers, à l’endroit où, selon la tradition, la mère de Jésus se serait endormie d’un sommeil éternel.
Le Sépulcre de Marie, au pied du mont des Oliviers, à l’endroit où, selon la tradition, la mère de Jésus se serait endormie d’un sommeil éternel. – Crédits photo : Magali Cohen / Hans Lucas

Quelles que soient les raisons de sa chute, le royaume n’en compta pas moins dix-huit souverains. Treize rois et cinq reines. L’une d’elles, la reine Mélisende, repose dans le Sépulcre de Marie, au pied du mont des Oliviers, à l’endroit où, selon la tradition,
la mère de Jésus se serait endormie d’un sommeil éternel. L’endroit est peu fréquenté. Héritière du trône, Mélisende avait épousé le comte Foulques d’Anjou et fut, dit-on, la maîtresse du comte de Jaffa, un ennemi de son mari de roi.

Le règne du couple royal fut une parenthèse de calme et de prospérité dans un royaume à l’apogée de sa puissance. «Mélisende a joué un rôle majeur dans la restauration du Saint-Sépulcre mais a été inhumée avec les reines qui étaient souvent d’origine
arménienne», indique Georges Hintlian. Elle repose dans une minuscule chapelle au bord de l’escalier monumental qui dégringole vers la crypte mariale, vestige de l’église byzantine démolie par les Perses, relevée par les croisés et abattue par Saladin.
À Jérusalem, l’histoire est un éternel recommencement.


Chronologie:

1099 – Conquête de Jérusalem par les croisés et fondation du royaume latin de Jérusalem.

1187 – Saladin prend Jérusalem aux Francs. Naissance du deuxième royaume latin de Jérusalem.

1192 – Richard Cœur de Lion et Saladin signent un traité de paix donnant accès aux pèlerins et marchands chrétiens à la Ville sainte.

1291 – Les mamelouks du sultan Baybars s’emparent de Saint-Jean-d’Acre. Le royaume latin de Jérusalem disparaît.

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