«L’État est incapable de connaître la réalité de la situation de la Seine-Saint-Denis»


«L’État est incapable de connaître la réalité de la situation de la Seine-Saint-Denis»:

TRIBUNE – Les pouvoirs publics ne disposent même pas d’un début de diagnostic rigoureux sur la Seine-Saint-Denis, démontre le député LR de la Haute-Marne*.

Le Premier ministre a présenté, le 31 octobre, 23 mesures en
faveur de la Seine-Saint-Denis. Nous verrons à l’usage leur portée réelle. La plus ambitieuse est certainement la prime de 10.000 euros destinée à remédier à l’excessive rotation des fonctionnaires. Certes, les effectifs d’agents supplémentaires
annoncés sont insuffisants, en particulier dans la police ; du moins le mouvement de rattrapage est-il lancé. La Seine-Saint-Denis n’est ni surdotée, ni gavée d’argent public en pure perte. À population égale, elle est même très nettement
défavorisée en matière d’éducation, de police et de justice. En le reconnaissant, le Premier ministre engage un réajustement. À terme, la même logique devra naturellement s’appliquer à tous les territoires ruraux qui peuvent eux aussi y prétendre.

Mais la Seine-Saint-Denis est aussi révélatrice d’un autre déni qui, lui, n’est toujours pas levé: les pouvoirs publics ne disposent même pas d’un début de diagnostic rigoureux sur la situation du département. L’aveuglement le plus saisissant concerne
la démographie. À 100.000 habitants près, et peut-être bien plus, nous ne connaissons pas la population de la Seine-Saint-Denis. Comme nous l’écrivions dans notre rapport sur l’action de l’État dans ce département, selon nos interlocuteurs, les
étrangers en situation irrégulière en Seine-Saint-Denis seraient 150.000, 250.000 voire 400.000. Pareille incertitude remet en perspective nos débats sur l’immigration. Aucune politique n’est possible – que celle-ci soit plutôt accueillante ou
plutôt restrictive, si l’on ne sait même pas de quoi l’on parle.

Il en est de même pour l’école. Comment réduire les inégalités, si l’on n’est pas capable de mesurer le niveau des élèves? Or l’Éducation nationale ne dispose pas d’outils lui permettant de mesurer, de façon régulière et standardisée, les acquis,
les niveaux et les compétences des élèves par bassin d’éducation, par établissement ou par dispositif pédagogique. Comment prétendre enrayer la délinquance, alors que nous n’avons aucune connaissance de l’explosion de l’économie souterraine?
Pense-t-on nous rassurer avec le renfort de quelques jeunes policiers dans les commissariats?

Un miroir grossissant de la France

L’État ne veut pas voir des réalités nouvelles et massives qui bousculent son organisation et son fonctionnement. Nous sommes ici au cœur de l’impuissance publique. La question la plus cruciale est donc d’établir un diagnostic rigoureux, préalable
à l’élaboration d’outils d’action adéquats. Ces problèmes sont loin d’être spécifiques au «93». Ce sont ceux de notre pays aujourd’hui. Tous les Français mesurent que l’État a peu de prise sur les événements, aujourd’hui. L’exécutif ne sait
plus le piloter. Et chacun a compris que les pouvoirs publics n’ont malheureusement pas la moindre idée de la façon de répondre aux difficultés que nous affrontons.

Dans ce contexte, le Parlement, aujourd’hui terriblement affaibli, a beaucoup mieux à faire qu’alimenter la machine folle de l’inflation législative. Sa priorité doit être de devenir le lieu où sont, enfin, dits les faits et les réalités que l’État
et l’administration peinent à reconnaître publiquement. De la Cour des comptes à l’Inspection des finances, en passant par les inspections des différents ministères, la France ne manque pas de corps de contrôle. Pourtant, le paradoxe, répétons-le,
est que l’exécutif et l’administration sont incapables d’établir un diagnostic sur l’immigration, la sécurité, la justice ou l’école.

Les spécificités de la Seine-Saint-Denis nous ramènent aux réalités qu’il nous faudra bien prendre à bras-le-corps si nous voulons regagner la maîtrise de notre destin collectif

Pour être utile, par conséquent, le contrôle parlementaire ne doit pas considérer un organisme ou une structure à améliorer comme le font les inspections des ministères. Il doit évaluer une situation, poser un diagnostic pour se demander ensuite
si les outils de l’action publique sont adaptés. L’apport du contrôle parlementaire consiste à mettre en lumière ce que les administrations centrales et l’exécutif ne veulent pas voir. C’était l’ambition de notre rapport sur l’action de l’État
en Seine-Saint-Denis. Il ne s’agissait pas d’évaluer techniquement l’école, la police ou la justice ; cela a déjà été fait à satiété. La nouveauté consistait à dire ce que l’administration ne peut pas dire publiquement mais qui est vécu par
les agents de l’État, les élus et la population. Fermer les yeux ne permet pas d’éviter le danger.

Les spécificités de la Seine-Saint-Denis nous ramènent, sans échappatoire possible, aux réalités qu’il nous faudra bien prendre à bras-le-corps si nous voulons regagner la maîtrise de notre destin collectif. C’est dans cet esprit que je poursuivrai
mon travail d’évaluation des politiques publiques dans ce département. Je veux le faire sans m’enfermer dans le jeu devenu caricatural entre la majorité et l’opposition. Il ne s’agit ni d’aider, ni de critiquer le gouvernement, mais de
créer les conditions pour que ce dernier puisse bouger en dépit des pesanteurs et des routines.

Je ne suis pas pessimiste. Considérons la Seine-Saint-Denis comme le miroir grossissant de la France d’aujourd’hui. Ce qui s’y joue n’est pas l’efficacité de l’État face «aux problèmes des banlieues», mais l’efficacité de l’État tout court.
Ce département est emblématique de la crise de l’État et de l’implacable progression de l’impuissance publique. Qu’attendons-nous?

* Coauteur, avec Rodrigue Kokouendo (LREM, Seine-et-Marne) en mai 2018, du rapport d’information de l’Assemblée sur «l’évaluation de l’action de l’État dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis», qui a fait événement. Ancien maire de Saint-Dizier, François Cornut-Gentille a également publié «Gouvernez!» (Alma Éditeur, 2015).

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2JQtfmI

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