Jean-Louis Georgelin: «Un chef qui n’est pas craint n’est pas un bon chef»


Jean-Louis Georgelin: «Un chef qui n’est pas craint n’est pas un bon chef»:

ENTRETIEN – Dans le cadre du Club des décideurs RH du Figaro, le général a exposé ses principes de leadership.

LE FIGARO. – Quelle est, selon vous, la définition d’un chef?

Jean-Louis GEORGELIN. – Il n’existe pas de distinction entre un chef dans le civil et un chef dans l’armée. Sur ces sujets, les fondamentaux sont les mêmes. Un «chef» doit bâtir son statut sur deux piliers essentiels: il doit être compétent et exemplaire
auprès de ses subordonnés. Ensuite, il a trois devoirs: diriger, commander en dispensant des devoirs, des tâches et des missions. Enfin, il doit animer sa structure. À la racine d’un drame, il y a toujours une lacune et un chef qui n’a pas su contrôler
sa structure… J’ajouterais encore trois verbes: un chef doit savoir contrôler, sanctionner si besoin et redresser la structure dans le sens de sa vision.

À l’inverse, quels sont les attributs que ne doit surtout pas avoir un chef?

La lâcheté est une faute impardonnable: lâcheté vis-à-vis de ses gens qui consiste à chercher à leur plaire. On ne les stimule pas, on ne leur propose pas d’objectifs qui les invitent à se dépasser. Mais lâcheté aussi vis-à-vis de ses chefs: là aussi,
on essaie de leur plaire, on ne sait pas leur dire «non» et on ne participe pas réellement à la prise de décision. Pour combattre la lâcheté, un chef doit avoir du caractère, qui est produit par la volonté et le courage. Tout ceci doit reposer sur
une très forte culture générale. Le général de Gaulle disait que «la véritable école du commandement, c’est la culture générale». C’est indispensable pour argumenter, s’imposer dans la prise de décision et être pris au sérieux. Un vrai chef
ne se laisse pas porter par le vent et par l’écume des choses.

La mode, depuis quelques années, est au management horizontal…

Dans la société actuelle, tout le monde s’appelle par son prénom, s’embrasse, se tutoie ; on parle à tort à travers, on manque de recul… Finalement, le chef est de moins en moins identifiable. En cas de coup dur, c’est donc compliqué de savoir vers
qui se tourner. Quand on va vers une familiarité trop poussée envers ses collaborateurs, cela met en danger l’exercice de sa responsabilité! Pour être un chef, il faut savoir inspirer la confiance et le respect de ses collaborateurs, sans tomber
dans l’excès de familiarité.

Quel souvenir gardez-vous de votre premier poste, de chef de section, en 1970, dans l’infanterie ?

C’est pendant ces années que j’ai compris la nature et la réalité du commandement. La force que j’ai pu avoir dans mes fonctions successives, je l’ai puisée dans cette formidable école humaine qu’est l’exercice du commandement. Un chef de section,
tous les matins, voit ses trente soldats, un par un, il les regarde dans les yeux. Il sent s’ils vont bien, s’ils cachent quelque chose, s’ils sont bien présents et, in fine, si la guerre était déclarée, s’ils le suivraient!

Un bon chef s’intéresse donc à ses collaborateurs et connaît bien chacun d’eux…

Il faut les connaître à fond en effet. Je suis aussi convaincu qu’il faut les aimer sans leur montrer, ou pas trop… Je crois profondément qu’un chef qui n’est pas craint n’est pas un bon chef. J’emploie le verbe «craindre» au sens biblique: la crainte
du jugement, la crainte de ne pas bien faire, la crainte de la correction fraternelle… Au XVIe siècle, le philosophe Pierre Charron allait même jusqu’à dire que le soldat doit craindre davantage son chef que l’ennemi. La notion «d’obéir d’amitié» m’a toujours paru suspecte. Ce qu’un chef doit gagner, c’est le respect et la vision de ses équipes de telle sorte que s’il y a un coup dur, les bonnes décisions seront prises et appliquées. Je suis convaincu que l’on ne connaît vraiment son chef
que lorsqu’on le voit confronté à une épreuve. Il en est de même pour les subordonnés: un chef les connaît vraiment en testant leur volonté, leur goût du risque et leur capacité à fournir des efforts! Il faut se méfier des flagorneurs et des beaux
parleurs…

Faire « de la lèche  » comme on dit est un travers assez répandu qui est en effet insupportable

Y a-t-il, dans l’armée comme dans l’entreprise ou dans l’ensemble des contextes, des «fayots» qui peuvent vous duper ?

Faire «de la lèche» comme on dit est un travers assez répandu qui est en effet insupportable. L’enjeu est d’éviter d’accélérer leur promotion! J’ai toujours essayé de détecter ce que j’appelle les «fayots glaireux». On apprend beaucoup en observant
les gens, leur «body langage» et en les regardant dans yeux. Mais plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est difficile pour une raison très simple: vous ne pouvez pas connaître tout le monde de la même manière que je connaissais mes trente soldats
dans les années 1970.

Qu’avez-vous appris de vos propres chefs?

D’une certaine façon, on apprend beaucoup plus de leurs défauts que de leurs qualités! Cela vaut aussi pour mes subordonnés. Dès Saint-Cyr, en observant les officiers, j’ai appris énormément de choses à éviter dans l’exercice du commandement. Mais
j’ai rencontré au cours de ma carrière quelques grands chefs, dont trois qui m’ont davantage marqué que les autres. Ils avaient tous un point commun: ils étaient très exigeants et ne faisaient pas de cadeau! Il y a une autre école qui me plaît
beaucoup, c’est celle la culture générale. Je lis énormément de biographies des grands chefs, des personnages de l’Histoire qui ont marqué l’humanité.

Vous avez été chef de l’état-major particulier de Jacques Chirac entre 2002 et 2006. Quel chef était-il?

Jacques Chirac est l’auteur de cette citation devenue culte: «Un chef, c’est fait pour cheffer.» Une fois qu’on avait gagné sa confiance en faisant ses classes et prouvé qu’on était fait pour le job, c’était un vrai bonheur de travailler
avec lui: il comprenait immédiatement vos propos et vos idées. Le président Jacques Chirac avait également une très grande capacité à résister à la calomnie. Il était insensible aux attaques et à la férocité des médias à son égard. Je ne l’ai
vu sortir véritablement de ses gonds que deux ou trois fois. Il savait rester en toutes circonstances d’une exceptionnelle courtoisie.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/33y9zLF

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