Sous tutelle, les artistes contemporains chinois jouent avec les limites de la censure


Sous tutelle, les artistes contemporains chinois jouent avec les limites de la censure:

La Chine est passée d’un bouillonnement culturel radical à un marché de l’art étroitement cornaqué par les autorités.

Correspondant à Pékin

Sept Mao bedonnants, fusils à baïonnette à l’épaule, mettent froidement en joue un Christ décharné. Les statues grandeur nature accueillent le visiteur dans l’entrée de l’atelier des frères Gao, tel un coup de poing. Au mur, un photo-montage sarcastique
noir et blanc place le «Grand Timonier», tout sourire, en compagnie de Hitler, Staline ou Ben Laden. Comme un blasphème lancé à la Chine communiste, au cœur de Pékin.

«Mao n’est plus là, mais le régime continue et a accouché d’une superdictature», explique Gao Zhen, coiffé de son chapeau de feutre noir, dans le lobby de son atelier. L’artiste de 63 ans et son frère Qiang, qui ont exposé à New York
et Paris, ne peuvent plus présenter leurs œuvres au vitriol dans la Chine du président Xi Jinping, à qui Emmanuel Macron rend visite, cette semaine. Il faut désormais prendre rendez-vous pour observer ces créations taboues dans leur appartement,
niché au cœur de «798», une ancienne friche industrielle au nord-est de Pékin, cœur de la création artistique au début des années 2000 qui est désormais sous la tutelle étroite des censeurs. Il est loin, le temps où les soldats en uniforme
montaient la garde devant l’atelier pour interdire l’entrée aux visiteurs, lors d’une épreuve de force en 2007.

Les œuvres de combat ont laissé la place aux selfies

Aujourd’hui, les couples d’amoureux flânent aux terrasses des cafés qui ont bourgeonné auprès des galeries, dans ce quartier désormais branché que devrait visiter mercredi, au pas de charge, le président français, lors de l’étape pékinoise de
son périple. À «798», les œuvres de combat ont laissé la place aux selfies sous les bannières des grandes marques de luxe, et la plupart des créateurs ont quitté les lieux, rattrapés par le prix des loyers, et la pression des autorités. «Le quartier est devenu un lieu touristique comme la Grande Muraille ou la Cité interdite, nettoyé de toute radicalité artistique. Cette évolution illustre celle des relations entre l’art et le pouvoir depuis une décennie. Désormais l’art contemporain est un produit de consommation et une carte diplomatique du régime», juge Gao.

L’inauguration, mardi, d’un nouveau site du Centre Georges-Pompidou à Shanghaï, sera l’un des points d’orgue
du déplacement d’Emmanuel Macron, en quête de projets concrets pour affirmer une coopération franco-chinoise culturelle sensible dans un contexte politique délicat. Le musée dessiné par l’architecte britannique David Chipperfield s’installe
le long de la rivière Huangpu, dans le quartier «culturel» du West Bund, qui veut s’affirmer comme le nouvel épicentre de l’art contemporain chinois, alliant étroitement croissance économique, appétit culturel des nouvelles générations, et
contrôle politique étroit.

Reprise en main

«Shanghaï supplante désormais Pékin en termes de marché de l’art contemporain, et de nombre d’acheteurs», juge Olivier Hervet, représentant en Chine de la galerie Hadrien de Montferrand, basée dans la capitale et à Londres. Cette translation
vers le sud incarne l’évolution du secteur, au diapason de l’enrichissement de la seconde économie mondiale et de sa reprise en main politique, passant d’un bouillonnement culturel radical au tournant du siècle, à celui d’un marché en croissance
étroitement cornaqué par les autorités, avec des ambitions mondiales. Le long du Huangpu, Beaubourg rejoint les projets muséaux d’ampleur de collectionneurs privés, tels le Long Museum et le Yuz, dans ce quartier en plein re-développement
qui vise à offrir une nouvelle frontière culturelle à Shanghaï, temple de la finance et de la consommation.

La reprise en main idéologique de la société, entreprise depuis 2013 par le Parti sous la houlette de Xi, impose de nouvelles contraintes draconiennes aux créateurs. «Ils veulent faire de la Chine un laboratoire impeccable, et nous, les artistes, sommes des bactéries», juge Fang Qi, artiste quadragénaire à la longue chevelure poivre et sel, qui a été expulsé cet été du quartier de Huantie, à Pékin où s’étaient réfugiés nombre d’ateliers, à une encablure de «798». Le 9 juillet, des vigiles ont débarqué, expulsant
les artistes et faisant fi de leurs contrats de location, au nom de la modernisation urbanistique de la capitale.

Le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao

Rentré de France en 2014, ce diplômé des beaux-arts dont les pochoirs géants jouent avec les motifs des billets d’euros, a testé de près le recul de la liberté artistique. L’an dernier, les censeurs retoquent une installation, lui demandant de
retirer le gyrophare monté sur une Audi noire, recouvert de l’inscription «Folice», le «F évoquant Fake (faux)». «Dix ans plus tôt, j’avais pu exposer le même concept en utilisant une voiture de police chinoise. J’avais même pu rouler avec dans les rues de Shanghaï!», se souvient le père de famille francophone. L’anecdote témoigne de la mise en ordre de la société entreprise par le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao, visiblement avec l’assentiment d’une majorité des habitants du pays le plus peuplé
du monde, au nom de la stabilité. «Les nouvelles générations sont apolitiques. Les artistes rebelles, c’est terminé!», regrette Fang.

Le constat est nuancé par certains professionnels, qui pointent un engagement persistant des jeunes créateurs. Ceux-ci n’attaquent plus de façon frontale le régime mais questionnent le sens d’une société obsédée par l’argent, l’ordre, et la puissance
des technologies. «Les artistes sont devenus plus malins face à la censure, et il faut apprendre à lire à travers les lignes. La scène s’élargit de tous côtés, et même si le commercial se taille la part du lion, des créateurs explorent les questions sociétales, l’environnement ou la mainmise des réseaux sociaux», juge
Hervet.

Corps rampants

Les pionniers contestataires du mouvement des «Étoiles», lancé en 1979, prisé par les collectionneurs occidentaux et à l’origine d’un boom économique frénétique du secteur au début des années 2000, ont laissé la place à des jeunes artistes aux
profils et intérêts variés. «L’atmosphère est plus répressive, mais certains artistes sont toujours engagés, de façon plus subtile», juge René Meile, de la galerie suisse Urs Meile, promoteur du trublion Ai Weiwei. À l’image des corps rampants dans la glaise de Zhao Nengzhi, dont la nouvelle exposition à «798» exprime les angoisses d’individus écrasés par l’époque dans un langage universel pouvant aussi s’appliquer
à la réalité chinoise.

Le Centre Pompidou devra lui aussi se plier aux règles complexes de la censure, où les créateurs jouent avec les limites de façon oblique. «Beaubourg ne pourra montrer tout ce qu’il souhaite», prévient Fang. Les frères Gao ont déjà eu
l’honneur d’être exposés dans le grand musée parisien, mais doutent que leur photo, pourtant apolitique, soit un jour accrochée aux murs du site de Shanghaï. «Cela m’est égal, ce n’est plus mon époque», sourit Gao Zhen, dans son atelier
en désordre, encerclé par les cafés branchés.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2PRDACQ

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