Le business très lucratif du clonage des animaux domestiques


Le business très lucratif du clonage des animaux domestiques:

ENQUÊTE – Passer toute sa vie avec le «même» chien ou chat est désormais possible. Plus uniquement l’apanage des grands centres de recherche, le clonage prend de l’ampleur.

Cet après-midi de janvier 2019, Huang Yu tournait ses idées noires. Il venait de rentrer du jardin public, non loin de chez lui, où il avait enterré son chat Dasuan et, déjà, la perte lui semblait insurmontable. Il aurait voulu le garder auprès de
lui. Et si c’était possible? Huang Yu caressa longuement l’idée, puis se décida à agir. Quelque chose pouvait encore être fait. Il enfila son manteau, et sortit dans le froid piquant, une pelle à la main. Une heure plus tard, le jeune homme d’affaires
refermait la porte de son frigo sur la dépouille du British shorthair, et composait nerveusement le numéro de Sinogene, une entreprise de biotechnologie sise dans la capitale chinoise.

«Bonjour. J’aimerais cloner mon chat.»

Neuf mois se sont écoulés depuis que les employés de Sinogene sont venus prélever des échantillons de peau de Dasuan. Vendredi 20 septembre, un chaton de deux mois a été livré chez Huang Yu. La fourrure différait par endroits, et les yeux n’étaient
pas tout à fait de la même couleur, mais l’entreprise l’assure, il s’agit bien d’une copie génétique parfaite de son ami décédé. Le premier chat jamais cloné en Chine.

» LIRE AUSSI – Luc Ferry: «Les biotechnologies en question»

Une percée? D’un point de vue scientifique, pas de quoi fouetter un greffier: cela fait 18 ans que «CopyCat», le premier chat cloné, a vu le jour aux États-Unis. Pour le business en revanche, la naissance de Dasuan marque l’entrée dans une nouvelle
ère. Activité extravagante réservée aux très riches (Huang Yu a déboursé 35.000 dollars pour Dasuan), ce type de clonage pourrait bien bénéficier de l’explosion du marché chinois des animaux de compagnie, estimé à 22 milliards de dollars, pour
un total de 100 millions de chats et chiens. Une tendance flairée par Sinogene dès 2015 grâce à une étude de marché qui a poussé l’entreprise de biotechnologie à investir le secteur. En l’espace de deux ans, une cinquantaine de chiens clonés
ont vu le jour dans le laboratoire chinois. «La plupart de nos clients sont Chinois, mais nous comptons également quelques Japonais et des Européens», commente Eric Li, porte-parole de Siogene. «La perception que les gens ont de leurs animaux de compagnie
évolue, il y a de grandes chances que ce marché continue de s’étendre.»

Dasuan, premier chat cloné en Chine, le 2 septembre 2019, à Pékin (STR / AFP)
Dasuan, premier chat cloné en Chine, le 2 septembre 2019, à Pékin (STR / AFP) – Crédits photo : STR/AFP

Futuriste et cauchemardesque pour le grand public, qui en ignore souvent l’existence, presque artisanal, selon ses acteurs, le marché du clonage des animaux de compagnie charrie pêle-mêle des images angoissantes de laboratoires opaques, d’animaux inconscients
et de blouses immaculées. «Merci Hollywood!», s’esclaffe l’homme d’affaires américain Jonathan Thatcher, «les gens imaginent des choses effarantes sur le clonage, mais concrètement, c’est bien plus banal que ce que l’on en dit». La technique, nommée
Transfert nucléaire de cellules somatiques (SCNT), n’a effectivement pas changé depuis le clonage de la brebis Dolly en 1996.
En deux mots, le noyau d’un ovule non fécondé est remplacé par le noyau d’une cellule issue de l’animal que l’on souhaite cloner, puis l’embryon ainsi formé est transféré dans l’utérus d’une mère porteuse. Quelques mois plus tard, la mère porteuse
accouche d’une «copie génétique» de l’animal cible.

Trois entreprises de premier plan dans le monde

Si Jonathan Thatcher n’est pas le père du clonage commercial, il en est peut-être le parrain. Au tournant du siècle, c’est lui qui dirigeait pour l’excentrique milliardaire John Sperling la holding américaine Exeter Life Sciences, versée dans les biotechnologies.
«Tout est parti de lui», explique Jonathan Thatcher. «C’est parce que John et sa femme s’étaient mis en tête de cloner leur chien Missy qu’on a lancé Genetic Savings and Clone (GSC) en 2000», considérée comme la première entreprise du secteur. Une
tâche particulièrement compliquée de prime abord. «On a commencé par les chats. On y est arrivé avec Copycat, en décembre 2001.» En 2004, GSC produit pour 50.000 dollars le premier animal cloné à des fins commerciales: un Maine Coon nommé Little
Nicky. Las, malgré d’importants progrès, l’équipe se heurte aux difficultés du clonage des chiens, plus complexe. GSC devra finalement mettre la clef sous la porte en 2006, faute de demande. L’impulsion de John Sperling aura toutefois été décisive.
«Ses investissements ont braqué les projecteurs sur le clonage commercial, ça a accéléré le développement du business», commente Jonathan Thatcher. «Mais soyons sérieux, le clonage d’animaux de compagnie sera toujours un marché de niche».

Un marché qui ne se limite pas aux seuls animaux de compagnie

Aujourd’hui, les acteurs de ce secteur se comptent encore sur les doigts d’une main, avec trois entreprises de premier plan, au nombre desquels Sinogene est le dernier arrivé. En Corée du Sud, le laboratoire Sooam du sulfureux professeur Hwang Woo-suk
– condamné à deux ans de prison en 2009 pour violation de la loi bioéthique et détournement de fonds – a cloné près d’un millier de chiens depuis 2006, à raison de 100.000 dollars l’unité. Aux États-Unis, l’entreprise ViaGen Pets and Equine a pris
la succession de GSC après sa faillite. Basée au Texas, ce laboratoire clone des chats et des chiens – c’est à lui que Barbra Streisand s’est adressée en 2018 pour faire cloner sa chienne en double exemplaire – mais aussi des chevaux: un millier de
poulains depuis 2010, selon son directeur Blake Russell. Car le marché du clonage animal ne se limite pas aux seuls animaux de compagnie.

Des équipes de clones

Qu’on élargisse le spectre de l’enquête aux équins, et le nombre d’entreprises sur le secteur bondit. «Pour un cheval, nous facturons entre 80.000 et 120.000 euros l’unité», explique le professeur Cesare Galli, fondateur du laboratoire italien de reproduction
assistée Avantea. Ancien directeur du laboratoire de technologie reproductive de Crémone, c’est sous sa houlette qu’a eu lieu le premier clonage de cheval, en 2003. Ce n’est pas son activité principale, mais il lui arrive encore de produire des copies
de chevaux exceptionnels, «deux ou trois spécimens par an pour des clients fortunés en Europe et au Proche-Orient». D’autres sociétés, comme les Américains de Crestview Genetics, ont fait du clonage de chevaux de compétition un business à part entière.

Et ça marche. Depuis que la Fédération équestre internationale a autorisé la participation de clones aux compétitions internationales de polo en 2012, il est devenu fréquent d’y voir double, triple, et plus encore. Dès 2013, l’équipe La Dolfina remportait
l’Open d’Argentine, la plus prestigieuse compétition de polo, avec un cheval cloné par Crestview dans son équipe. Interrogé alors, son cavalier et numéro 1 mondial Adolfo Cambiaso rêvait tout haut de «disputer un match de polo avec seulement
des chevaux clonés». C’était chose faite trois ans plus tard. À l’Open de 2016, l’intégralité des six montures du prodige argentin étaient des clones de la même jument.

« Les gens croient qu’ils mangent de jolies petites vaches qui ont grandi dans de beaux paysages pleins de pâquerette, mais ce n’est pas comme ça qu’on fait la nourriture aujourd’hui ! »

Jonathan Thatcher, ancien directeur du fonds d’investissement américain Exeter Life Sciences

Pour autant, le clonage ne sert pas qu’à photocopier des champions. «On peut aussi reproduire des étalons reproducteurs, qui vont transmettre leur patrimoine génétique exceptionnel à leur descendance», note Cesare Galli. «Cela serait intéressant pour
la filière de l’élevage alimentaire, mais l’Europe interdit depuis 2015 la commercialisation de viande et de lait issus de clones ou de leurs descendants». D’après lui, les études menées sur les produits issus de clones ont démontré qu’ils sont inoffensifs,
ce que confirme l’Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA) dans un rapport publié en 2012. Le gendarme européen réserve toutefois son jugement face à la quantité jugée insuffisante de données disponibles, et s’inquiète du développement
anormal de certains clones.»

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Pas de quoi échauder la Food and Drug Administration (FDA), qui a autorisé dès 2008 la commercialisation de produits alimentaires issus de clones sur le territoire américain. «Aujourd’hui les descendants de clones sont partout, c’est devenu un élément
standard de la production agroalimentaire aux États-Unis», sourit Jonathan Thatcher, qui a argumenté en faveur de leur légalisation auprès de la FDA dans les années 2000. «Les gens parlent de ‘Frankenfood’, ils croient qu’ils mangent de jolies petites
vaches qui ont grandi dans de beaux paysages pleins de pâquerette, mais ce n’est pas comme ça qu’on fait la nourriture aujourd’hui!»

Outre les États-Unis, le Canada, le Brésil, l’Argentine et l’Australie autorisent également la commercialisation de produits issus de clones. Mais c’est encore en Chine que le marché du clonage animal pourrait très prochainement atteindre des proportions
jusqu’alors jamais vues. La demande chinoise de viande continue d’exploser dans ce pays devenu ces dernières années le premier consommateur mondial de viande, et le gouvernement chinois a mis en place une politique visant à l’établissement d’élevages
de très grande envergure. Et pour assurer les semences, de véritables «usines à clones» sont déjà en construction.

En 2015, l’entreprise chinoise de biotechnologie Boyalife Group a investi pas moins de 30 millions de dollars dans la construction d’un gigantesque laboratoire destiné au clonage de chevaux de course, de chiens renifleurs et de taureaux reproducteurs.
Situé à Tianjin, dans le nord de la Chine, le site de 14.000 mètres carrés produira «dans un premier temps» 100.000 embryons de bovins, «avant d’augmenter la production à un million par an», selon le site internet de Boyalife. L’entreprise prévoit 28 filiales dans 16 provinces chinoises.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/31QfdZ5

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