«La France insoumise victime de ses contradictions insurmontables»


«La France insoumise victime de ses contradictions insurmontables»:

FIGAROVOX/TRIBUNE – Mélenchon et ses amis ont choisi la gauche plutôt que le populisme. Ils en payent le prix, analyse le politologue, président de l’institut Pollingvox* Jérôme Sainte-Marie.

C’était il y a deux ans. Jean-Luc Mélenchon avait frôlé la qualification pour le second tour de la présidentielle. Il était parvenu à constituer un groupe à l’Assemblée, dont les membres accaparaient l’attention médiatique. En octobre 2017, La France insoumise (LFI) constituait la formation qui incarnait le mieux l’opposition à Emmanuel Macron aux yeux de 46 % des Français. Il était même alors de bon ton de suggérer que le nouveau président s’était choisi comme adversaire le député de Marseille: une telle assertion ne reposait sur rien de concret, mais attestait de l’hégémonie prise par LFI dans l’esprit des commentateurs. Vers ce mouvement convergeaient toutes les attentions du public et de lui émanait une énergie contestataire illustrée par la réussite de son université d’été où s’était retrouvés en foule des militants galvanisés par un chef charismatique.

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Il ne reste pas grand-chose de ces différents éléments. Désormais, on soutient que Macron a voulu comme principale opposante Marine Le Pen, ce qui ne signifie rien d’autre que la réussite de cette dernière à s’imposer comme telle. La liste soutenue par le RN est arrivée en tête des européennes, celle de La France insoumise a réuni 6,3 % des suffrages exprimés, moins du tiers du score atteint par Mélenchon à la présidentielle. Celui-ci n’a pas assisté à l’université d’été de son mouvement, laquelle a bénéficié d’une attention réduite. Au fil des mois, diverses personnalités font défection, se découragent ou sont mises sur la touche. La défaite générant des vocations de dissidents, même ceux à qui il a été beaucoup concédé, comme Clémentine Autain, prennent leurs distances. Il en va ainsi d’un mouvement sans structure, sans instance de débat ou de décision, sans même véritable critère d’appartenance, bien configuré pour une présidentielle mais inadapté à un combat politique prolongé.

Le désastre des européennes

Comment rendre compte de cette déconfiture? Les explications conjoncturelles, voire psychologisantes, abondent autant qu’elles déçoivent. La ligne politique suivie par Mélenchon et ses amis peut être invoquée, qu’on la juge inappropriée par son orientation ou par ses fluctuations. Jusqu’à la fin 2017, la pente est celle du populisme, marquée par le non-choix de l’entre-deux-tours de la présidentielle. Ensuite, à partir de l’appréciation que Macron deviendra inéluctablement le leader de la droite, il est considéré que l’ancien clivage se reconstitue. Dès lors s’impose l’idée de reconstituer la gauche à partir de son aile radicale, ce qui suppose d’adapter le discours de LFI aux aspirations et aux tabous des sympathisants écologistes, hamonistes ou socialistes. L’aboutissement en est le choix comme tête de liste de Manon Aubry, gaucho-compatible, et le désastre des européennes.

Il serait tentant d’expliquer l’embarras où se trouve la gauche radicale par les erreurs de ses dirigeants. Il est cependant à craindre ou à espérer que cet état provienne d’un mal plus profond, que sa difficulté à se maintenir lui soit consubstantielle. Trois facteurs paraissent déterminants.

Les électeurs de cette mouvance sont profondément divisés sur des enjeux majeurs.

Les électeurs de cette mouvance sont profondément divisés sur des enjeux majeurs. La moitié des personnes ayant choisi le vote Mélenchon en 2017 ont soutenu la décision de Macron de ne pas accueillir les passagers de l’Aquarius à Marseille. Au moins un tiers d’entre eux, et souvent davantage, expriment un jugement négatif sur l’immigration, cependant que les militants et une courte majorité des sympathisants de LFI y sont à l’inverse très favorables. On retrouve des divergences assez nettes également sur l’Europe. Et si la PMA fait chez eux pratiquement consensus, la GPA suscite l’hostilité d’un quart d’entre eux en même temps que l’enthousiasme de beaucoup d’autres.

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Cette diversité d’opinion sur des sujets chargés d’affects est d’autant plus pénalisante que la gauche radicale ne dispose pas d’instruments de régulation. Tout ou presque se passant dans les médias, chaque prise de parole d’un élu, à commencer par celles de Mélenchon, est un fait accompli qui ne laisse aux réticents que la possibilité de l’abandon de leur engagement ou de leur vote. Les divergences internes à l’électorat de LFI sont d’autant plus nombreuses que celui-ci est d’une grande hétérogénéité sociale. Là où LREM séduit le «bloc élitaire» et le RN les classes populaires et moyennes inférieures, le vote mélenchoniste de 2017 est peu typé. Il a des caractéristiques – une certaine jeunesse, un niveau de diplôme contrastant avec le niveau de revenu, relativement faible, une fréquente relation de dépendance à l’argent public – mais manque de cohérence. Le rapport à la laïcité n’est pas non plus évident, ce dont l’implantation électorale de certains députés LFI rend partiellement compte. Ce sont plusieurs populations qui dans le même vote cohabitent, ou plutôt cohabitaient.

Peut-être faut-il se demander si la notion de « gauche radicale » a encore un sens, et même si elle en a jamais eu.

De ce fait, les liens qui devraient tenir ensemble «les gens», comme dit Mélenchon, sont d’abord partisans. Au lieu d’avoir la solidité d’une convergence d’intérêts, ils ont la fragilité d’une invocation de valeurs ou d’un bouquet d’opinions. La crise des «gilets jaunes» a été révélatrice. Si les sympathisants de LFI ont soutenu le mouvement, ils l’ont fait surtout par opposition au pouvoir en place, bien davantage que par identification aux participants. Ce n’étaient pas les mêmes milieux. Et comme il y a un interdit idéologique absolu sur tout rapprochement politique avec le RN, la pente de LFI est de revenir à son berceau, c’est-à-dire à la gauche.

Les perspectives de la mouvance mélenchoniste lui sont peu favorables. Quelles que soient les fautes comportementales de ses dirigeants, l’essentiel est l’impasse stratégique où ils se trouvent. Peut-être faut-il se demander si la notion de «gauche radicale» a encore un sens, et même si elle en a jamais eu. On sait que «populisme de gauche» est un oxymore, l’idée populiste étant la négation du clivage gauche-droite. C’est la tunique de Nessus de LFI, trop populiste pour les uns, trop à gauche pour les autres. Pouvait-il en être autrement dans les circonstances actuelles, face aux enjeux contemporains? L’avenir immédiat de la mouvance mélenchoniste semble tracé: toujours plus de gauche, toujours moins radicale.

* À paraître en novembre: «Bloc contre bloc» aux éditions du Cerf.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2OLUxOp

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