Notre-Dame de Paris: le chantier paralysé par la bureaucratie


Notre-Dame de Paris: le chantier paralysé par la bureaucratie:

ENQUÊTE – Par crainte d’un scandale sanitaire et en raison des lourdeurs des marchés publics, les travaux sont quasiment à l’arrêt. Les ouvriers avouent leur découragement et s’alarment de nouveaux retards qui mettent en péril l’édifice.

Notre-Dame, morne plaine? Six mois après l’incendie, un vent de déprime souffle sur ceux qui travaillent sur le chantier du siècle. «Nous sommes quasiment à l’arrêt», affirme l’un d’entre eux, attablé dans un des petits cafés qui jouxte Notre-Dame.
À midi, les tablées de compagnons transpirent parfois le découragement, là où une énergie vivante se dégageait, avant l’été. Les grues sont silencieuses, et le ballet des camions est au ralenti. Quelque chose ne tourne plus rond du côté de la cathédrale,
devenue source de tensions. «On ne nous fait pas confiance, on nous harcèle, c’est devenu difficile de travailler sur le site», tonne Didier Durand, tailleur de pierres et patron de Pierre Noël, en résumant tout haut ce que tout le monde
pense tout bas. «On», c’est-à-dire, dans le désordre, l’État, l’Inspection du travail ou encore la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France. Lesquels, tétanisés à l’idée de revivre un nouveau scandale sanitaire avec le plomb, soucieux de protéger au mieux les 150 salariés, jouent visiblement la rigueur dans le domaine de la sécurité. Et semblent prendre le code du travail ou celui des marchés publics
au pied de la lettre, quand «l’urgence impérieuse» dans laquelle se trouve toujours le bâtiment réclamerait un peu de souplesse.

Originellement contenues dans le toit, les 300 tonnes de plomb ont fondu dans la nuit du 15 ou 16 avril, se répartissant dans les rainures des pierres, coulant sur le sol et contaminant le site. Le préfet de Paris, Michel Cadot, a fait fermer ses portes
au mois de juillet afin qu’il soit décontaminé. Après avis de l’Inspection du travail, il a fait redémarrer les opérations, le 19 août. Mais il a assorti son autorisation d’une longue liste de précautions. Notre-Dame a été divisée en zone sale et
zone propre, des sas de décontamination séparant les deux espaces. En plus d’un masque, chacun doit revêtir une combinaison blanche et des sous-vêtements jetables. Quant aux gants, ils doivent être scotchés à la fameuse combinaison. «L’été, sous la combinaison, c’était une fournaise. Aujourd’hui les températures chutent, et on commence à avoir froid», témoigne un des compagnons. Lors du passage d’une zone à l’autre, homme et femme sont priés de prendre une douche. Expérience piquante lorsque l’on ne vient qu’une seule fois, cette douche est devenue un motif d’obsession pour «ceux» de Notre-Dame.
«Certains d’entre nous doivent parfois en prendre jusqu’à six par jour, pendant 10 minutes d’affilée», raconte un salarié. La simple perspective de devoir «y passer» limite les déplacements, bride les énergies et fait perdre un temps
précieux – d’autant que, par ailleurs, une pause de trois quarts d’heure est exigée toutes les deux heures.

Qu’importe! Françoise Rambaud, inspectrice du travail, surveille les procédures comme le lait sur le feu, et se rend sur le site tous les deux jours. Elle a la réputation d’avoir la dent dure et chacun semble craindre ses passages. «Nous faisons partie de deux mondes, on peine à se comprendre», entend-on dire dans les équipes. Interrogée, Françoise Rambaud a réclamé une autorisation de sa hiérarchie pour répondre, laquelle n’est pas parvenue à temps pour cet article.

Inutile de préciser que les entreprises, souvent familiales, n’ont aucune envie de faire subir à leurs troupes des risques inconsidérés. Mais tout cela est devenu si stressant et si pesant que, selon plusieurs témoignages, certains compagnons ne veulent
plus venir travailler sur Notre-Dame.

L’État, échaudé par le scandale de l’amiante et empêtré dans celui de Rouen, en réclame-t-il trop? Ce spécialiste en est convaincu. «Contrairement à l’amiante, le plomb ne flotte pas dans l’air, il se dépose sur le sol. Selon les zones de la cathédrale, il y a du plomb ou il n’y en a pas», affirme-t-il. «Il est de la responsabilité des pouvoirs publics de garantir la sécurité au travail des ouvriers et compagnons, et d’assurer l’étanchéité du chantier avec l’espace public extérieur. Personne ne comprendrait qu’il en soit autrement», martèle, en guise de réponse, la préfecture.

L’échafaudage bouge et met en péril Notre-Dame. Il commence à pleuvoir, et si le vent se lève, on risque un nouveau drame. Il est urgentissime de le démonter

Un échafaudagiste

Tour à tour, tout le monde se soumet à des tests de plombémie, à un rythme d’ailleurs plus élevé que celui imposé par la loi (un tous les deux mois). Les responsables le jurent: jusque-là, personne n’a présenté de taux supérieurs à la normale. De
même, les 67 salariés de Notre-Dame ont échappé à la contamination, et présentent tous des taux en dessous de la norme.

À ces règles de protection, contre lesquelles chacun peste tout en les admettant in petto, s’en ajoutent deux autres, perçues au mieux comme une dérive du principe de précaution au pire comme un harcèlement administratif. Afin «d’éviter tout risque cardiaque»,
la Cramif a imposé l’usage d’un ascenseur au-delà de 13,50 mètres de hauteur. Faute de monte-charges, qui n’arriveront pas avant un mois, il est pour l’instant impossible de s’attaquer au démontage de l’échafaudage. «Il bouge et met en péril Notre-Dame. Il commence à pleuvoir, et si le vent se lève, on risque un nouveau drame. Il est urgentissime de le démonter», affirme un échafaudagiste.

Comme si tout cela ne suffisait pas, l’État se montre également intransigeant sur la conduite des marchés publics. La Drac n’en démord pas: pour tout achat d’outil ou de mortier, il faut en passer par un double devis et un système contrôlé de l’autorisation.
«Le ministère est garant des deniers publics: personne ne comprendrait que l’on fasse appel aux fournisseurs les plus chers, sans souci de mise en concurrence», lance Karine Duquesnoy, directrice régionale adjointe des affaires culturelles
d’Île-de-France. Mais selon plusieurs témoignages, la réponse de la Drac pour un devis peut prendre plusieurs semaines. Drôle de paradoxe, alors que la loi sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris avait créé un tollé dans l’opposition car
elle contenait précisément la possibilité de déroger à certaines règles, afin justement d’accélérer les procédures.

Lors des réunions de chantiers, le ton monte donc entre la directrice et les entrepreneurs, tout le monde accusant la fatigue. «Nous, des profiteurs? Mais dans quel monde vit-on?, s’étrangle Didier Durand, qui semble au bord de l’implosion.
Personne n’a regardé à la dépense depuis le 15 avril, ce que nous devons faire, nous le faisons.»

La notion d’urgence impérative pour le monument est en train de se perdre dans les sables. On perd du temps au détriment de la reconstruction

Philippe Villeneuve, architecte en chef des Monuments historiques

À la veille des Journées du patrimoine, le 20 septembre, Franck Riester a reçu toutes les équipes de Notre-Dame, au ministère de la Culture. À un moment, on vit le ministre en conciliabule avec Philippe Villeneuve, l’architecte en chef des Monuments historiques. «À cause de toutes ces procédures, la notion d’urgence impérative pour le monument est en train de se perdre dans les sables, lui a
glissé Villeneuve. On perd du temps au détriment de la reconstruction.» Message compris: Franck Riester a pris sa plume pour alerter Michel Cadot, le préfet d’Île-de-France, de la tension qui régnait sur le chantier. Depuis, les contraintes
ont été un peu allégées. «À titre d’exemple, pour éviter aux intervenants sur le chantier d’avoir à repasser par la zone de décontamination pour accéder aux sanitaires, des sanitaires mobiles ont été installés au sein de l’enceinte dite polluée. Cinq bases de vie rapprochées, qui offriront des toilettes et un point d’eau fraîche sont en cours de déploiement, trois seront opérationnelles dès la semaine prochaine», explique encore la préfecture.

Devant le général Jean-Louis Georgelin, lundi, les entreprises ont de nouveau souligné un «état d’esprit et une méfiance» contraires à l’élan des bâtisseurs de cathédrales. Tout n’est pas blanc ou noir, leur a répondu, en substance, ce dernier. Pour l’instant, le général a surtout des mots à mettre sur ces doléances. Son établissement public, chargé à terme de
la coordination des travaux, ne devrait pas être créé avant mi-novembre.


L’établissement public créé mi-novembre

Depuis le 20 septembre, le général Georgelin a été officiellement nommé préfigurateur de l’établissement public en charge de la reconstruction de Notre-Dame. En principe, l’établissement devrait être en ordre de marche mi-novembre. Il s’installera
à Paris, dans un bâtiment près de Matignon. Il dépendra du ministère de la Culture, mais accueillera dans son conseil d’administration des représentants de la mairie et de l’Église. Les embauches ou entretiens d’embauche ont déjà commencé:
chacun, dans Paris, se passe le nom d’untel ou untel, actuellement en poste dans une institution publique ou au ministère de la Culture, et devant rejoindre les rangs de l’«EP».

Quarante salariés

Certains anciens de la cathédrale pourraient également être transférés, alors qu’une bonne partie des 67 salariés sont au chômage technique depuis l’incendie. Les embauches de l’EP n’étant pas toutes finalisées, il est difficile de dresser une
«cartographie» de ceux qui vont œuvrer sous les ordres du général. Il semble toutefois qu’il y aura une quarantaine de recrutements, ou de «détachements» de fonctionnaires. Le chiffre paraît astronomique à certains, qui estiment qu’une équipe
resserrée pourrait tout aussi bien faire l’affaire.

«Quarante personnes, ce n’est finalement pas grand-chose,faisait remarquer le général Georgelin il y a dix jours. Compte tenu de la masse de dossiers à traiter, avec des questions aussi diverses que les marchés publics, le mécénat ou la communication, on ne sera pas un de trop.» Le nombre de personnes soulève tout de même la question des moyens nécessaires pour payer les salaires. Sur quel budget seront-ils pris? Sur les dons des particuliers et des entreprises? Grâce à un budget propre? Pour l’instant, le flou demeure.

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