Taïwan : l’armée sur le pied de guerre face à l’hypothèse d’une invasion


Taïwan : l’armée sur le pied de guerre face à l’hypothèse d’une invasion:

À Taïwan, où l’on suit de près les événements de Hongkong, la menace chinoise est prise très au sérieux. Pour Pékin, cette île-État est une province rebelle qui fait partie de l’empire du Milieu et qu’il faudra récupérer un jour.

Taipei, lundi 27 mai, 13 h 30. Un message de la présidente Tsai Ing-wen s’affiche sur les écrans des smartphones (en mandarin et en anglais): «Alerte: exercice aérien antimissile». Simultanément, les sirènes se mettent à hurler, les rues
se vident, les horloges s’arrêtent. Chacun est tenu de rester à l’intérieur des bâtiments et d’éteindre les lumières. Pendant une demi-heure, la capitale de la République de Chine (nom officiel de Taïwan), comme le reste du pays, entre en dormition.

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Ce rituel, bien connu des autochtones, marque le début des manœuvres annuelles Han Kuang («Honneur des Hans*») qui vont durer quatre jours, sur terre, sur mer et dans les cieux. C’est la 35e du genre. Le scénario du jour est d’une simplicité
qui n’étonne personne ici: Pékin déclenche l’invasion en frappant d’abord les centres de commandement et de transmission, ainsi que les bases aériennes, les aéroports, les aérodromes. Afin de riposter, l’armée réquisitionne des portions d’autoroute
(préalablement sélectionnées) qui serviront de piste d’atterrissage et de décollage aux chasseurs taïwanais chargés de contrer l’offensive chinoise. Le système D pour un plan B.

Une tension vive dans le détroit de Formose

L’exercice du lendemain, retransmis en direct par toutes les chaînes de télévision, se déroule sans accroc. Bien conçu et bien rodé. Protégés par un avion-radar Awacs, des hélicoptères et des batteries sol-air, trois jets (un F-16 V, un Mirage 2000
et un Fighter Ching-Kuo made in Taiwan) atterrissent, font le plein de carburant et de munitions, et repartent au «combat». Le tout sous le regard martial de Tsai Ing-wen, qui assiste au spectacle en treillis, et les acclamations d’une foule visiblement
patriote, les drapeaux et les slogans en font foi.

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Cette démonstration de force, qui vise autant à dissuader l’ennemi qu’à rassurer les 23,5 millions de Taïwanais, culminera le 30 mai avec une opération anti-débarquement dans le sud du pays, sur une plage qui réunit toutes les conditions pour
une éventuelle invasion via la mer. Un dispositif interarmes musclé est chargé d’«anéantir» la vague d’assaut, figurée par des cibles flottantes: mortiers, canons, tanks, missiles de tout calibre, lance-roquettes, hélicoptères Apache et Super Cobra.
Un barrage de feu (à munitions réelles) pulvérise l’ennemi par tous les moyens possibles et imaginables. Les cibles tombent les unes après les autres comme au stand de tir. Un succès manifeste. Le ministre de la Défense, Yen Teh-fa, félicite ses hommes.
Fin du show.

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Il n’en fallait pas plus pour réactiver le « syndrome de Massada » qui sévit à Taïwan depuis 1949…

On espère pour Taïwan que cette fiction ne se mue pas un jour en réalité! Car la tension est vive dans le détroit de Formose, couloir ultramilitarisé de chaque côté duquel les frères ennemis se regardent en chiens de faïence depuis soixante-dix ans
(lire notre encadré). Pour la République populaire, fidèle à sa théorie de la «Chine unique», Taïwan est une «partie inaliénable» du territoire. En janvier dernier, Xi Jinping l’a encore répété dans un discours sur la «réunification» qui a provoqué des sueurs froides à Taipei: «C’est une nécessité pour la grande résurgence de la Chine dans la nouvelle ère.» Joueur de go plutôt que boutefeu, le numéro un chinois a ajouté qu’il souhaitait cette «réunification»
pacifique mais, avec une franchise inattendue (oscillant entre menace et chantage), il s’est dit prêt à «utiliser tous les moyens nécessaires» pour y parvenir. Ce qui sous-entend le recours éventuel à la force. Il n’en fallait pas plus pour réactiver
le «syndrome de Massada» (trouble légitime, vu le contexte) qui sévit à Taïwan depuis 1949…

Un rapport de force inégal

Pourquoi l’«Empereur rouge» choisit-il de hausser le ton cette année, précisément? D’abord, parce que Xi Jinping parie sur le temps long. Il entend faire de la Chine un «leader global» d’ici à 2049, pour le centième anniversaire de la République populaire.
Mao Tsé-toung fut l’homme de la souveraineté ; Deng Xiaoping celui
de la prospérité ; lui sera le père de l’hyperpuissance mondiale, laquelle passe par la récupération des provinces perdues. Ensuite, parce que l’arrivée à la magistrature suprême de Tsai Ing-wen, issue d’un parti dont une composante est indépendantiste
(le cauchemar de Pékin), a nettement refroidi le climat de détente qui s’était instauré vaille que vaille entre 1992 et 2016 (500 vols par semaine entre les deux pays et du tourisme dans les deux sens).

L’heure n’est plus au badinage. En effet, Pékin entend peser indirectement sur le scrutin présidentiel de juin 2020. Son but: empêcher un nouveau mandat de l’actuelle présidente et faire élire un candidat du Kuomintang**, mouvement qui ne s’oppose
pas au rapprochement Pékin-Taipei. D’où les déclarations belliqueuses et les bruits de bottes qui s’ensuivent: déploiement naval dans le détroit, contrôle zélé des eaux territoriales, agaceries et chiquenaudes dans les îlots contestés de mer de Chine
méridionale, etc.

Entraînement des forces spéciales de Taïwan sur l’île de Kinmen, cible de bombardements chinois dans le passé.

Entraînement des forces spéciales de Taïwan sur l’île de Kinmen, cible de bombardements chinois dans le passé. – Crédits photo : patrick aventurier

Le gouvernement de Taïwan est lucide. Il fait tout pour ne pas indisposer le susceptible voisin. Ne pas prononcer les mots qui fâchent: profil bas et statu quo sont les mamelles de sa politique extérieure. Un pragmatisme bien compréhensible tant le rapport
de force est inégal. Deux millions de soldats pour la Chine, 200 000 pour Taïwan ; un budget Défense de 170 milliards de dollars pour Pékin, contre 10 milliards de dollars pour Taipei. David contre Goliath. Même si la
République de Chine a augmenté ses crédits de 500 millions de dollars en 2019, c’est dans une logique d’autodéfense. Lointaine est l’époque où le généralissime Tchang Kaï-chek avait pour ambition de reconquérir le continent pour y défaire
les marxistes et y planter sa bannière.

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La doctrine de défense élaborée par la nouvelle présidente tient compte de cette asymétrie. Son nom? «Défense résolue et dissuasion multidomaine». L’idée est de professionnaliser et de moderniser l’armée en concevant et fabriquant du matériel «indigène»
(sic) afin de réduire la dépendance vis-à-vis de Washington, allié de toujours et fournisseur d’armements. L’État y consacre 16 % de son budget. En cas d’attaque chinoise, Taïwan doit être en mesure d’infliger le maximum de pertes à l’adversaire
(agiter le spectre d’une victoire à la Pyrrhus) et de tenir au moins trois semaines, délai qui permettrait à la Septième flotte des États-Unis d’intervenir en protection et assistance.

«Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme»

«Des bombardements sporadiques ont continué jusqu’en 1979»

Le colonel Chih Wei-chang, un officier politique

Cette perspective ne relève pas du fantasme. Les héritiers de Tchang Kaï-chek l’ont expérimentée. Direction Kinmen, un archipel qui jouxte la République populaire de Chine, visible à 2 milles nautiques. L’île principale, un bloc de granit truffé
de tunnels, bunkers, galeries et casemates, est demeurée interdite aux civils jusqu’en 1987, à la levée de la loi martiale. En 1954 et 1958, elle fut massivement bombardée par l’Armée populaire de libération (nom toujours en vigueur de la
soldatesque maoïste). «La seule campagne de 1958 a fait 587 morts, civils et militaires, raconte le colonel Chih Wei-chang, un officier politique***. Une moyenne de 60.000 obus par jour pendant un mois et demi est tombée sur Kinmen. Nous
avons résisté et les Américains nous ont appuyés. Des bombardements sporadiques ont continué jusqu’en 1979, date à laquelle les États-Unis ont normalisé leurs relations diplomatiques avec Pékin.»

Taïwan consacre 16 % de son budget annuel à la Défense.

Taïwan consacre 16 % de son budget annuel à la Défense. – Crédits photo : patrick aventurier

Aujourd’hui, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, Kinmen est la destination préférée des touristes chinois en goguette à Taïwan (le continent est à trente minutes de ferry!). Le must des souvenirs à rapporter: des poignards et des couteaux forgés
par les artisans locaux à partir des éclats et des shrapnels de l’artillerie communiste récupérés après les pilonnages. «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme», disait Lavoisier. Certes, mais en Chine, tout se transforme en monnaie
sonnante et trébuchante. On ne change pas des mentalités millénaires…

*Les Hans sont l’ethnie chinoise majoritaire, à la fois en République populaire et à Taïwan.

**Le Kuomintang, tombeur de la dynastie Qing et résistant à l’occupation japonaise, nationaliste et anticommuniste, n’est plus celui des pères fondateurs: il est considéré aujourd’hui par la Chine populaire comme l’interlocuteur le moins rétif voire le plus docile dans une optique de réunification. Sic transit gloria mundi…

***Fonction qui n’existe pas chez nous et qui remonte à l’époque où l’armée de Tchang Kaï-chek se méfiait des agents infiltrés communistes et noyautait politiquement ses structures militaires.


Repères

1683. Découverte au XVIe siècle par les Portugais (qui la nomment alors Ilha Formosa, «belle île») puis occupée par les Hollandais, Formose est annexée par la dynastie chinoise Qing.

1895. Après la défaite de Pékin dans la première guerre sino-japonaise, Formose est cédée à Tokyo par le traité de Shimonoseki. Elle restera colonie du Mikado jusqu’en 1945.

1945. Le Japon s’effondre et Formose est rendue à la République de Chine (créée en 1912, à l’abdication de la dynastie Qing et dont Taïwan se réclame toujours).

1946-1949. Guerre civile entre les communistes de Mao Tsé-toung et les nationalistes de Tchang Kaï-chek (héritiers de la République de Chine originelle).

1949. Victoire des communistes et proclamation de la République populaire de Chine à Pékin. Avec 2 millions d’affidés, soldats et familles, Tchang Kaï-chek se réfugie à Formose et affirme la République de Chine comme unique gouvernement légitime.
En pleine guerre froide, il est soutenu militairement par les États-Unis.

1971. La République populaire de Chine est admise aux Nations unies et Formose – qui s’appellera désormais Taïwan – est exclue du concert des nations.

1979. Washington établit des relations diplomatiques avec Pékin mais, pour garder le contact avec son allié historique, signe le Taïwan Relations Act (TRA), un texte par lequel les Américains s‘engagent à lui fournir du matériel militaire et s’opposent
à toute action armée contre l’île-État.

1992. Consensus Taipei-Pékin: les deux frères ennemis se mettent d’accord pour donner «oralement» leur propre version de ce qu’est la Chine.

2005. Loi «antisécession» votée à Pékin. Elle stipule: «Nous ne faisons aucune promesse de renoncer à l’usage de la force.»

2016. Élection à la présidence taïwanaise de Tsai Ing-wen, candidate du Parti démocrate progressiste (PDP) dont une fraction réclame l’indépendance. Elle refuse le concept d’«une seule Chine» ou d’«un pays, deux systèmes».

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/31bufYF

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