Pourquoi l’excédent budgétaire de l’Allemagne énerve tant ses partenaires


Pourquoi l’excédent budgétaire de l’Allemagne énerve tant ses partenaires:

DÉCRYPTAGE – Bruno Le Maire, Mario Draghi, et maintenant Christine Lagarde: l’excédent budgétaire allemand nourrit de plus en plus de critiques.

52 milliards. C’est l’excédent budgétaire attendu, en 2019, pour l’Allemagne. La somme pourrait faire des envieux, mais elle attire surtout les critiques de ses partenaires de la zone euro. Christine Lagarde, qui prend ses fonctions à la tête
de la Banque centrale européenne (BCE) ce vendredi, a elle aussi mis en garde ce mercredi :
«les pays, et en particulier ceux qui ont de l’espace budgétaire, n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires. On pense évidemment à des pays qui sont de manière chronique en excédent budgétaire comme les Pays-Bas, l’Allemagne.»

Ce «problème de riche» que rencontre en particulier l’Allemagne est pointé du doigt par Christine Lagarde pour plusieurs raisons.

«L’Allemagne réalise des excédents budgétaires importants, et des excédents commerciaux colossaux puisqu’il s’agit d’un des premiers pays exportateurs au monde», rappelle Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures
économiques (OFCE). Balance commerciale et balance budgétaire sont intimement liées dans un pays où les exportations comptent pour la moitié du PIB.

Or l’excédent budgétaire est très peu investi, alors même que l’économie allemande est en plein ralentissement. La croissance allemande devrait être à peine de 0,5% en 2019 et de 1% en 2020.

La BCE et les partenaires de l’Allemagne, à l’image de Bruno Le Maire, appellent donc à une politique de relance: «[les ministres allemands] me disent toujours que les investissements publics en Allemagne sont suffisants. Je reste convaincu qu’il est possible d’investir davantage»,
a critiqué le ministre de l’Économie et des Finances français début octobre.

Un manque de coopération

«On reproche à l’Allemagne de ne pas jouer le rôle de locomotive au sein de la zone euro, et donc de ne pas permettre que la croissance de l’ensemble des pays s’améliore», explique Frédéric Lerais, économiste et directeur de l’Institut
de recherches économiques et sociales (Ires). Les excédents commerciaux allemands qui nourrissent l’excédent budgétaire se font au détriment d’autres pays. Or, cela ne correspond pas aux règles du jeu fixées au sein de la zone euro: en
somme, l’Allemagne se voit reprocher de ne pas «jouer collectif». «Dans les années 2000, quand l’Allemagne était en difficulté, les pays européens ont mis en œuvre une politique de relance en soutien. Ce qu’elle ne fait pas aujourd’hui»,
complète Nicolas Goetzmann, responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique à la Financière de la Cité.

La crispation autour de l’excédent allemand n’est plus seulement européenne, mais mondiale. L’Allemagne profite des politiques de relance mises en place ailleurs, comme aux États-Unis ou en Chine, qui importent donc des productions ; mais
sur le plan intérieur, elle a tari sa demande… Et importe donc peu. Une politique dans laquelle l’Allemagne a tout à perdre, selon Éric Heyer, directeur du département Analyse et prévision de l’OFCE: «lorsqu’il y a un excédent quelque part dans le monde, il y a un déficit qui lui correspond. Or quand on parle d’un grand pays comme l’Allemagne [qui
représente 30% du PIB de la zone euro] le déséquilibre est forcément important et cela renforce les tensions commerciales, du protectionnisme. Et peut-être à terme la récession.»

Guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, menace de Donald Trump de taxer les automobiles européennes (surtout allemandes)…. Dépendante de son commerce extérieur, l’Allemagne est extrêmement vulnérable face aux soubresauts mondiaux
que ses excédents contribuent à créer.

Pour réaliser la relance que ses partenaires appellent de leurs vœux, l’Allemagne a devant elle deux leviers principaux. Le premier est celui de la compétitivité. «On reproche aux Allemands d’être trop bons, quelque part,» dit
Éric Heyer. Or l’Allemagne estime avoir déjà fait des efforts, en instaurant un salaire minimum notamment. Le second levier est l’investissement public, qui pourrait permettre de relancer la croissance de l’Allemagne et tirerait l’ensemble
des pays de la zone euro. «Des investissements publics, ça ne veut pas juste dire faire des routes. Cela peut financer des énergies renouvelables, des projets de robotisation par exemple. Ce qui, en somme, peut favoriser la croissance de long terme,»
explique Frédéric Lerais. l’Allemagne est par exemple en retard concernant ses infrastructures numériques. Alors que le déploiement de la 5G se profile, celui de la 4G n’est pas encore achevé. L’industrie la plus importante du pays,
l’automobile, peine également à innover pour s’adapter aux nouvelles demandes: l’électrique, notamment.

Peur phobique de la dette

Alors même que sa croissance est faible, et qu’elle sous-investit, pourquoi l’Allemagne est-elle donc si réticente à mettre en place une politique de relance? Pour elle, l’excédent budgétaire constitue un rassurant bas de laine budgétaire,
alors que le vieillissement de sa population annonce des dépenses sociales importantes. «On peut s’attendre à des déséquilibres démographiques profonds à moyen terme», explique Frédéric Lerais. «Concernant l’âge de départ à la retraite, l’Allemagne est déjà au maximum»,
souligne Éric Heyer. Elle n’a donc pas d’autre choix que de prévoir des fonds pour financer les pensions de ses futurs – et nombreux – retraités.

L’Allemagne reste en outre habitée par une croyance qui reste cardinale dans la fabrication des politiques économiques allemandes: celle que les déficits budgétaires sont fondamentalement mauvais et susceptibles de créer de l’inflation.
Ils craignent ainsi que la dette ne finisse sur les épaules de leurs enfants. Cette orthodoxie budgétaire est assez peu remise en question par les partis politiques allemands. La politique du «schwarze Null» (budget strictement à l’équilibre)
«n’a politiquement aucun sens mais personne ne le dit, tant c’est ancré au niveau politique», regrette Nicolas Goetzmann.

La critique ciblée de Christine Lagarde prend donc le risque de braquer l’Allemagne: «Aucun gouvernement fédéral n’a investi davantage, nous parlons d’une augmentation de 30% par rapport à la législature précédente, et cela ne comprend pas les incitations à investir du paquet climat, qui pèsent plusieurs milliards»
d’euros, a réagi Olaf Scholz, le ministre des Finances, le jour même.

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