Russie: « L’Etat profond » bloque-t-il Macron?


Russie: « L’Etat profond » bloque-t-il Macron?:

Devant les ambassadeurs français, le chef de l’Etat a évoqué les résistances dans la haute administration face à la politique de la main tendue vers Moscou qu’il entend promouvoir

Lors de la conférence des ambassadeurs, Emmanuel Macron a prôné mardi pour la France une « stratégie de l’audace » diplomatique, indispensable à ses yeux pour éviter l’effacement de l’Europe face à la prééminence de la Chine et des Etats-Unis.
Le chef de l’Etat a particulièrement insisté sur un nécessaire rapprochement entre l’Union européenne et son voisin russe. « Pousser la Russie loin de l’Europe serait une profonde erreur », a-t-il estimé. « La vocation de la Russie
n’est pas d’être un allié minoritaire de la Chine. »

« Nous avons aussi notre Etat profond et je sais que beaucoup d’entre vous ont de la défiance vis-à-vis de la Russie ». Rarement un chef de l’Etat ne s’était ainsi adressé à ses propres diplomates. Ce n’était pas le « je suis votre chef »
qui avait abouti à la démission du général de Villiers à l’été 2017, mais nous n’en étions pas loin ce mardi 27 août dans la salle des fêtes de l’Elysée alors qu’Emmanuel Macron ouvrait la conférence des ambassadeurs.
« Etat profond » : la formule a surpris, tant elle est peu commune sur la scène française, mais
le président Macron l’a visiblement fait sienne pour décrire les résistances d’une partie de la haute administration à la politique qu’il entend mener. En l’occurrence, un rapprochement avec la Russie, comme on l’a vu lors de la récente visite de Vladimir Poutine au Fort de Brégançon. Depuis la petite phrase présidentielle, les diplomates qui auraient pu se sentir visés font le dos rond… Comme le dit un vieux routier du Quai
d’Orsay : « Les diplomates sont comme les escargots. S’ils ne bavent pas, ils rentrent dans leur coquille mais ils finissent par aller vers la feuille de salade… »

Alors que la relation avec la Russie est la principale ligne de clivage de la politique étrangère française, existe-t-il donc un « Etat profond » qui s’opposerait à la ligne du président de la République, une opposition larvée entre l’Elysée
et le Quai d’Orsay ? Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe, le croit : « L’immense majorité de son administration est hostile à une ouverture à la Russie. Beaucoup de gens au Quai d’Orsay, dans l’entourage du ministre des Affaires
étrangères ou parmi les civils en poste à la Défense, n’en veulent tout simplement pas », dit-il au Courrier de la Russie.
Décrits par leurs adversaires comme des « néoconservateurs » (un qualificatif qu’ils rejettent avec énergie), parfois surnommés « la Secte », une poignée de diplomates occupent aujourd’hui des postes clés au ministère des Affaires étrangères
et à celui des Armées. Des postes où ils ont d’ailleurs été nommés depuis 2017, voire très récemment…

Intellectuellement brillants, spécialistes des affaires stratégiques et du politico-militaire, ils sont influents dans les think tanks et une partie de la presse. Ils défendent une ligne qu’Hubert Védrine qualifie d’« occidentaliste », qui se caractérise
en effet par une grande défiance à l’égard de la Russie, comme de l’Iran ou de la Chine. Les « occidentalistes », note le professeur Frédéric Charillon, chroniqueur de politique étrangère à l’Opinion, se caractérisent par « leur obsession de la faiblesse. » Pour eux, « Barack Obama a été l’horreur absolue », mais ils n’ont aucune affinité avec
Donald Trump, trop « nationaliste ».

Ligne occidentaliste. Alors que, s’adressant jeudi à la conférence des ambassadeurs, le ministre Jean-Yves Le Drian emboîtait le pas au chef de l’Etat (« Nous ne devons pas nous résoudre à la fatalité
d’un pays [la Russie] qui s’éloigne de l’Europe »), il n’a pas manqué de citer le véritable mentor de ce groupe, la philosophe néoconservatrice Thérèse Delpech. Spécialiste des questions stratégiques, elle est décédée en 2012. « Cet hommage
malicieux glissé par le rédacteur du discours, est un bel exemple de l’Etat profond », notait finement une personnalité présente dans la salle… Car cette ligne « occidentaliste » ne fait pas, loin de là, l’unanimité au Quai d’Orsay. Des sensibilités
différentes s’expriment traditionnellement, notamment dans les directions « régionales » du ministère, en charge d’un secteur géographique comme l’Europe continentale ou l’Afrique du Nord/Moyen-Orient. « Il est incroyable que nous ayons de
moins bonnes relations avec la Russie de Poutine qu’avec l’URSS de Brejnev », y entend-on régulièrement.

Le pari de Macron sur la Russie s’inspire de la politique de Henry Kissinger, avec son concept
de « triangle stratégique ». Pour contenir l’URSS, l’ancien secrétaire d’Etat avait poussé Richard Nixon à se rapprocher de la Chine communiste en 1972, tout en engageant une politique de détente avec Moscou. C’est, contre cette politique,
que s’est formée la première génération des néoconservateurs américains.

Lors de la conférence des ambassadeurs de 2018, le président de la République avait déjà plaidé pour une nouvelle « architecture européenne » de sécurité, incluant la Russie. Et l’affaire s’était aussitôt enlisée… Un an plus tard, Emmanuel Macron
en a remis une couche, en haussant nettement le ton contre « l’Etat profond » : « Cette fois-ci, il ne sera pas possible de résister en ne faisant rien », confie un diplomate. Ou en bloquant des initiatives, comme la visite à Moscou du chef
d’état-major des armées ou un simple voyage d’études des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Cette année, le message est clair : le Président veut que les choses bougent. Lors d’une récente réunion, un directeur
a ainsi exigé des propositions rapides et concrètes.

Il n’y aura pas d’opposition frontale à la politique russe du chef de l’Etat, très rares étant ceux qui prendraient le risque de mettre leurs carrières en péril. En privé, certains râlent, qualifiant l’idée d’« architecture européenne de sécurité
et de confiance » voulue par Emmanuel Macron de projet « Gromyko », du nom de l’ancien ministre soviétique des affaires étrangères… Ils redoutent les « excès de zèle » de certains collègues ou dénoncent l’influence, jugée néfaste, des
visiteurs du soir de l’Elysée, Hubert Védrine, Jean-Pierre Chevènement, voire le très « poutinophile » Philippe de Villiers ! D’autres voix s’élèvent pour noter que la « russophilie » du Président va de pair avec sa sympathie pour la Serbie.

La stratégie de résistance consiste plutôt à « lever l’hypothèque russe », selon le mot de l’ancien ambassadeur Michel Duclos, conseiller à l’Institut Montaigne.
C’est l’idée – ou l’espoir – que Vladimir Poutine refusera la main tendue d’Emmanuel Macron, parce que l’affrontement avec l’Occident serait dans la nature de l’actuel pouvoir russe. Et qu’il ne s’agit pas de « malentendus », comme le dit
Emmanuel Macron. Ce courant de pensée considère que l’initiative française en direction de Moscou échouera, comme cela a été le cas du « reset » tenté par Barack Obama. « Tous les présidents français ont cherché en vain à relancer la coopération
avec Moscou » indique un « russo-sceptique ».

Impérialisme russe. Le Président français fait le pari inverse, « sans naïveté ou angélisme » comme le dit Jean-Yves Le Drian : la Russie, « qui est européenne », devra choisir entre la Chine et l’Europe.
Et il faut tout faire pour que Moscou opte pour la seconde, autant pour contrecarrer la stratégie de Pékin que pour stabiliser notre continent. Ces divergences s’enracinent dans un débat désormais historiographique : qui est responsable du regain
de tension entre la Russie et l’Occident, c’est-à-dire de l’échec de la sortie de la Guerre froide ? L’idéologie conservatrice et « illibérale » qui règne au Kremlin, couplée avec le traditionnel impérialisme russe ? Ou l’hostilité intrinsèque
de l’Otan et des administrations américaines et britanniques à l’égard de Moscou, renforcée par l’adhésion à l’UE de la Pologne, des Baltes ou de la Suède ? Cette dernière thèse semble avoir désormais les faveurs du Président Macron. Devant la
presse présidentielle, le 21 août, il pointait du doigt « la logique otanienne de l’Occident », expliquant que, vu de Moscou, l’Occident n’avait fait que repousser l’ancien rideau de fer vers l’Est aux frontières de la Russie.

Sur le plan diplomatique, Emmanuel Macron attend aujourd’hui des avancées sur le dossier ukrainien,
en profitant du nouveau climat créé par l’arrivée au pouvoir à Kiev de Volodimyr Zelensky.
Une réunion au sommet du « format de Normandie » (France, Allemagne, Russie, Ukraine) pourrait avoir lieu à Paris dans les prochaines semaines, à condition notamment que Moscou relâche des prisonniers ukrainiens. Et réciproquement. Les présidents
russes et français en ont parlé au fort de Brégançon. Vu de Paris, l’idée générale est de trouver un accord politique permettant de mettre fin à la guerre dans le Donbass, qui a fait plus de 10 000 morts. L’annexion de la Crimée, que la France n’entend pas reconnaître, passerait au second plan : «  Si le prix de la paix au Donbass, c’est la Crimée… », avance une
source proche du dossier. Emmanuel Macron espère aussi des gestes de Moscou en matière cyber.

Un premier rendez-vous important doit avoir lieu à Moscou, le 9 septembre, pour une rencontre entre les ministres français et russes des Affaires étrangères et de la Défense. Ce sera la première réunion d’un « 2+2 » depuis 2013. De nombreux sujets
sont à l’ordre du jour : Syrie, Libye, contrôle des armements et coopération bilatérale. En décembre, Paris doit envoyer un nouvel ambassadeur à Moscou, Sylvie Bermann partant à la retraite. Deux noms circulent : le russophone Pierre Lévy, en
poste à Varsovie, et le secrétaire général adjoint du ministère André Parant, plutôt un spécialiste de l’Afrique et du monde arabe.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2UeWWlq

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