Éric Zemmour: «L’ombre du Général»


Éric Zemmour: «L’ombre du Général»:

CHRONIQUE – S’il s’est glissé dans les pas du gaullisme pour conquérir le pouvoir, Jacques Chirac n’est pas pour autant l’héritier de De Gaulle.

Nous étions au début du second mandat présidentiel de Jacques Chirac. Valéry Giscard d’Estaing, qui n’avait jamais jeté «la rancune à la rivière»,
avait lancé un de ces jugements sibyllins dont il a le secret: «La France a besoin d’un grand président comme le général de Gaulle.» Une façon de dire que celui qui occupait l’Élysée n’était pas à la hauteur de la fonction. Quelques jours plus tard,
Jacques Chirac, interrogé sur la pique de son ennemi éternel, répondit d’un sobre quoique ironique: «Il a raison.»

Le rapport complexe que Chirac entretenait avec le fondateur de la Ve République est sans doute résumé dans cette formule lapidaire: à la fois une admiration sincère, une révérence innée, et en même temps, une gouaille de rebelle, une
désinvolture d’héritier qui tire la langue à l’ancêtre. Qui met les pieds sur le bureau, mais s’installe dans son fauteuil quand Giscard, pour montrer à la fois son respect et sa différence, s’était installé dans une pièce voisine de celle qu’occupa
le Général à l’Élysée.

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De Gaulle fut pour lui le meilleur et le pire des pères. ­Celui qui lui permit de marcher dans ses pas glorieux ; mais celui aussi à qui on fit référence pour montrer qu’il l’avait trahi

Chirac est un héritier ; mais un héritier revu par Freud. De Gaulle fut pour lui le meilleur et le pire des pères. Celui qui lui permit de marcher dans ses pas glorieux ; mais celui aussi à qui on fit référence pour montrer qu’il l’avait trahi.
Tous ceux qui ont aidé Jacques Chirac à réussir une carrière hors du commun (Michel Debré, Marie-France Garaud, Pierre Juillet, Charles Pasqua, etc.) l’ont fait au nom du gaullisme ; et les mêmes qui se sont tous, à un moment ou à un autre,
levé contre lui, l’ont fait au nom de l’héritage trahi du général de Gaulle.

Chirac avait retenu un aspect essentiel, quoique méconnu de l’homme du 18 Juin: son pragmatisme, et son refus de s’enfermer dans des systèmes idéologiques rigides, qui avaient coûté de nombreuses catastrophes à la France, et en particulier à son
armée, comme de Gaulle l’avait expliqué dans Le Fil de l’épée.

Mais Chirac a poussé jusqu’au paroxysme, jusqu’à la caricature, ce pragmatisme existentiel, passant de «l’appel de Cochin» au «oui à Maastricht», du «travaillisme à la française» au libéralisme reaganien, etc.

La gauche et les médias faussent encore le regard que l’on porte sur lui. Quand il s’en tenait à un discours de stricte obédience gaullienne, dans les années 1970, ils le surnommaient «facho-Chirac». Quand il s’éloigna de la doxa gaullienne, au point
de la renier, lors de son célèbre discours du Vél’ d’Hiv, les médias exaltèrent le grand gaulliste,
alors qu’il venait de détruire le «mythe» construit par de Gaulle et ses épigones, d’une France tout entière logée à Londres et non à Vichy. Quand Chirac s’en prit violemment à Jean-Marie Le Pen, refusant toute alliance avec le chef du parti
du Front national, on exhuma opportunément le vieux conflit autour de l’Algérie française, alors que c’est le général de Gaulle lui-même qui y avait mis un terme avec l’amnistie de Mai 68. Et on oublia opportunément que, jeune officier, Jacques
Chirac était demeuré longtemps – très longtemps, hésitant pendant une nuit entière qui suivit le putsch des généraux – proche des thèses du «quarteron de généraux en retraite». Chirac était à l’époque plus près d’un Soustelle, qui considérait que
les fellahs algériens étaient «frères» des paysans des campagnes françaises ; et devenu président, Chirac expliqua benoîtement que «la France et l’Europe (avaient) des racines musulmanes autant que chrétiennes» ; on était loin d’un de Gaulle
qui avait confié à Alain Peyreffite avoir octroyé l’indépendance à l’Algérie pour que son village ne devînt pas un jour «Colombey-les-Deux-Mosquées».

Il était dit que son destin se retournerait ainsi dans les ultimes instants qui précèdent un choix historique ; que chaque fois Chirac le rebelle céderait au dernier moment à Chirac le bourgeois

Mais il était dit que le destin de Jacques Chirac se retournerait ainsi dans les ultimes instants qui précèdent un choix historique ; que chaque fois Chirac le rebelle céderait au dernier moment à Chirac le bourgeois. Ainsi, en ce 6 juillet
1992 où il devait prononcer son grand discours sur le traité de Maastricht. Le texte était rédigé ; il appelait à voter non au référendum. Chirac était convaincu que c’était un mauvais traité ; Alain Juppé lui-même avait été initialement
hostile, avant qu’il ne s’avise que son grand rival générationnel, Philippe Séguin, lui avait brûlé la politesse. Édouard Balladur avait longtemps – et vainement – milité pour l’instauration d’une monnaie commune, qui aurait conservé les
devises nationales, et pour une abstention du RPR au référendum. C’est pourtant ce dernier qui convainquit Chirac – le matin même, affirment certains témoins – que voter non à un référendum européen l’empêcherait à jamais de devenir président
de la République. D’où le curieux discours prononcé ce jour-là devant les 2000 cadres du RPR, redoutable réquisitoire contre le traité de Maastricht qui s’achevait in extremis – et sous les sifflets d’une salle surprise et furieuse – par
un appel à voter oui au référendum «sans enthousiasme, mais sans états d’âme».

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Chirac avait grandi sous le harnais de la Ve République. La culture des institutions gaulliennes était devenue sa seconde nature. Quand il fut Premier ministre de cohabitation, entre 1986 et 1988, il lui est arrivé une fois ou
deux de ne pouvoir retenir un «Oui, mon général», adressé à un Mitterrand plus matois et goguenard que jamais. Même lorsqu’il l’affronta pour l’élection présidentielle de 1988,
il ne put jamais arracher la révérence instinctive que lui inspirait le locataire de l’Élysée. Mais devenant lui-même chef de l’État, il n’eut pas à forcer sa nature pour rappeler aux ministres insolents comme Nicolas Sarkozy: «Je commande, il exécute.»
Mais là aussi, le pragmatisme jusqu’à l’inconstance fut la marque de fabrique du chiraquisme. Après l’instauration du quinquennat que Chirac avait pourtant refusé véhémentement jusqu’au bout, cédant en fin de course à la pression conjointe de Jospin
et de Giscard, Marie-France Garaud eut ce mot magnifique: «Giscard a détruit la Ve République par vanité, Mitterrand par orgueil, et Chirac par inadvertance.» 

«Je vous croyais fait du ­marbre dont on fait les statues, vous êtes fait de la faïence dont on fait les bidets.»

Marie-France Garaud à Jacques Chirac

Il faut dire que vingt ans plus tôt, rompant avec celui qu’elle avait «fait», avec son compère Pierre Juillet, elle lui avait lancé un de ces mots qui rentre tout droit dans la collection des mots historiques: «Je vous croyais fait du marbre dont on fait
les statues, vous êtes fait de la faïence dont on fait les bidets.» Chirac avait été le premier hôte de Matignon à présenter un budget en déficit, alors que le général de Gaulle était, on l’a oublié, un adepte des stricts équilibres budgétaires et
détestait la dette comme un péché contre l’indépendance nationale. Plus proche d’une Merkel que de Keynes, de Gaulle rappela un jour à un jeune ministre du Budget, qui s’appelait Jacques Chirac, que le taux de prélèvements obligatoires (à l’époque,
il était de 33 %!) devait rester à ce niveau-là. À l’époque, les Rolling Stones quittaient l’Angleterre pour la France afin de payer moins d’impôts! Mais Chirac s’empressa d’oublier cette injonction gaullienne et ne parvint jamais à ralentir
la machine infernale mise en place par les socialistes d’une hausse continue des déficits, des dettes et des prélèvements sociaux.

Alors, où retrouver vraiment De Gaulle en Chirac? Sans doute, dans son antiaméricanisme instinctif ; dans sa conception multilatérale d’un monde débarrassé de la guerre froide, dans son respect des grandes cultures universelles, en Afrique et en
Asie – même s’il y mettait un sentimentalisme un peu benêt que le froid adepte de la Realpolitik qu’était de Gaulle n’y mettait pas -, dans son refus prophétique de la guerre américaine en Irak,
et surtout, dans ce triangle Paris-Berlin-Moscou qui porta ce mouvement d’hostilité à la guerre américaine. L’émergence soudaine de cette «Europe de l’Atlantique à l’Oural» concrétisait le grand rêve stratégique du général de Gaulle, où l’alliance
des trois géants, français, allemand, russe, permettait à l’Europe de s’affranchir vraiment de la tutelle – de Gaulle disait «protectorat» – américaine, et à la France de «retrouver son rang» en régentant le continent avec ses deux grands
alliés. Mais de cette ambition grandiose, lancée par un geste audacieux et authentiquement gaullien, Chirac n’a rien fait. Comme s’il avait été effrayé par l’ampleur de la tâche, préférant réintégrer la quiétude du giron occidentalo-américain, plutôt
que poursuivre l’inconnu – chimérique? – des alliances continentales. Comme si toujours Chirac le rebelle devait se soumettre in extremis à Chirac le bourgeois. L’exact envers du général de Gaulle.

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