Gérard Araud, diplomate sans langue de bois


Gérard Araud, diplomate sans langue de bois:

PORTRAIT – Dans «Passeport diplomatique», l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis raconte ses quarante années passées au Quai d’Orsay.

C’est l’une des voix les plus brillantes mais aussi les plus atypiques de la diplomatie française. Ceux qui s’agaçaient de son «goût du scandale» ou de son «obsession de la parade» apprécieront sans doute le calme qui succédera à son départ du
ministère des Affaires étrangères, à 66 ans. Mais son expertise manquera au Quai d’Orsay et son franc-parler sera regretté par les journalistes, qui se désolent de la langue de bois qui sort parfois de la bouche des ambassadeurs.

Gérard Araud, c’est d’abord une liberté de ton. Contrairement à la plupart des diplomates qui dissimulent leurs opinions, lui dit toujours ce qu’il pense. Pas seulement dans les télégrammes diplomatiques, mais aussi à ses homologues et dans ses
tweets. Cette grande gueule qui maîtrise à merveille l’art de la formule aime les bons mots et ne déteste pas la provocation, est réputée pour son indépendance d’esprit autant que pour la qualité de ses expertises. Cultivé, élégant et courtois,
merveilleusement ironique, il aime frôler les limites. Il reste jeune en fréquentant les salles de sport, partage sa vie depuis vingt ans avec l’artiste Pascal Blondeau et s’aventure rarement dans la nature au-delà de Central Parc ou du Jardin
du Luxembourg. On sent chez lui une grande sensibilité et une sincère bienveillance. Ceux qu’il agace trouvent qu’il a une trop haute opinion de lui-même.

« Un monde s’effondre devant nos yeux », écrit-il sur son compte Twitter aux 55.400 abonnés après l’élection de Donald Trump en novembre 2016.

Souvent le système rejette à la marge des personnalités aussi bruyantes et extraverties que la sienne. Ce ne fut pas son cas. Certes, il a bien failli avoir la tête tranchée après l’élection de Donald Trump, en novembre 2016. Pas davantage que les autres diplomates, il n’avait vu venir le trublion de la politique américaine. «Un monde s’effondre devant nos yeux», écrit-il sur
son compte Twitter aux 55.400 abonnés. À Washington, la formule n’émeut personne. Mais au Quai d’Orsay, le ministre Jean-Marc Ayrault fait des bonds au plafond et jure – en vain – d’avoir sa peau. Aujourd’hui, Gérard Araud en rigole. «Ce tweet écrit à 2 heures du matin est resté une minute seulement sur la Toile! Il m’a donné un halo de malédiction et de célébrité…»

Les écureuils de Washington

Sa grande compétence, sa loyauté envers la hiérarchie, son engagement sans faille, les alliés qu’il compte au Quai d’Orsay expliquent qu’il ait toujours été pardonné pour ses emportements et qu’il ait occupé quatre des postes les plus
prestigieux du ministère: ambassadeur à Tel-Aviv, à l’ONU, à Washington et directeur des Affaires stratégiques. La diplomatie n’était pourtant pas une vocation chez ce fils d’un agent commercial et d’une mère au foyer à Marseille qui
depuis toujours cultive la passion de l’histoire. Certes, il a toujours été très doué et a enchaîné Polytechnique, Sciences Po et l’ENA. Mais à l’époque, il peine à trouver sa place dans une France encore assez conservatrice et le
Quai d’Orsay lui offre surtout une possibilité de «fuir sa vie privée».

Gérard Araud a vraiment fait beaucoup pour l’influence de la ­France aux États-Unis. Il a aussi été un véritable acteur du débat straté­gique américain pendant quatre ans dans les médias

Benjamin Haddad, chercheur à l’Atlantic Council à Washington

Son passage en Israël l’a profondément marqué. «J’ai découvert ce que signifiait humainement l’horreur de la Shoah quand, au restaurant, un serveur m’a montré son tatouage de camp au bras», dit-il. Il en a conservé une «forte empathie» envers l’État hébreu. Il a aussi été très à l’aise aux États-Unis. Il n’a jamais vraiment aimé Washington, cette ville «un peu ennuyeuse où tout le monde pense, dîne, couche politique», «avec trop d’écureuils et pas assez de bruit».
Mais il y a brillé. Le gotha politique de la capitale se souviendra longtemps des grandes fêtes qu’il organisait dans la résidence. «Gérard Araud a vraiment fait beaucoup pour l’influence de la France aux États-Unis. Il a aussi été un véritable acteur du débat stratégique américain pendant quatre ans dans les médias, les think tanks. Il a clairement été l’un des ambassadeurs les plus présents et visibles à Washington»,
dit de lui Benjamin Haddad, chercheur à l’Atlantic Council à Washington. Il faut dire que l’élection d’Emmanuel Macron lui a facilité la tâche. «Tout le monde dans les dîners, se souvient Gérard Araud, portait un toast à la France. Les investisseurs défilaient dans mon bureau. L’effet Macron fut un moment de grâce pour la France.»

Trois regrets

Longtemps accusé par certains d’être un néoconservateur soutenant les interventions militaires françaises à l’étranger, il se définit plutôt comme un réaliste, adepte de Henry Kissinger, dont il admire l’intelligence «lumineuse».
A-t-il des regrets? La diplomatie française a-t-elle selon lui commis des erreurs? Gérard Araud cite trois exemples. L’intervention française en Libye d’abord. En 2011, il est chargé, en tant que représentant de la France aux Nations unies, de faire voter la résolution au Conseil de sécurité. Il n’a toujours
pas la réponse. «Fallait-il intervenir? Les pays arabes le demandaient. Kadhafi menaçait Benghazi d’un bain de sang. En même temps, il jouait le rôle de concierge de l’Europe pour l’immigration.» Le génocide au Rwanda ensuite. «Nous n’avons pas compris à l’époque que ce mot devait l’emporter sur toutes les autres considérations. Nous aurions dû arrêter les génocidaires.»
La guerre américaine de 2003 en Irak enfin. Elle fut contrée à la tribune des Nations unies par le fameux discours de Dominique de Villepin. «Je pensais qu’il aurait suffi de se tenir discrètement à l’écart. J’avais tort. C’était un moment critique de l’histoire. Il fallait dire le droit.» Aujourd’hui, l’ambassadeur a trouvé une nouvelle maison, dans le privé. Il travaille à New York dans la société de Richard Attias, qui organise des grands sommets internationaux, tandis qu’une chronique dans Le Pointlui
permet de conserver le lien avec l’analyse diplomatique.

«Passeport diplomatique», de Gérard Araud, Grasset, 384 p, 22 €.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2MfQNCZ

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