Bioéthique: Le meilleur des hommes, à tout prix


Bioéthique: Le meilleur des hommes, à tout prix:

FIGAROVOX/TRIBUNE – Sans cesse plus vite, plus haut, plus fort. Pour battre toujours plus de records, nous sommes tentés par le rêve transhumain. Au détriment de toute préoccupation anthropologique, regrette Arnaud Bouthéon.

Arnaud Bouthéon travaille dans la communication. Il est l’auteur de Comme un athlète de Dieu. Manifeste sportif et chrétien (Salvator, 2017).


Le dimanche 6 octobre, notre hippodrome national de Longchamp accueillait en son écrin le célèbre Prix de l’Arc de Triomphe, sorte de finale de la coupe du monde des chevaux de course. Les meilleurs pur-sang se sont affrontés sur la piste pour un évènement
planétaire, sportif et mondain, convoquant parieurs, entraîneurs, éleveurs et propriétaires. Ces derniers investissent talents et fortune dans un but: que le meilleur gagne et que leurs couleurs triomphent. La compétition sur le gazon consacre leur
choix de pedigree, il valide les croisements les plus pertinents et célèbre le champion, ce produit de la saillie, rencontre charnelle de la pouliche et de l’étalon. La victoire assure la gloire du reproducteur et le succès financier d’une lignée.
La raison sociale de la société organisatrice explique la finalité de l’évènement et de son industrie: «l’encouragement à l’amélioration de la race chevaline».

Il y a un peu plus de cent-dix ans, deux médecins français publiaient un ouvrage au titre évocateur: l’art de créer le pur-sang humain. Quelques années plus tard, le baron de Coubertin reprenait ce titre glaçant dans un chapitre de son Traité de psychologie sportive consacré
déjà à la tentation de la démesure sportive, du dopage, du gigantisme et de la froideur techniciste.

Plus vite, plus haut, plus fort

Le sport est une activité humaine, trop humaine, livrée à toutes les tentations, toutes les folies de notre esprit. Miroir grossissant de notre humanité, il convoque les meilleures vertus et les pires vices. Le sociologue Balandier définissait la modernité
comme l’addition de la vitesse et de l’incertitude. Avec le sport business, nous y rajoutons l’émotion et l’identité, pour un cocktail détonnant. Sa matière première, transformée par l’entraînement, est simplement la personne humaine, dans la richesse
d’un esprit, d’un corps, d’une âme. Pour aujourd’hui et surtout pour demain, le sport moderne est devenu un contenu médiatique et culturel indépassable, une religion mondiale qui relie les continents, il est un art de vivre, une puissante plateforme
de relations publiques, une surexposition de marques, et surtout, un gigantesque marché qui produit, usine et charrie des champions.

Fi de la précaution, fi des obscurantistes et des ronchons, fi du temps long ou de la réflexion.

Aujourd’hui, nous touchons les limites biologiques de la performance humaine et les experts estiment que près de 60 % des records mondiaux d’athlétisme ne pourront être battus. Se pose alors cette question, pour entretenir la vertueuse mécanique: comment
aller «plus vite, plus haut, plus fort» conformément à la devise olympique? Bien au-delà du dopage chimique et hormonal, pratiques de triche somme toute grossières, une autre voie s’entrouvre désormais. Plus subtile et plus puissante aussi car désormais
plus «éthique». Une voie de progrès et même diront certains, une voie de filiation. Puisque désormais, la volonté prime la nature. Puisque la vie humaine ne se reçoit plus mais se commande et ; désormais, se construit en laboratoire. Puisqu’elle se
purifie au gré de nos filtres et de nos tamis.

Cette voie a été choisie par des investisseurs avisés, saisissant l’opportunité du business. Investir d’abord et légaliser ensuite. La mécanique a été éprouvée pour le nucléaire et de façon générale, pour toute industrie chimique et technologique.
Fi de la précaution, fi des obscurantistes et des ronchons, fi du temps long ou de la réflexion. La souffrance des discriminés, idiots utiles d’un progressisme libertaire, autorise le glissement éthique et la rupture anthropologique.

Après la mise en scène de l’émotion des victimes, ces exclus de la norme, l’incantation s’impose. Il est temps de se laisser éclairer et conduire par la lumière du progrès et la confiance en l’Homme, guidés par un bien supérieur, afin d’éliminer,
au nom de l’égalité, toute souffrance.

Tout se prépare en coulisses.

Et le sport dans tout cela? Les champions et championnes préparent la suite. Leurs gamètes sont «au chaud», préservés, à disposition. Les banques de semences conservent leurs actifs, des biens bientôt marchands. Déjà, tel buteur international prépare
sa descendance sur catalogue, contractualisant la location des entrailles hospitalières d’une prestataire. Telle athlète de haut niveau pense à monnayer ses ovocytes. Rien d’officiel encore, mais tout se prépare en coulisses, tandis que le modèle
économique s’affine. Les académies sportives sont déjà à l’affût pour accueillir, trier, sélectionner et demain, abreuver de chaire performante les terrains du monde entier, au profit des parieurs et téléspectateurs.

Le train du progrès

L’inquiétude peut pointer, mais le vent de l’histoire souffle, irrésistiblement. Des philosophes peuvent s’époumoner pour éveiller les consciences, des comités juridiques alerter l’opinion. Ils sont disqualifiés: dépassés, éprouvés, datés.

La stratégie de communication est alors simpliste, il faut bipolariser le débat. Tu es In ou tu es out. Tu respires l’air putride des extrêmes ou tu montes dans le wagon. Dans sa superbe chanson «L’Appât», Benjamin Biolay faisait
chanter ses chœurs «ferme ta gueule, et passe à la caisse». C’est ainsi que le glissement moral s’impose, pas à pas, recueillant l’assentiment fébrile de consciences conditionnées par le petit confort individuel, tétanisées par la peur de déplaire.

Face au train du progrès, le Président Macron peut lucidement pointer, à Davos, le risque que Schumpeter ressemble vite à Darwin. Quand certaines digues résistent encore, d’autres tombent sous le souffle de la compétitivité planétaire. Tandis que
le pays se disloque, que les communautés se font face, la volonté nietzschéenne de puissance accentue le rythme. En marche ou crève. Lorsque le jeu s’accélère, les athlètes apprennent toujours à revenir aux fondamentaux. Idée de retrouver un semblant
de lucidité. Lorsque la concorde civile impose un besoin de consolation et de repères, le Président pressé par sa majorité, ses promesses et ses convives, prend le risque de passer le surmultipliée, ouvrant de nouvelles béances dans l’unité du
pays.

Et demain, sans repères éthiques, en pleine cohérence avec cette rupture anthropologique qui stérilise tout débat, nous accueillerons la banalité du mal, qui convoque la mémoire des plus sinistres crimes totalitaires. Notre société techniciste
abreuvée de moraline, pourrait n’être qu’un avatar souriant de ces apprentis sorciers du passé. Prenons garde que notre atonie coupable et culpabilisée ne leur offre une revanche posthume.

Et déjà, demain, les meilleurs croisements humains, la production zéro défaut, le tri – en amont – des déchets et puis évidemment – en aval – en fin de cycle, puisque le coût de traitement de la vulnérabilité devient trop onéreux. La falsification
du bien dénoncée par Soloviev se sera imposée doucement, à grand renfort de bonté.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2owiqi3

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