À la chute du mur, quand la France rêvait d’une «grande Europe» jusqu’à la Russie


À la chute du mur, quand la France rêvait d’une «grande Europe» jusqu’à la Russie:

RÉCIT – En 1989, rejetant tout prolongement de la «pax americana», François Mitterrand lança le projet d’une grande «Confédération européenne». Un geste gaullien sans lendemain.

En octobre 1989, non sans quelque clairvoyance, le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lançait à son homologue est-allemand, Erich Honecker, un présage annonciateur: «Celui qui arrive en retard au rendez-vous avec l’histoire est souvent puni par elle».
Au début du mois suivant, le mur de Berlin tombait.
Ce jugement a souvent été appliqué à François Mitterrand, qui rendit une visite controversée à Berlin-Est le 20 décembre 1989, comme si le président tentait de freiner le cours de l’histoire en n’encourageant pas la réunification allemande.
Mais, si l’histoire n’est pas tendre avec celui qui prend son train avec retard, elle ne l’est pas toujours non plus avec celui qui le voit arriver de loin. «Dans cette affaire, Mitterrand n’eut que le tort d’avoir raison trop tôt»,
argua son ancien conseiller diplomatique, Jean Musitelli, en 2011 dans la Revue internationale et stratégique.

De quelle affaire s’agissait-il? Non de la chute du mur de Berlin, qu’il ne pouvait regretter, mais d’une initiative française de «Confédération européenne» tombée depuis dans les oubliettes de l’histoire. Lancée par Mitterrand en décembre 1989,
elle devait s’étendre, dans la plus pure tradition gaullienne, jusqu’à Vladivostok. Alors que, depuis la crise ukrainienne de 2014, une forte adversité nourrit les relations entre la communauté euroatlantique et Moscou, mais que le président
Emmanuel Macron a initié cette année un «tournant russe» de sa diplomatie,
cette ambition gaullo-mitterrandienne pour une grande Europe prend une dimension particulière, à la fois au regard des motivations qui la fondaient que des impasses qu’elle ne sut éviter.

«Nous venons d’assister à la plus éclatante victoire de la démocratie (…) L’Europe (…) ne sera plus celle que nous connaissons depuis un demi-siècle. Hier, dépendante des deux superpuissances, elle va, comme on rentre chez soi, rentrer dans son histoire et sa géographie. Je compte voir naître dans les années 90 une Confédération européenne (…) qui associera tous les États [démocratiques] de notre continent dans une organisation commune et permanente d’échanges, de paix et de sécurité»,
déclara solennellement François Mitterrand le 31 décembre 1989 lors de ses vœux télévisés. Ce fut avec stupéfaction que Français et Européens découvrirent ce projet dont le président n’avait parlé à personne, ni même à ses plus proches
collaborateurs. À première vue, rien d’étonnant pour un europhile qui se fit le héraut du traité de Maastricht en 1991 et laissa en héritage, le 17 janvier 1995, devant le Parlement européen, une célèbre mise en garde: «Le nationalisme, c’est la guerre!». Mais ce projet était beaucoup plus révolutionnaire si l’on songe à son étendue. Le 25 mai
1990, à Moscou, Mitterrand et Gorbatchev organisaient une conférence de presse. Un journaliste interrogea le Français: «Naturellement, l’Union soviétique n’est pas comprise [dans le Confédération]?». «Naturellement, si!»,
répliqua-t-il.

Une structure plus légère que la CEE

Mitterrand n’imaginait pas que l’URSS entrerait le lendemain dans un tel projet. Mais peut-être pensait-il davantage à la Russie qu’à l’Union soviétique, à la manière d’un De Gaulle qui déclarait, cité par Alain Peyrefitte, que «la Russie boirait le communisme comme le buvard boit l’encre»?
Mitterrand n’était pas atteint d’une slavophilie aiguë, comme ce put être le cas de Jacques Chirac. Mais, partisan d’une intégration forte des pays d’Europe de l’ouest au sein de la Communauté économique européenne (qui devint l’Union européenne en 1991),
il comprit que cette structure ne pourrait s’étendre à toute l’Europe suffisamment rapidement et qu’il fallait trouver pour les pays d’Europe de l’est découvrant la démocratie une structure ad hoc, légère, moins exigeante que
le processus communautaire.

«Il faut organiser une perspective pour tous les pays qui adhéreront à la démocratie et qui ne pourront pas (…) adhérer à la CEE, qui ne peut s’enfler indéfiniment», déclara-t-il le 4 janvier 1990 lors d’une conférence de presse
avec le chancelier ouest-allemand, Helmut Kohl. «Je l’ai souvent entendu revendiquer la ‘souplesse’ de la Confédération. Lorsque je l’interrogeais à ce sujet, il me répondait très simplement qu’il ne fallait pas rendre cette Confédération ‘inquiétante’»,
écrit son ancien ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, dans la revue Politique étrangèreen 2001.

Une autre de ses obsessions était d’éviter que la Russie n’en revînt à son vieux complexe d’encerclement

Roland Dumas

Ce que Mitterrand entrevoyait était le risque que la conjonction entre la construction européenne à l’Ouest et la chute du communisme à l’Est ne maintînt l’Europe coupée en deux entre, d’un côté, celle de la riche CEE des Douze, et, de l’autre
une vaste zone d’États retrouvant leur liberté mais ayant un énorme retard. En somme, le mur de Berlin serait tombé, mais une séparation invisible lui aurait succédé. Une solution aurait été d’étendre très rapidement le processus communautaire, mais Mitterrand y voyait un risque, celui de
forcer l’histoire. «Soit l’élargissement se faisait dans la précipitation et, à terme, la CEE se serait disloquée (…) Soit l’élargissement de la CEE se faisait en tentant d’appliquer sans distinction l’acquis communautaire aux économies est-européennes et, dans ce cas, nous risquions l’explosion de ces États»,
écrivait Roland Dumas dès 2001.

Mais, même si une solution avait été trouvée pour les pays d’Europe centrale et orientale, qu’en aurait-il été pour la Russie? Là était la grande crainte de Mitterrand: que la chute du mur, entendue comme victoire de la communauté euro-atlantique
sur la Russie, ne fût qu’incomplète et qu’un nouveau mur émergeât progressivement à la frontière russe. «Une autre de ses obsessions était d’éviter que la Russie n’en revînt à son vieux complexe d’encerclement», raconte ainsi
Roland Dumas, citant une prophétie de son ancien chef à propos des Russes: «Tout ce qui ne se fait pas avec eux sera vu par eux comme conçu contre eux». En 2014, en plein conflit entre Kiev et les rebelles soutenus par Moscou,
la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann avait confié un souvenir mitterrandien:
«En mars 1992, au milieu d’une discussion géostratégique sur l’Europe, il me sort cette phrase: votre génération risque de voir une guerre entre l’Ukraine et la Russie».

OTAN américaine ou «Mitteleuropa» allemande?

En 1989, alors que l’histoire se remet en marche, Mitterrand s’imprègne d’une philosophie baignée des grandes intuitions historiques du gaullisme. Pour le général de Gaulle, au-delà des contingences de la Guerre froide, le sort de l’Europe ne devait pas être laissé aux Américains.
Mais le sort de l’Europe devait aussi reposer sur un équilibre franco-allemand, sans que Berlin ne prenne l’ascendant sur Paris. Jean Musitelli évoque bien les risques qui existent alors pour l’«architecture européenne»: le futur
architecte seront-ils «les Américains, à travers une OTAN transformée pour la circonstance en ‘Sainte Alliance’ politique? Gorbatchev, avec son projet de Maison commune, ultime et dérisoire tentative de sauver un reste d’influence en Europe centrale et orientale? L’Allemagne réunifiée qui allait recouvrer puissance et centralité dans la Mitteleuropa»?
«Pour la diplomatie française, l’enjeu était de ne pas perdre la main», avoue l’ancien conseiller diplomatique.

«Le projet de Confédération européenne s’enracine dans une vieille idée française d’une alliance de revers avec la Russie pour contenir l’Allemagne», remarque le géopolitologue Hadrien Desuin. L’auteur de La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatienote que Mitterrand, né en 1916 pendant la Première Guerre mondiale, avait à l’esprit que «la réunification allemande était, d’un point de vue géostratégique, un défi pour la France».

J’aime tellement l’Allemagne que je suis ravi qu’il y en ait deux.

François Mauriac

En 2009, la mise à jour d’archives diplomatiques britanniques a montré combien Mitterrand partageait avec Thatcher la crainte du retour d’une «grande Allemagne». «L’Allemagne n’a jamais trouvé ses frontières. Le peuple allemand a constamment été en mouvement. Et il l’est aujourd’hui (…) L’Allemagne peut se réunifier et même reprendre des territoires qu’elle a perdus pendant la guerre. Elle peut même être plus étendue que sous Hitler (…) [La réunification peut] faire redevenir les mauvais Allemands qu’ils étaient», aurait même déclaré, en privé, Mitterrand lors d’une rencontre avec la Dame de Fer, qui, contrairement à lui, pensait même que la réunification
pourrait être évitée.

«Ça paraît étonnant aujourd’hui, mais c’est dans la continuité de la grande tradition française qui, depuis Richelieu, consiste à vouloir casser le Saint-Empire romain germanique. En 1919, la France avait encouragé l’indépendance de la Sarre à l’ouest de l’Allemagne pour servir de zone tampon», explique le géopolitologue, qui cite François Mauriac, représentatif de
l’esprit d’une génération: «J’aime tellement l’Allemagne que je suis ravi qu’il y en ait deux».

Dépasser Yalta

Pour Mitterrand, cette Confédération était aussi le moyen pour l’Europe de redevenir proprement européenne, de sorte que le continent ne dépende plus, en dernier ressort, de son grand allié américain. «L’essentiel (…) est que l’Europe reprenne sa vraie place dans le monde après son autodestruction des deux dernières guerres mondiales»,
déclarait le président en 1990. Pour lui, il ne s’agissait pas d’enterrer aussitôt l’OTAN, mais de constater qu’à plus long terme, cette structure issue du monde de la Guerre froide ne pourrait être une solution durable. Pour le gaullo-mitterrandisme, l’Europe méritait mieux qu’une «pax americana» prolongée. Comme écrit
Jean Musitelli, le président socialiste voulait «dépasser Yalta», référence à la Conférence de 1945 entre Staline, Roosevelt et Churchill qui y consacrèrent la bipolarité du monde.

L’ambition de François Mitterrand fit long feu. Son initiative fut un «projet mort-né», écrit Roland Dumas en 2001. Les 13 et 14 juin 1991, les Assises de la Confédération européenne se tinrent à Prague, le président de la République Tchèque, Vaclav Havel, ayant dans un premier temps décidé de porter le projet de conserve avec Mitterrand. Ce fut un premier pas, mais aussi le dernier. Deux mois plus
tôt, le 23 mars 1991, le président français expliquait lui-même à Havel les difficultés insurmontables auxquelles il se heurtait: «Chaque fois que je parle de cette affaire à mes interlocuteurs, ils sont enthousiastes pendant les cinq premières minutes et résolument contre au bout d’un quart d’heure».
Que se passait-il entre-temps? «C’est un projet qui dérange tout le monde: ceux qui veulent la Communauté et rien que la Communauté. Ceux qui ne veulent pas que l’Europe existe, qui souhaitent qu’elle reste un continent dépendant»,
expliquait-il.

Nous parlons tous d’Europe, mais moi, je ne vois que des fractions d’Europe, des bouts d’Europe.

François Mitterrand

Mitterrand avait bien identifié les deux points d’achoppement. Les pays d’Europe de l’est virent rapidement d’un mauvais œil le projet de «Confédération», signe pour eux que la France souhaitait retarder leur intégration à la CEE.
Ils n’étaient par ailleurs aucunement prêts à envisager un toit commun avec l’URSS, ni même avec une Russie post-soviétique, et souhaitaient au contraire profiter le plus longtemps possible des garanties américaines. Les États-Unis n’avaient d’ailleurs aucune intention de perdre leur précieuse tutelle sur le vieux continent.
«Dès le début de 1991, la diplomatie américaine lança une campagne diplomatique mais aussi financière – les premiers dollars, et que pouvait la belle idée de Confédération face à la très concrète réalité de la puissance économique américaine? – en direction des pays d’Europe de l’Est»,
écrit Roland Dumas.

Les Allemands, eux, n’accueillirent qu’avec timidité le projet français et finirent par se rallier à l’idée que le futur de l’Europe ne se ferait qu’avec les Américains. «Sous la pression de Washington», selon Dumas, Berlin
favorisa l’option de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), qui porte aujourd’hui le nom d’Organisation (OSCE).
Créée en 1975 dans un contexte de «détente», elle comprenait 35 membres, dont les États-Unis et l’URSS.

Dans Les mondes de Mitterrand, Hubert Védrine, qui était, en 1989, porte-parole de l’Élysée, estime que le projet de Confédération était une «idée lancée trop tôt». Depuis trente ans, les questions posées par son
inspirateur restent d’une brûlante actualité: la coupure entre l’ouest et l’est de l’Europe n’est pas refermée ; l’extension de l’UE a provoqué l’inquiétude des peuples ; à voix plus ou moins haute, certains pays s’inquiètent d’une Europe dominée par Berlin ; l’OTAN se cherche un destin, alimente le sentiment d’encerclement russe mais les pays de l’Est continuent d’exiger des garanties américaines. Comme Chirac, Sarkozy, Hollande avant lui, Macron vante une «Europe souveraine», indépendante
et stratège, va jusqu’à diagnostiquer l’OTAN en état de «mort cérébrale»,
mais le scepticisme domine. Les mots en même temps volontaires et résignés de Mitterrand, le 8 octobre 1993, continuent de résonner: «Nous parlons tous d’Europe, mais moi, je ne vois que des fractions d’Europe, des bouts d’Europe, et je ne suis pas sûr qu’ils se rejoignent. Pendant longtemps, j’ai pensé qu’il faudrait créer une Confédération européenne des États démocratiques d’Europe: je le pense toujours».
«Il aimait aussi à dire que ‘la géopolitique de l’Europe a besoin d’une théorie des ensembles’», ajoute Jean Musitelli, qui concluait en 2011: «Cette théorie des ensembles, l’Europe la recherche encore aujourd’hui comme la pierre philosophale».
Huit ans plus tard, la recherche est toujours en cours.

Originalement publié sur Tumblr: https://ift.tt/2CCziaF

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :