Le voile se lève sur le mystère du nuage radioactif qui a traversé l’Europe


Le voile se lève sur le mystère du nuage radioactif qui a traversé l’Europe:

En 2017, une fuite de ruthénium inquiète la communauté scientifique qui pointe le site de Maïak dans l’Oural.

C’est toujours un scénario qui n’est pas confirmé à 100 %. Mais il prend de l’épaisseur. Lundi, l’hypothèse que nous suggérions dans nos colonnes (Le Figaro du 2 et 3 février 2018) a été confirmée dans un article scientifique, cosigné
par 69 chercheurs d’Europe et du Canada dans les PNAS, les comptes rendus de l’Académie des sciences des États-Unis. Le nuage radioactif, composé exclusivement de ruthénium, détecté en Europe de l’Ouest à l’automne 2017, entre le 29 septembre et le 7 octobre, venait probablement de Russie. Des concentrations allant jusqu’à 176 millibecquerels
par m3 d’air (un becquerel est une désintégration radioactive par seconde) avaient été détectées au-dessus de la Roumanie, soit 100 fois plus que ce qui a été mesuré au total en Europe après l’accident de Fukushima. Toutefois, «même à ces
niveaux, le nuage n’a pas représenté un risque pour la santé humaine ni pour l’environnement», précise la publication.

» LIRE AUSSI – Une commande franco-italienne à l’origine de la pollution au ruthénium 106?

Mais ce panache radioactif est sans doute lié à un accident sur le site de retraitement nucléaire de Maïak, situé dans le sud de l’Oural. Les chercheurs continuent d’employer le conditionnel car, malgré les évidences, la Russie refuse de reconnaître sa responsabilité. Ce relâchement de ruthénium serait intervenu à cause de la fabrication d’une
source radioactive de quelques dizaines de grammes (en cérium 144) pour une commande dans le cadre d’une expérience de physique nucléaire fondamentale conduite par le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) et son homologue
italien INFN (Institut national en physique nucléaire). Cette source était destinée à être placée dans un détecteur de particules, installé dans le laboratoire souterrain du Gran Sasso (Italie), pour l’expérience Borexino, afin de repérer une particule
élémentaire (appelée neutrino stérile).

«La fabrication d’une source pour l’expérience Borexino est, en l’état actuel de nos connaissances, la seule piste envisageable pour expliquer le nuage de ruthénium»

Jean-Christophe Gariel

«Ce n’est pas un article franco-allemand. Mais le point de vue de la communauté scientifique européenne qui pointe du doigt le site de Maïak», résume le professeur Georg Steinhauser, de l’Institut de radio-écologie et de radioprotection, à l’université
de Hanovre (Allemagne) et deuxième signataire de l’article. Et d’ajouter: «L’hypothèse de l’expérience Borexino mise en avant par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (l’IRSN, le 6 février 2018, NDLR) est une merveilleuse explication.
Mais il n’y a pas de preuves formelles.» Ni Rosatom, l’exploitant des installations nucléaires en Russie, ni l’autorité de sûreté, l’IBRAE (Institut de sécurité nucléaire de l’Académie des sciences russe) ne reconnaissent leurs rôles.

«Ils démentent leur éventuelle implication», rappelle le chercheur allemand. Interrogés lundi, Rosatom et IBRAE n’ont pas répondu. «La fabrication d’une source pour l’expérience Borexino est, en l’état actuel de nos connaissances, la seule piste envisageable
pour expliquer le nuage de ruthénium, confirme Jean-Christophe Gariel, directeur général adjoint environnement et santé à l’IRSN. Je ne m’explique pas pourquoi les Russes ne communiquent pas sur le sujet.»

Une étude sur la chimie du ruthénium en cours

La signature radioactive, détectée via 1300 mesures, permet de savoir que le ruthénium provenait de plusieurs tonnes de combustibles irradiés et pas n’importe lesquels. Ces combustibles devaient avoir été utilisés depuis moins de cinq ans, pour fournir
une source très compacte pour l’expérience Borexino. De fait, les chercheurs soulignent que les combustibles avaient été irradiés depuis moins de deux ans. Maïak est le seul site au monde à pouvoir traiter autant de combustibles usagés dans un temps
aussi bref après leur irradiation. Ailleurs en Europe, notamment à La Hague (Manche), les combustibles irradiés sont entreposés au moins cinq à dix ans, avant d’être retraités, pour qu’ils deviennent «moins chauds».

L’Agence internationale de l’énergie atomique, qui a suivi l’affaire auprès de 44 pays membres, estime qu‘il n’y a «pas de risques pour la santé»

Mais les chercheurs ne vont pas en rester là. «Nous avons un autre article à venir qui détaillera notre “modélisation inverse”. Cette méthode nous a permis de localiser, en fonction des retombées du Ru 106 (un isotope du ruthénium) mesurées en Europe
de l’Ouest, l’origine de la pollution qui venait du sud de l’Oural et, donc, très probablement, du site de Maïak», précise Jean-Christophe Gariel. Sans l’IRSN, une étude sur la chimie du ruthénium est en cours. C’est une étape très importante pour
comprendre la chronologie de l’accident.

De son côté, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à Vienne (Autriche), qui a suivi l’affaire auprès de 44 pays membres, estime que, comme il n’y a «pas de risques pour la santé», elle n’a pas «de mandat pour lancer d’enquêtes complémentaires
quand l’élévation du niveau de la radioactivité a une origine inconnue».


Le précédent du 29 septembre 1957

Connue des experts sous le nom de «l’accident Kyshtym», une très grave fuite a déjà eu lieu sur le site de Maïak le 29 septembre 1957. C’était alors l’un des plus importants sites nucléaires d’URSS pour extraire, à partir de combustibles irradiés, du
plutonium de qualité militaire pour les missiles soviétiques. À 16h20, un réservoir chimique de produits de fission a explosé, à cause de défauts techniques et de faiblesses de son système de refroidissement. La quantité de ruthénium radioactif relarguée
dans l’environnement était alors 10 fois supérieure à la quantité totale estimée à l’automne 2017. 90 % sont restés sur le site et 10 % ont été éjectés dans l’atmosphère à 1000 mètres d’altitude et emportés par les vents vers le nord-est
de l’Oural. 10.000 personnes furent évacuées.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2YxDq8f

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