«Islam : pourquoi beaucoup, en France, s’interdisent de nommer les faits qui gênent»


«Islam : pourquoi beaucoup, en France, s’interdisent de nommer les faits qui gênent»:

Ancien élève de l’École polytechnique et directeur de recherche au CNRS, le grand sociologue Philippe d’Iribarne analyse les freins psychologiques et les blocages culturels qui, selon lui, conduisent les Français s’exprimant dans l’espace public à l’autocensure et au déni sur certains aspects de l’islam.


Philippe d’Iribarne vient de publier un ouvrage remarqué, Islamophobie. Intoxication idéologique (Albin Michel, 2019, 233 p., 19 €).


Il n’est sans doute pas de sujet plus clivant dans la France d’aujourd’hui que ce qui touche à l’islam et au monde musulman. Il n’est quasiment pas de semaine sans que la polémique ne renaisse à son propos: la tenue islamique, du burkini dans les piscines aux mères voilées accompagnant les sorties scolaires, vue par certains comme un symbole féministe de liberté en
dépit de la place que lui donnent les pays musulmans les plus attachés à l’enfermement des femmes ; les agressions contre des juifs ponctuées de «Allah akbar», dont on voit nier qu’elles aient un rapport avec une forme d’antisémitisme.

D’autres thèmes surgissent de façon plus épisodique, telles, récemment, les manifestations des supporteurs de l’équipe de football d’Algérie, que tout le monde auraient trouvées insupportables si les supporteurs du PSG ou de l’OM étaient en cause,
mais où tout un courant d’opinion n’a voulu voir qu’un épisode festif. Les accusations fusent en tous sens, portées par des labels vengeurs, entre islamogauchisme et islamophobie. Ce n’est manifestement pas du même islam que parlent ceux qui s’affrontent.
C’est que, à son propos, des imaginaires très contrastés, porteurs de repères tout aussi contrastés, sont à l’œuvre. Face à l’islam, la gauche paraît particulièrement à la peine quand il s’agit de reconnaître l’existence de faits problématiques.
Mais la droite elle aussi a du mal à se situer.

La gauche s’affirme passionnément attachée à la liberté et à l’égalité. Or, les pays musulmans témoignent jour après jour du fait que l’islam fait mauvais ménage avec l’une et l’autre

La gauche s’affirme passionnément attachée à la liberté et à l’égalité. Or, les pays musulmans témoignent jour après jour du fait que l’islam fait mauvais ménage avec l’une et l’autre. La liberté de conscience y est malmenée: aucun ne reconnaît le
droit pour un musulman de se convertir à une autre religion.

Aucun n’accepte pleinement dans la loi l’égalité entre hommes et femmes. Même la Tunisie, en pointe dans ce domaine au sein du monde musulman, jusqu’à autoriser depuis peu une musulmane à épouser un non-musulman, n’a pas osé à ce jour (quoique ce
projet ne soit pas abandonné) mettre un terme aux inégalités en matière d’héritage. Cela serait une transgression majeure tant le Coran est explicite en la matière: «Voici ce qu’Allah vous enjoint au sujet de vos enfants: au fils, une part équivalente
à celle de deux filles.» (Coran, IV, 11).

On pourrait donc s’attendre à ce que la gauche dénonce massivement cette hostilité aux valeurs de la République. C’est bien ce que fait une partie d’entre elle, que l’on peut qualifier de républicaine. Mais la majorité d’une gauche dite antiraciste
dénonce plutôt ceux qui jettent sur le monde musulman un regard empreint de réalisme. C’est que toute une conception de ce que c’est qu’être de gauche, d’avoir une identité de gauche, est à l’œuvre.

La gauche se veut l’héritière de la Révolution française, ennemie de l’Ancien Régime, avec ses privilèges, les mille distinctions qui structuraient la vie sociale entre nobles et roturiers, maîtres et serviteurs, chrétiens et juifs, aînés et cadets,
enfants légitimes et naturels. Son rapport au monde est aussi nourri de la mémoire d’innombrables luttes menées contre toutes les formes d’oppression exercées par un segment de la société sur un autre, l’esclavage, l’exploitation des travailleurs,
la Shoah. Il s’agit donc pour elle d’œuvrer à l’avènement d’une société de citoyens que rien ne distingue, dans une vision de la nation exclusivement politique, refusant tout attachement, volontiers qualifié d’ethnique, à un héritage singulier.

Il convient, pour beaucoup à gauche, d’effacer toutes les distinctions traditionnelles, progressivement vouées aux poubelles de l’histoire

Dans cette perspective, seuls ceux qui diffèrent par leurs options politiques, progressistes et conservateurs, méritent d’être distingués. Il convient, pour beaucoup à gauche, d’effacer toutes les distinctions traditionnelles, progressivement vouées
aux poubelles de l’histoire, jusqu’à celles qui ont longtemps paru aussi naturelles que la distinction entre hommes et femmes. Toute idée de retour en arrière, séparant les citoyens en catégories traitées inégalement, suscite l’indignation, comme
quand il a été question de déchoir de la nationalité française les seuls terroristes binationaux.

» LIRE AUSSI – Philippe d’Iribarne: «Contre l’islam politique, les Français attendent plus que des incantations»

On a affaire à une vision de l’homme qui entend transcender les contingences de ce bas monde, ainsi que l’exprime Tocqueville, pour qui la Révolution française «a opéré, par rapport à ce monde, précisément de la même manière que la révolution religieuse
agissant en vue de l’autre ; elle a considéré le citoyen d’une façon abstraite, en dehors de toutes les sociétés particulières, de même que la religion considère l’homme en général, indépendamment du pays et du temps». Comment dès lors constater
et analyser ce qui singularise l’islam, entre les difficultés d’une démocratie pluraliste à prospérer dans les pays musulmans, le statut qui y est réservé aux minorités religieuses, le terrorisme mené au nom d’Allah, ou, dans notre pays, les mouvements
qualifiés de «partition» ou de «sécession» par les derniers présidents de la République?

Reste la construction d’un mythe dont l’objet, affirme Lévi-Strauss, «est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction (tâche irréalisable si la contradiction est réelle)». Un islam imaginaire, «religion de paix», protégé par une sorte
de muraille de Chine de ce qu’enseigne l’observation, est présenté comme le «vrai islam». Tout ce qui questionne l’image d’Épinal ainsi construite est réputé n’avoir «rien à voir avec l’islam» ou du moins relever de simples «dérives».

Si celles-ci concernent l’ensemble des pays musulmans, ce qui suggère qu’elles ont un caractère structurel, il s’agit, est-il affirmé, d’un pur concours de circonstances. Les musulmans qui sombrent dans le terrorisme ont des problèmes psychiatriques
ou sont victimes de sociétés qui les rejettent. Alors que la colonisation française du Maghreb est déclarée «crime contre l’humanité», la colonisation musulmane de l’Espagne est présentée comme éminemment civilisatrice, facteur de culture et de
paix. Une option minimale permet de reconnaître l’existence d’aspects sombres de l’islam, tel le fait de réserver aux femmes un statut inférieur, mais à condition de déclarer que toutes les religions font de même.

Ce que les sociétés occidentales rejettent massivement n’est nullement l’islam comme foi mais un ordre social islamique, ennemi de leurs valeurs cardinales de liberté et d’égalité

Et puis, comme la meilleure défense est l’attaque, ce sont ceux qui prêtent attention aux aspects problématiques de l’islam qui sont dénoncés, déclarés islamophobes, accusés d’être aveuglés par une hostilité viscérale envers l’islam en soi et les
musulmans en tant que tels. Là encore, le discours ne veut rien connaître des faits.

Une observation attentive montre que ce que les sociétés occidentales rejettent massivement n’est nullement l’islam comme foi mais un ordre social islamique, ennemi de leurs valeurs cardinales de liberté et d’égalité. Loin d’être hostiles de manière
indiscriminée aux musulmans, elles réservent un bon accueil à ceux qui cherchent à s’y intégrer. Mais, dans une vision de gauche, le simple fait de scruter sans a priori la réalité du monde musulman fait scandale, car cela risque de conduire à
«stigmatiser» un groupe particulier de citoyens.

Face à cette construction idéologique, la droite s’unirait-elle pour construire un discours de vérité? Il n’en est rien. Certes, opérer des distinctions entre les citoyens ne la choque pas. Sa vision de l’égalité reste largement celle d’Aristote:
traiter de manière égale ce qui est semblable et de manière inégale ce qui diffère. Prêter attention aux spécificités du monde de l’islam s’impose donc. Mais elle est engluée elle aussi dans des imaginaires qui diffèrent, pour reprendre la distinction
classique de René Rémond, entre les trois droites.

Pour la droite légitimiste, attachée à l’héritage de la France de toujours, l’islam est un corps étranger, à considérer en bloc ; les musulmans doivent s’assimiler jusqu’à respecter scrupuleusement les us et coutumes de leur nouvelle patrie et
l’idéal serait qu’ils disparaissent en changeant de religion. La droite bonapartiste croit à la toute-puissance de l’État et considère qu’il va de soi que si celui-ci se montre suffisamment ferme, les musulmans se comporteront en bons citoyens
tout en pratiquant dans le privé une religion qui a, en soi, trop peu d’importance pour mériter qu’on s’y intéresse. Pour la droite orléaniste, les musulmans forment une collection d’individus indépendants dont chacun a le droit d’agir à sa guise,
et il n’y a pas lieu de prêter attention à l’emprise collective d’un islam social et politique.

Héritage des Lumières

La confusion qui en résulte sur la question de l’islam est d’autant plus grande que des visions très diverses peuvent coexister au sein d’une même famille politique, surtout quand ses racines sont «en même temps» à droite et à gauche. Cette confusion
s’ajoute à d’autres facteurs qui rendent difficile d’aborder avec quelque objectivité ce qui touche à l’islam. Toutes sensibilités politiques confondues, les pouvoirs publics veulent éviter, en prêtant le flanc à l’accusation de «maltraiter l’islam»,
de mettre en danger leurs relations avec les pays du Golfe. Notre justice, attentive aux libertés individuelles quand l’action de l’État les menace, ne s’y intéresse guère quand la pression sociale prend des formes suffisamment subtiles pour ne
pas tomber d’évidence sous le coup de la loi: l’ostracisme, la crainte d’être mal jugé, le chantage affectif.

Comment, dans ces conditions faire preuve de réalisme à l’égard des héritiers du monde musulman présents sur notre sol et agir avec intelligence pour permettre leur bonne intégration dans le monde occidental? Il est temps, pour les Français de tout
bord, de se rappeler qu’ils ont en partage l’héritage des Lumières et de chercher à se retrouver autour de son idéal de lucidité dans des débats attentifs aux réalités du monde.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2YFBDtV

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